AD ASTRA **

22 Sep

2sur5 C‘est un film contemplatif grand-public face auquel la méditation a toute sa place ; le public fera l’essentiel et pourra diverger ou approfondir, les auteurs préfèrent conserver leurs humeurs brumeuses et leurs réflexions cachées. Le film lui-même n’a pas grand chose et surtout rien d’éclairant à prononcer ; il nous place justement dans une perspective où la parole et la pensée deviennent futiles.

Par conséquent il est légitime de ne rien questionner. Le robinson a décemment digéré sa quarantaine volontaire, les obstacles dégagent ou s’entre-tuent bêtement, les responsabilités et les menaces ne pèsent jamais lourd sauf peut-être un micro-instant nécessaire à soulever des résidus d’adrénaline (un rappel régulier que l’affaire est spectaculaire, mais limité car il faut viser au-delà de ces petits sentiments consuméristes de spectateur). Tout est safe au nom de la grandeur (pas par paresse ou déni !). Dans une telle configuration, logiquement, il doit rester des miettes. On nous enseigne l’importance d’accepter qu’il n’y ait rien à trouver, la valeur du contentement à partir de l’ici et maintenant. Le bonheur est toujours sous les yeux. Quelle idée que d’aller farfouiller dans les abstractions ou s’embarquer dans des expéditions folles ! L’homme est un glouton funeste ! Et un mouton triste ! Et Ad Astra a raison de se positionner de façon sceptique, finalement en garde-fou allégorique, face aux mirages de l’espace ; son réalisateur notamment doit anticiper le retour des fantasmes de masse et grandes promesses de ce côté et relever tout ce qui déjà y participe. Il conçoit la grandeur d’un tel sujet, son film sait donc flatter cette tentation et évite de la salir, l’épargne le plus longtemps possible.

Néanmoins en dernière instance, l’amour et le refus de la solitude sont là pour nous soigner et modérer, le reste n’est que vanité ! Aussi même si la beauté voire la délicatesse du film peuvent nous leurrer sur l’intégralité de la séance, celle-ci ne va pas loin ; on est intellectuellement dans l’expectative, puis trop platement floué pour sentir une frustration sérieuse ; et à mesure qu’on s’éloigne de la salle, ce film gentiment planant et agréable tombe en poussières. Au jeu des comparaisons Ad Astra est mal loti et relativise l’importance des défauts de récentes grosses productions ciblant l’Espace. Interstellar est infiniment plus étoffé, First Man fournit un climat émotionnel plus nuancé, Premier contact est peut-être un peu fumeux mais c’est qu’il a payé sa prise de risque. Gravity assumait par défaut sa nature de thriller disneyen, donc au pire on s’ennuyait simplement et s’il diffusait une morale gênante il fallait s’accrocher pour la relever. Le vulgaire Passengers allait au bout de son idée, sérieusement connectée aux besoins et au tragique humain ; le non moins grossier Life origine inconnue se chargeait de nous divertir et y parvenait probablement. Si on remonte plus loin on peut trouver une antithèse à Ad Astra, également fondée sur une quête du père et une poursuite de son œuvre : le carrément mielleux et aussi sûrement mésestimé Contact. Ces concurrents ne sont pas mirobolants mais tiennent debout et sont naturellement inspirants, alors qu’Ad Astra est trop plein de ce qu’il nous montre pour s’ouvrir à d’autres possibles et, tout simplement, se soucier de tempérer ses incohérences.

Qu’il n’y ait rien de neuf n’est pas un drame, mais beaucoup trop de choses clochent dans cet espèce de Solaris américain. De nombreux dialogues sont vaseux ou creux à en devenir bizarres, l’écriture et tout ce qui relève de la conception des personnages semble éteint. Des incongruences sont laissées en plan et digérées par de nouvelles ou simplement grandissent dans l’oubli. Il n’y a rien d’évident dans le traitement dont écope Brad Pitt lors des scènes importantes, des rencontres ou nouvelles étapes. Le scénario doit être trop une notion archaïque, ou alors c’était une lourdeur mortifère qui nous ramenait dans le champ des illusions modernes et pré-modernes : quoiqu’il en soit on l’a flanqué par-dessus bord. Le flux de belles couleurs et d’images léchées compense d’ailleurs décemment l’absence de difficultés ou de barrages à cet aller-retour sur piste étoilée (même si nous n’avons pas l’originalité visuelle ni la riche palette de Blade Runner 2049). On devrait trouver étrange qu’il faille simplement un engagement long donc coûteux pour arriver au bord de l’univers et à portée des éventuels extraterrestres ; malaise sûrement aussi ingrat que celui qu’on peut ressentir à la réaction immédiate au second message (c’est pourtant évident, même les ours visionnaires ont des petites faiblesses au cœur) ou lorsque Braddy rejoint aisément l’équipage au moment de l’envol (les pauvres ralentisseurs ne servent qu’à éviter l’invraisemblance extrême digne du nanar et ont surtout une vocation symbolique). Il vaut mieux accepter l’état de flottement et donc ce climax dans le douteux avec le bouclier anti-astéroïde artisanal : rien n’arrête notre ‘anti’-héros taiseux dans la marche vers son destin.

Malgré ses airs de tout considérer par en-dessus cet Ad Astra nous pond bien un discours précis. Il est dépressif mais en mode pantouflard ou régressif, sans avoir encore cet élan sincère pour l’inconnu, cette sorte d’espoir morbide que manifestait Annihilation. Ici nous sommes davantage dans une posture de revenu de tout en train de [prétendre] trouver du charme à ces habitudes, ce plancher pour mammifères – en s’y forçant par politesse et par une certaine noblesse, souverainement toxique et nihiliste bien qu’elle se présente sans reproches. Chaque mode autorise un jardin, alors on garde un œil sur l’océan d’évasions perché là-bas, en l’enfouissant obstinément – comme cet homme s’appliquant à compartimenter et intérioriser. C’est une fuite légitime de ces diversions cosmiques pour revenir au réel et faire face à la banalité, chercher de la chaleur, dans ce monde fini ; bref un point de vue d’humain fatigué prenant sur lui pour y croire ou rester focalisé et éviter l’overthinking car ça le rend malheureux et ne mène à rien. Or même dans les baudruches du même moule (Hollywood) on voit d’habitude l’agitation naine, les gens autour, leurs motivations certes simplettes. Ad Astra ne laisse personne vivre ni l’ouvrir. Que de beaux gains grâce à ce ménage : des gesticulations futiles réduites au minimum, pas de niaiseries ou de trompettes, peu d’humains donc peu de bruits et d’odeurs ; mais pour quel dépassement et à quel prix ? Nous arrivons ici en-dessous de la peur et du défaitisme, dans des eaux où plus rien ne compte et où même l’essence reptilienne des individus apparaît comme une mesquinerie. Tout est subordonné à un monologue distant et épuré, qui semble depuis longtemps en mode automatique. Il est permis de rêvasser mais sans plus rien percevoir (donc sans transformation possible) et sans volonté ou imaginaire un peu intense, en aseptisant même la vie intérieure. Ad Astra c’est l’inflation négativiste d’une humanité sous médocs emmitouflée dans les rayons safe de Soleil vert.

Note globale 52

Page IMDB   + Zoga sur SC

Suggestions…  Mission to Mars + Sunshine + Apocalypse Now  

James Gray : Little Odessa + The Yards + La nuit nous appartient + Two Lovers + The Immigrant + The Lost City of Z

Voir l’index cinéma de Zogarok

Répondre

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l'aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :