Archive | décembre, 2018

THE MEG / EN EAUX TROUBLES **

31 Déc

2sur5   Dans la catégorie c’est un blockbuster, pour le reste c’est une contribution insignifiante à la galaxie des requins au cinéma. Comme c’est un film tous publics, l’expédition est niaise et la violence inexistante. Il n’y a qu’une seule créature mais en quelques copies – voilà l’unique surprise spoilée ! Naturellement ce n’en était pas une. Que l’équipe soit sino-américaine n’apporte aucune originalité, seulement de nouveaux visages, en particulier comme en nature.

L’humour est nul et atteint son paroxysme avec le noir empâté débile. Il s’améliore dans le dernier tiers, comme le reste (au minimum car il y a moins de place pour la gratuité). Les rapports inter-individuels et histoires secondaires sont triviaux et obèses, même ce qui concerne Statham n’est pas concluant. Beaucoup de propos servent seulement aux gens dans la salle et sont infondés voire grotesques sur le plan diégétique (les précisions concernant la plongée, la présence des personnes ; le milliardaire apprenant soudainement l’énormité de son risque financier).

Bien sûr la mise en scène privilégie le spectaculaire à la vraisemblance, mais c’est tout ce qui restreint l’ennui, au lieu de pousser à des exploits même stupides. Les apparitions du mégalodon sont fréquentes, mais cryptées ou lapidaires le plus souvent. La générosité est plus flagrante du côté des incohérences (presque une dizaine d’hommes barbotent sur les ruines du bateau, ça suffit à tromper le requin qui vient de défoncer leur vaisseau).

Les qualités techniques permettent de surnager – elles peuvent même relayer de bonnes idées : pendant l’attaque sur la plage, aux faux airs de Piranha 3D, on trouve un plan excellent où la foule balnéaire ressemble au contenu d’un grand bol de céréales, avec tous les corps et les petites bouées dans l’attente de se faire dévorer. Il y a même de beaux passages grâce aux corails, quoique rien de marquant. Parmi les films à bestioles carnassières, mieux vaut (re)découvrir les crûs de l’an dernier (47 meters down et The Shallows), ou aller chercher du côté des araignées ou crocodiles, donc en direction du bis profond. Foncer droit sur les nanars du genre (comme 5-headed shark attack) sera un gain de temps pour ceux qui souhaitent simplement du lourd.

Note globale 44

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Suggestions… The Reef + Open Waters + Les Seigneurs de la mer + Les dents de la mer + La planète bleue + Arac Attack

Scénario/Écriture (3), Casting/Personnages (4), Dialogues (4), Son/Musique-BO (5), Esthétique/Mise en scène (6), Visuel/Photo-technique (7), Originalité (3), Ambition (6), Audace (4), Discours/Morale (-), Intensité/Implication (5), Pertinence/Cohérence (2)

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MANDY **

30 Déc

3sur5  Cosmatos fils confirme son identité de réalisateur avec ce film de genre caricatural virant au nanar volontaire explosif. Référencé à outrance (avec ses motards issus d’Hellraiser et Mad Max 2, sa proximité avec Winding Refn), Mandy s’avère plus incarné et vivant que Beyond the Black Rainbow, même si lent. Le scénario est grotesque, les clichés abondants, par exemple au début avec les parlottes sur l’oreiller entre Red et Mandy. Elles participent à répandre un peu de symbolisme utile pour la suite – à l’instar de la corne d’Abraxas et autres breloques.

Grâce à quelques expressions même confuses ou noyées dans la bizarrerie camée ou hippie, le film cultive une certaine force émotionnelle. Suffisamment pour soutenir la pose et digérer des moments de langueur excessifs. Le couple reste parfaitement creux, tandis qu’on trouve un peu plus d’épaisseur (même peut-être ‘psychologique’) du côté de la secte (avec son gourou tyrannique et la vieille assistante énamourée). La direction artistique est brillante même si ses dettes sont abyssales. Le rendu [‘evil psychedelic’] est généreux et généralement accompli, sauf pour les passages sous forme de bande-dessiné (évoquant Métal Hurlant), sans évolution notable à partir du premier plan.

Le son fait partie des meilleurs points. Le compositeur Johann Johannson (qui s’est précédemment illustré dans Sicario) amalgame des genres profonds mais non-extrêmes du metal avec du King Crimson ou du Vangelis revisités. Mais le meilleur vient du pétage de plombs de Nicolas Cage (en amant tragique puis en Michael Myers à Ghost Rider), permettant simultanément une prise de distance et un encouragement du ‘délire’. Après sa forge façon Conan, il part en roue libre – et le film avec dans le road-movie horrifique folklorique. Sa démarche épique de bonhomme déglingué pourrait sérieusement convaincre, ses effusions aberrantes rendent la séance jubilatoire – l’humour et la légèreté, absents de Beyond, permettent à cette séance-là de devenir séduisante.

Note globale 62

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Suggestions… Mother !, Annihilation, Hérédité, Tous les garçons aiment Mandy Lane, Revenge, The Devil’s Rejects

Scénario/Écriture (3), Casting/Personnages (5), Dialogues (4), Son/Musique-BO (7), Esthétique/Mise en scène (7), Visuel/Photo-technique (7), Originalité (6), Ambition (6), Audace (7), Discours/Morale (-), Intensité/Implication (6), Pertinence/Cohérence (3)

Les +

  • direction artistique
  • Nicolas Cage
  • les excentricités des acteurs, de paysages ou de citations
  • bon équilibre grâce à l’inclusion de l’humour

Les –

  • scénario et caractères assez misérables
  • souvent traînard, d’où une perte d’intensité
  • pas lumineux
  • passages BD timorés

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COLD FISH **

29 Déc

cold fish

3sur5  Cold Fish est une épreuve, une douleur de 146 minutes, une grimace de dégoût et de désespoir travestie en grand sourire taré. Shamoto, père de famille, y devient l’employé de meurtriers joyeux et pervers sans mystères. Le patron Mr Muruta et son amante vont le malmener avec leur normalité de dégénérés sous amphétamines. Euphoriques et vides, ils ricanent sans arrêt et n’ont peur de rien ; concrètement ils crient, frappent beaucoup, font parfois les drama queen, puis charrient des morceaux de viande. Shamoto perd ses références, sa famille s’éloigne et il sombre. À la fin, n’en pouvant plus d’être abruti et corrompu par toute cette ignominie à l’expression pleine de légèreté, il affronte ses bourreaux et se voit devenir le nouveau Muruta.

Travaillé par un rythme curieux, comparable à rien, Cold Fish a des airs de produit rob-zombiesque froid mais déluré ou de v-video bien gras tourné par un cinéaste précieux. Tout en étant très intense, il est loin d’énergiser, abattant plutôt. Son squelette est un peu celui d’un drame neurasthénique français, sauf qu’un fou a mis le pistolet sur la tempe de Kechiche (La vie d’Adèle, La graine et le mulet). Il en résulte une succession de saynètes excentriques autour d’une trame sinueuse et bizarrement guindée. Au lieu de plans fixes naturalistes, il y a des musiques tapageuses, quelques personnages gueulant et faisant n’importe quoi, puis les scènes de violence (parfois très gores) entre tout ça.

La mise en scène est toujours intéressante. Cold Fish avance dans la nuit, chaque étape est soignée et la direction d’acteur est aussi brillante que le cynisme profond. Chaque séquence est une occasion de pousser à la performance ; les personnages sont aberrants, certains confus, mais Sono y va. C’est une marche difficile à intégrer et elle fait mal, mais c’est aussi un faux délire fun d’une mélancolie éprouvante. Le moment où le génie se concrétise est la scène du ‘viol’ et du meurtre dans la voiture, dont la conclusion est très forte. Ça, l’hilarité de la fille, c’est un peu nous lorsqu’arrivé au bout du nihilisme nous n’en sommes plus qu’à contempler avec une distance démoniaque et rigolarde même ce qui nous concerne le plus directement.

Note globale 58

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Suggestions… Il était une fois en Anatolie

Sion Sono sur Zogarok >> Cold Fish + Guilty of Romance + Love Exposure + Suicide Club

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CHIEN ****

28 Déc

5sur5  Pour soutenir Chien, son interprète qualifie le film et le cheminement du protagoniste de « punk » [au cours de la promotion]. Mesuré à l’aune des valeurs admises à établies, Chien est effectivement punk parmi les punk ; rien de tel concernant le rapport à l’autorité. Le punk ignore la maturité et la soumission volontaire, Chien les embrassent avec une souveraine détermination. La dégénérescence et l’indignité du personnage sont effectivement la voie d’une libération – elle ne conduit pas à plus de chaos et d’inanité, mais à une stabilité à la fois sordide et douillette où la nature de l’individu peut s’exprimer et s’épanouir, loin des pressions et des déviations.

Tel qu’il se présente, Chien doit être une comédie vaguement surréaliste, une espèce de petit Old Boy européen (avec la vengeance d’un abusé réduit à un état de méprisable animal). C’est une partie de ce qu’est cette farce rigoureuse, fable pathétique. Ce n’est pas non plus un film ‘intello’ crypté et pompeux – une couverture qui lui permettrait d’engranger des points, comme le fait Lanthimos avec ses pochades de thésard immonde (dernière en date : Mise à mort du cerf sacré). Il est facile de lui attribuer un discours social ou politique mais son propos concernant la dictature est résiduel ; son focus est plutôt sur le non-citoyen épanoui en dictature. Chien donne à voir un style de personne et de rapport au monde ; à cette fin, il fallait une incarnation parfaite de semi-chien et semi-homme – Macaigne la livre, se fait chien et maso intégral avec un talent sidérant, probablement responsable des sentiments mêlés éprouvés par beaucoup de spectateurs (sans quoi ils auraient pu plus facilement catégoriser et rabrouer unilatéralement le film). Un environnement à la hauteur devait transformer l’essai – celui de Chien est froid, indifférent – un monde comme les humains qui y sont posés sans destinée manifeste – un ‘monde’ humain concentré sur ses flux bien à lui, où le reste est du décors, inerte (l’insensibilité culminant avec le gag de l’hélicoptère).

Ce qu’il y a de rude avec Chien, c’est d’être ainsi interpellé et probablement de s’y retrouver (par des proximités potentielles avec Jacques ou son histoire (et par l’impression de côtoyer des réalités ou des gens pas plus lumineux) – naturellement ‘personne’ ne pourra vivre et encore moins cumuler de telles expériences, ou alors ‘personne’ ne devrait). Chacun a forcément été en position de faiblesse ou de subordination ; contraint à composer avec son aliénation ; à accepter l’inacceptable (même contre ses intérêts ou le ‘soi’ sain). Si on y échappe, le risque est toujours là – ou bien on a été un enfant et c’était insupportable ! Alors à moins d’avoir renoncé à toute grandiosité concernant l’Homme ou le petit homme qu’on est, un tel film devient pénible, primaire, sa musique paraît laborieuse et bête comme celle d’un dépressif qui, finalement, malgré toute notre bonne et brave volonté, ferait mieux de ne pas s’approcher (ce qu’il ne souhaite probablement pas mais Mr.Optimisme et Mme.Altruisme l’ignorent pour jouer leur misérable rôle) et est de toutes façons le seul responsable de son état (c’est bien la seule vérité à reconnaître dans toute cette ‘perception’) !

Écrasé et abusé par les autres, Jacques est toujours comme un enfant – il comprend le point de vue des autres, absorbe leurs arguments mesquins émis contre lui, s’accorde avec leurs justifications et ne reconnaît que leurs besoins. Sans élans, sans ressorts même dans le passé ; ses ancrages sont la volonté et les mouvements des autres. Son vide identitaire est flagrant – l’absence règne chez lui, la personnalité est évanouie, les pensées propres inexistantes. On pourrait le soupçonner d’être un authentique retardé, lui attribuer déni et soumission généralisés serait déjà plus raisonnable (et plus respectueux). Il ne peut pas défendre son fils, racketté sous ses yeux ; s’accommode aisément des mensonges flagrants, des humiliations – comme s’il pouvait y avoir quelque chose de pire, de plus embarrassant. Il espère être (entre)tenu ; qu’on s’occupe de lui comme d’une bête, d’une plante, d’une possession qui n’a pas à réfléchir et surtout n’a pas à (se) battre – c’est sa contrepartie ; sa récompense. Quelle pesanteur, ‘la volonté’ !

En même temps il est tellement loin, tellement lent, pataud – on ose plus se moquer de lui. On ne rit que des situations, voire de son destin – avant qu’il ne perde tout et que la comédie s’éloigne. D’une part, c’est un échec absolu. Il y a plusieurs raisons et façons d’avoir eu tort d’être né, d’avoir rien à faire là. La sienne est des moins impressionnantes a-priori, même pas ‘positivement’ pathétique – la plus nulle, peut-être la seule vraiment tragique [pour l’Humanité et ses espoirs en elle-même]. Pourtant c’est aussi une réussite : ce gars désespérant a enfin une vocation, un rôle, une direction – son affaire est faite ; et surtout il a véritablement un espace à lui, ce que tant d’autres n’auront jamais. Bien des gens sont des chiens et se jettent ventre à terre – par calcul ou instinct grégaire ; lui s’y applique littéralement, sans de telles aspirations – et il gagne à la fin. Néanmoins la peine à son égard serait idiote – ce spectacle est affreux, c’est triste ; mais c’est normal. Longtemps on guette le réveil salutaire, la sortie de piste inévitable – quitte à ce que tout devienne plus pourri il vaudrait mieux y aller (comme dans Punch drunk love) ; mais la trajectoire de Jacques le chien est au-delà des petites histoires de rapport de force, d’affirmation et de relations. Il ne s’agit pas de prendre une revanche ; mais de prendre une place adaptée, avec des avantages et des espaces d’expression, même de rares endroits où cet individu peut exercer une domination ! En bon cuck, il pourra rester attaché au couple – et prendre sa petite part ; certes il ne jouira plus comme un homme, voire ne jouira plus mais c’est simplement car ce n’est pas pour lui – aucune correction physique n’est nécessaire.

Face au déclassement social, à une situation de dominé/baratiné, Jacques est l’opposé du type de Seul contre tous. Comme le personnage joué par Philippe Nahon il est aliéné, va au bout de son exclusion, s’active en vain également et tend à détruire ce qui fait de lui un homme de ce monde – mais Jacques n’a pas sa combativité et le boucher refuse de se ‘tuer’ ainsi, il reste un homme même si c’en est un des bas-fonds sociaux puis moraux. Dans les deux cas c’est le vide alentours, sans qu’il soit désiré – Jacques travaille dans un magasin bas-de-gamme, le peu d’entourage, d’interlocuteurs et de références rapportés sont minables – quelques égoïstes plus blasés ou repus que lui, des rangés par défaut, comme lui est dans une pissotière parce que l’autre est hors de sa portée. Le maître chien est un exclu aussi, raccroché à la société que par son pauvre métier. Il vit dans une espèce de grand garage miteux à plusieurs pièces – mais c’est un exclu ‘dominant’. Renfermé, sans rien à livrer, il canalise sa morgue. Jacques et lui sont dans leur cage du fond de la société – prennent leurs positions, quittent la zone d’échange de la sous-société civile – pour être bourreau et victime assumés, lâcheurs accomplis au courage infini, car les masques et les protections n’ont plus cours ici.

L’économie et les gains psychiques sont considérable pour les soumis – encore faut-il que quelqu’un les tiennent en laisse. Prendre des claques et se faire écraser ne suffit pas – c’est simplement une gratification déplorable ! Bien sûr le maître-chien aussi s’abaisse et se limite. Tout en étant si fort, Max est un nihiliste ou un incapable (le remettre à JCVD était une aberration, que ce belge-là n’y ait rien senti de bon est un heureux accident de production). Ce sombre type présenté comme ‘fascisant’ est une autre sorte de désintégré, en route (même déjà au terminus) d’une façon distincte mais comparable à celle d’un alcoolique endurci. Son économie, il l’obtient grâce à cette rupture avec le monde, son rejet de toute foi ou estime pour l’Humain, l’amalgame entre humains-chiens qui sont tous deux du bétail à contrôler et régulièrement à cogner. D’où la difficulté à regarder son homme-chien dans les yeux dans un moment de détente : il ne peut pas laisser remonter de traces d’humanité, de vulnérabilité, d’amitié. Sa défense compulsive contre l’exploitation l’en empêche – affectivement, une prison bien solide vaut mieux qu’une sincérité ou un lâcher-prise à hauts risques. S’il aime son chien (ou un humain), il faudra le montrer de façon impérieuse, en posant sa décision et tenant cet autre apprécié à sa place.

Le plus inconfortable c’est que Jacques, naturellement est une victime, mais c’est aussi un être vertueux – certes surtout par le négatif. Il se contente de peu ; ne voit pas ou refuse de prendre conscience du vice, de la méchanceté. Il ignore l’aptitude à la ruse, car en est dépourvu. C’est l’honnêteté doublée de l’abandon de soi absolus – se traduisant par un regard plein d’amour inconditionnel et de confiance, grotesques mais purs. Jacques est sorte de Jésus du quotidien, que vous pourriez croiser dans la rue – la version bâtarde bien entendu, celle avec abandon de la volonté. Il souhaite se faire aimer même s’il peut se contenter de moins. Il est dépourvu d’hostilité, sans noirceur en tout cas venant de soi – donc sans noirceur. Voilà un faible ne ripostant pas, ne voulant pas mentir sur sa nature, ne demandant rien – même pas ce genre de types avides d’être pris en charge, dorloté, restauré dans sa prétendue dignité, ses prétendues qualités ; il souhaite trouver un refuge, mais ne vient pas en demandant une implication aux autres – réellement, ne les oblige pas, n’a pas d’intentions par en-dessous. Il ressemble à un ‘simplet’ – c’est en fait un démissionnaire placide et heureux, prêt si pas fait pour le bonheur. Avec lui le nœud gordien houllebecquien est réglé, l’anti-héros d’Extension ou des Particules a trouvé la voie du repos et de l’accomplissement.

Comme chez Solondz (Storytelling) ou Seidl (trilogie du Paradis), la séance pourrait être insupportable à cause de sa cruauté et du portrait effarant dressé de l’Humanité ; les espaces de délassement ou de divertissement sont encore plus rares dans le film de Benchettrit. Heureusement pour les nerfs du spectateur, il préfère confirmer et renforcer son propos plutôt, qu’aller dans une surenchère, même drôle, ou créer des surprises garantissant le train fantôme. Chien a un aspect très programmatique, il est donc un peu prévisible – il va nous montrer l’énormité d’une déchéance ‘obstinée’. Il n’est jamais gâté par cette attitude, sauf dans le cas où on a été réfractaire ou blessé dès le départ. Sa précision est extraordinaire, la démonstration s’opère donc à bon escient. Les petites sorties de route sont cohérentes : Jacques Chien est gentil, il a des intérêts vitaux, des mini-zones de commencement d’un début d’ascendant ou de succès. Il faut bien comprendre que ce n’est pas un personnage de cartoon et que nous ne sommes pas devant une simple gaudriole sinistre et engagée ou atypique. Jacques n’est pas de ces gens qui font des choix et se détermineraient par eux – il est de ces gens réels, avec des préférences, des pentes naturelles, des instincts cohérents et donc un peu mêlés, pas lisses.

Le seul point où le film pourrait vraiment être attaqué, c’est sur sa propre position face à ce qu’il représente – il semble tiraillé entre validation et distance neutre (sans tomber dans l’écueil du rigolard ou d’une autre protection de ce genre). Est-ce vraiment bon et souhaitable ? Il faut simplement constater que Jacques est taillé pour ‘ça’, qu’on l’y aide ou pas. Parvenir à accepter et honorer une personne aussi repoussante a-priori est probablement la plus grande et belle qualité de ce Chien. Il y a arrive en adhérant à lui tout en l’humiliant – l’image souligne régulièrement les traits disgracieux de l’homme, sublime paisiblement sa sagesse d’être à zéro sans se plaindre, en fait discrètement une sorte de saint laïque. Les rêveries dans les bois concrétisent l’idée d’une Nature refuge et donc la noblesse de cet ‘homme’ déclassé – arraché à – son déguisement et ses illusions de civilisation – la décrépitude sourde de celle de l’époque y aidant.

Note globale 86

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Suggestions… Shocker, Au poste !, La bataille de Solférino, Calvaire, Le grand soir, Guillaume et les garçons, Une époque formidable, Extension du domaine de la lutte, Tenue de soirée, Baxter, Podium, Plague Dogs,White Dog, Didier

Scénario/Écriture (7), Casting/Personnages (9), Dialogues (8), Son/Musique-BO (8), Esthétique/Mise en scène (8), Visuel/Photo-technique (7), Originalité (9), Ambition (7), Audace (8), Discours/Morale (8), Intensité/Implication (8+), Pertinence/Cohérence (8)

Les +

  • intransigeant et sans équivalent
  • Macaigne
  • les autres personnages, parfaitement glacés, trivialement sordides, sans être antipathiques (contrairement au « petit con » et aux autres non-interlocuteurs)
  • qualités sonores (et choix musical sublime)
  • captivant sans être pétaradant
  • d’une précision extraordinaire (y compris pour ‘incarner’ le chien)

Les –

  • jugements voire intentions des auteurs et participants potentiellement confus
  • appuie énormément le propos et sur de nombreux détails

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SHOWGIRLS ***

27 Déc

showgirls

3sur5  Injustement considéré comme un navet d’exception, Showgirls se situe, dans la carrière de Verhoeven, après le thriller sulfureux Basic Instint et avant la farce politique Starship Troopers. Il suit Nomi Malone dans ses pérégrinations dans le monde du strip-tease et des show girl de Las Vegas. S’arrêter sur un tel monde en se mettant à son niveau, sans renoncer à sa flamboyante intégrité stylistique, n’est évidemment pas au goût de la plupart des cinéphiles et observateurs, envoyant donc Showgirls triompher aux Razzie Awards et le considérant toujours comme un film médiocre ou une erreur de parcours pour un cinéaste de qualité.

Or Showgirls n’est décidément pas un accident industriel, c’est un vrai drame, un mélodrame dans un monde ne s’y prêtant pas. Verhoeven s’invite dans une réalité crue, un monde d’illusions vulgaires et de débauche, où les petites filles veulent devenir des héroïnes, où les miséreux peuvent se confondre dans le luxe. Il ne fait pas un Scarface des bitches comme Harmony Korine (Spring Breakers), il ne se moque pas comme la plupart le ferait, ni ne concocte un truc mielleux ou girly à la Flashdance. Il montre ces gens-là, leurs philosophies, leurs angoisses, leurs motivations. Il n’y a pas à inventer de noblesse ou singer une profondeur hors-sujet.

Ici, la séquence émotion, c’est lorsque l’héroïne retrouve une grosse truie façon Divine et que celle-ci n’a pour lui répondre que ses effusions obscènes, ses cris dégueulasses et son hystérie de chaque instant. C’est pathétique, sale, rococo dans la pire acception du terme et authentique. La trajectoire de cette héroïne justement est relativement émouvante. Le film est dopé par sa relation complexe avec Cristal (Gina Gershon), la tentatrice démoniaque, le crabe cynique qui la possède et la domine, se moque de la vie et de l’équilibre, pourvu qu’elle soit en tête d’affiche encore un temps. Sa position est ambivalente : bonne marraine et bourreau charitable, puissante mais aliénée, radieuse aujourd’hui mais sans alternative et déjà un peu morte.

Elle fait partie des archétypes que Verhoeven exploite avec force ; elle est la bisexuelle machiavélique plus encore qu’une simple femme fatale, comparable à Sharon Stone dans Basic Instinct mais bien plus terrienne. Tout en acceptant la laideur intrinsèque de toute cette galerie d’individus, laideur morale et laideur des instincts, Verhoeven rend l’affaire presque mythologique. Bientôt, Nomi se retrouve piégée dans le star-system, ressent alors sa puissance et la résignation qu’elle impose. Elle tournera le dos à ce carcan horrible mais délectable. La fin est très ingénieuse et montre qu’on peut déceler du symbole à tous les niveaux.

On peut dire de l’héroïne qu’elle s’est « trouvée elle-même » et Verhoeven illustre habilement cette notion lénifiante, en trouve le sens, alors qu’on parle d’un niveau d’existence obscène. Finalement, Nomi reprend la route vers d’autres chemins non moins badass, mais plus sains ; et chacun fait de même, tous les héros trouvent le salut, sauf les porcs profonds. Verhoeven a du génie car il sait percevoir la vérité de contextes qu’il suffirait de railler, afin de plaire et obtenir la validation. Il assume aussi les opportunités grivoises de son sujet, la grossièreté du contexte et réjouira effectivement les spectateurs venus pour un divertissement épais et sexy. On retiendra notamment la scène de la piscine avec MacLahlan, acteur à la mode à l’époque grâce à son rôle principal dans Twin Peaks.

Note globale 69

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Suggestions… Go Go Tales + Body Double + New Rose Hotel + Sexcrimes + Drive + Fighting Beauty

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