Archive | novembre, 2018

AU POSTE !

28 Nov

3sur5 Farce originale dans l’absolu mais où son auteur se renouvelle peu. Au contraire le cadre est neuf – relocalisé, en intérieurs, similaire au huis-clos et sur un temps court, proche de celui du spectateur (l’interrogatoire s’étale sur une nuit – multiple). Ce n’est pas une bombe ubuesque à la Wrong Cops avec sa virée chez les nihilistes ordinaires, ni tellement sombre comme l’était Réalité, ni à la frontière de l’expérimental comme l’ont été Wrong et Rubber.

C’est même plutôt prosaïque, mais comme ça peut l’être chez Dupieux – l’aberration s’infiltre dans la banalité, les protagonistes réagissent en parfaits débiles logiques, irréprochables si leurs principes sont bien choisis. Souvent ils se disent ce qui ne saurait se dire, par bienséance, souci de pertinence ou conscience de soi (consultez Invention of Lying pour l’option radicale). Ils ne font et ne sont qu’en fonction de ce qu’ils savent, ou s’y appliquent le plus possible – si une huître est un aliment l’agent moustache ne voit aucune objection à la croquer. Évidemment les gens sont trop confus pour soutenir la logique et ne serait-ce que leurs standards, il ne peut donc y avoir que des petites catastrophes ou le règne du ridicule perpétuel, devenu normal à l’usure.

Tout coule avec facilité, dans les deux sens du terme. Les enchaînements sont un peu prévisibles (le coup de l’équerre) ou immédiatement repérables à moins d’être subjugué par la loufoquerie. L’humour si improbable se fait aussi littéraliste (même en mode discret, avec le cadavre dans le placard). Le film a le mérite de ne pas souligner de moments de solitude, ralentir le rythme (sauf scène d’ouverture – fantaisie sans rapport avec l’aventure à suivre), imposer des flottements supplémentaires à ceux de son récit aberrant (ce que pratiquait encore Réalité) – le quota d’égarement est déjà bien assez grand.

Les dialogues sont jubilatoires, le duo et certains retours perplexes près de l’immeuble évoquent Buffet froid. Le meilleur est certainement dans les vingt premières minutes, le niveau voire le plaisir se tassant au cours des sept allers-retours. Les invasions de souvenirs et autres attentats diégétiques réduisent l’impact de la seconde moitié. La révélation pré-finale n’apporte qu’elle-même et donne occasion d’un petit épilogue improbable ; pour les concepteurs elle permet de se tirer de cette histoire de fou (ou au moins de la boucler), pour les spectateurs elle a de quoi frustrer (à moins que les citations-hommages possibles soient plus importantes que la définition d’un [non-]sens personnel).

Cette fin conforte l’impression d’avoir assisté à un exercice de mariole – efficace malgré tout. Notez que la courte durée de cette bêtise sophistiquée peut être une qualité (1h13, enlevez sept minutes pour le générique – sept minutes de moins en faisaient un moyen-métrage). Si vous devez y accéder au tarif plein, passez votre chemin, à moins d’être un adepte. Sinon, il faut tenter cet opus, le plus accessible de Dupieux, dépassant même Steak sur ce plan.

Note globale 62

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Suggestions… Inspecteur Labavure

Scénario/Écriture (5), Casting/Personnages (6), Dialogues (7), Son/Musique-BO (-), Esthétique/Mise en scène (7), Visuel/Photo-technique (6), Originalité (7), Ambition (5), Audace (-), Discours/Morale (-), Intensité/Implication (7), Pertinence/Cohérence (4)

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Les +

  • dialogues
  • le duo Poelvoorde/Ludig
  • les détails grotesques
  • comédie efficace

Mixte

  • la durée
  • scènes en-dehors du bureau de police

Les –

  • vraiment aberrant finalement
  • moment où un réalisateur se décalque ou s’imite lui-même

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PERSONA ***

27 Nov

3sur5  Bergman s’est livré à une thérapie originale ; pour le spectateur, c’est une escale dans une sorte d’îlot maladif, pour le réalisateur sans doute, la voie d’accès à ses secrets. Malheureusement Persona est ravagé par ce qu’il sonde – une dépression identitaire dont n’émergent que des faux reliefs et un inexorable rebond malheureux. Ce qui limite ce film est cette volonté d’embrasser des camps distincts sans nourrir profondément et profusément la cause d’aucun (Elisabet est-elle, peut-elle, doit-elle, être une personne forte ?). Il exprime la nostalgie et in fine le vœu de dépassement d’un état de prostration – mondain, mental, physique. Tout ce qui s’autorise alors est une illustration, plutôt splendide et troublante si on s’y laisse prendre, reposant sur des motifs et des principes toujours abstraits – avec de rares bouts de concret prenant des proportions exagérées et exclusives.

Pourquoi ne pas étayer concernant ce probable nœud masochiste ? La majeure partie du crédit accordé à Persona vient du succès de ses étrangetés formelles, qui en font un ancêtre, après Bunuel (Chien andalou, Age d’or), des films et clips surfant sur des images apparemment échappées de l’inconscient au lieu de raconter simplement ; cependant ces effets semblent un peu gratuits. Ces penchants surréalistes, vidéos hors-sujets et déraillements de la pellicule n’expriment pas une volonté de flouer. Ils font sentir une habileté et une invention palpable, incitants à la curiosité. Mais ils sont des gratifications, des bonus, se posant au mieux en éventuelles explications cryptiques. En affichant des motifs personnels, Bergman amalgame de pures fantaisies avec le développement plus objectif et au fond limpide du programme ‘psychologique’ (inspiré des notions signées Jung) – l’exposition a pris le pas sur la définition et même sur la psychologie.

L’essentiel repose sur l’infirmière, absorbée par ce monde de décroissance totale ou de morgue déguisée ; ses émotions et ses mots sont forts (dès qu’elle quitte son corset de professionnelle soumise [sa ‘persona’ basique, de papier], dans le cadre de la clinique), meublent un programme abonné à l’échec. Alma ne se heurte plus à rien, ou si peu – elle est au stade où les moindres petites secousses pourraient prendre sens (comme chez Lynch [Eraserhead] où la fantasmagorie et le trivial sont conjoints), sauf si on en est dans une [‘non’]-humeur à les ignorer car usé par ce sens. Bien sûr Persona est inconfortable, mais il n’est pas frustrant qu’à cause de son génie, il l’est aussi par sa démonstration à la fois vernie et aseptisée d’une désintégration (et aussi d’une reprise de soi, ce qui est un comble). Il est céleste mais en restant à la fois fleuri et dégarni, universel en étant personnel et d’une économie inutile, comme si elle était fin en soi, avec les schémas psychologiques comme vérités révélées.

Ce que dit la doctoresse au début suffi[sai]t : elle est d’une précision remarquable à propos de l’apathie défensive, de ce qui se rapproche de ces ‘schizophrénies’ plus ou moins volontaires ou conscientes. Tout le reste revient à se plier à ce mensonge (mais la dérive feint de s’assumer tout en protégeant ce mensonge et cette aventure, les emballant dans un paquet propret – même tragique il est émoussé). Alma a été foudroyée : tout ce qu’on fait ‘dans le monde’, voir déjà rien qu’auprès de lui, est devenu aberrant à son âme. Cette dernière fait alors le choix de l’impuissance active. Puis Alma ne peut s’approcher de la vie plus que pour geindre, s’effacer, ou bien entraîner dans son impuissance. C’est un puits sans fond. Sa résignation propre à tous les humains qui ont été au bout, ou se font surprendre par des éclairs de lucidité ou d’absurdisme mesquins, semble en être une de confort – et ce confort est responsable de l’absence de contreparties, mêmes de forces toxiques créatrices ; la crainte et la panique viendront nuancer sa fatigue et l’accabler encore. Elle s’est perdue pour de bonnes raisons mais n’a pas pris le temps ni l’énergie pour les muscler.

Sa rébellion est stérile. D’après ce que le film indique (mais qu’il ne prescrit pas – car il n’ose se le permettre ?), il lui faudrait soit retourner vers les emprunts sociaux, soit s’engager ; opter pour l’abandon donc, un abandon dans l’action, un don de soi manifeste. Ou bien il faut creuser ce recul – mais Elisabet n’est plus habitée que par ce mur, son recul, sans être vide, est une négativité et non le résultat d’une positivité qui ne trouverait pas d’autre refuge ou méthode. Si elle n’est plus une égarée en détresse, sa manie de faire peser ce recul sur les autres devient ignoble, car ce recul lui-même est faux. C’est juste un lâcher prise radical, du genre à vous ramener au pré-natal. Le film est ambigu à ce sujet. La persona d’Elisabet est abattue, son anima, force vitale, inconsciente, ne formant pas d’objectifs, est sinon en ascension au moins en train de se libérer dans sa conscience ; mais elle ne fait qu’en rajouter dans l’impuissance. L’anima est finalement censurée, ou bien son contenu a été évacué (et la réalisation vient anesthésier puis sublimer). Bergman et Elisabet cassent le véhicule comme on casse le thermomètre pour régler une maladie – Elisabet quitte son masque mais pour épuiser ses ressources (ce qu’elle inflige à Alma), Bergman peut-être abandonne sa dérive mais en y revenant pour la transfigurer, soit il admet que c’était d’abord une fantaisie vide, une facilité, soit il imite des profondeurs qu’en même temps il ne veut que nommer, auxquelles il ôte tout matériel, toute vibration sincère. Alors il meuble cette contemplation, qu’il ne veut pas livrer pour ce qu’elle est, dans ce qu’elle a de pathétique – en tire une sorte de [plate-forme à] catharsis, potentiellement très efficace.

S’il faut un modèle de descente en soi dégénérée, ce concourant et Seul contre tous sont chacun à deux pôles extrêmes ; celui (vulgaire) de Noé est direct, agile, même s’il y a un crapaud immonde à la surface comme sous le crâne. Bergman s’assigne une tache plus difficile car son sujet n’est plus dans le temps des démonstrations ou du bouillonnement intérieur avec participation volontaire ; mais à généraliser la souffrance et l’expérience de son cas, à force d’en nier les spécificités ou les ramener à des détails ‘clés’ étanches, il se fait complice de cette patiente, pose un mur au spectateur en l’incitant à dialoguer avec quelque chose qui se fait fort d’avoir fait le tour de sa chapelle et n’avoir plus rien à répondre (l’absence de particularismes et l’aspect cryptique des confessions laissant intacts les objets du film – il ne nous communique pas leur nature, sauf par des impressions dont on ne sait trop si elles sont littérales, fantasmées, allégoriques – à bon escient pour les sentiments même si c’est aussi appauvrissant). Il reste alors à ressentir, en communion avec les deux femmes du film (le transfert rend la blonde sympathique), des états comparables, en passant peut-être par la mémoire, sinon par l’intime ou les connaissances – ou à se laisser gagner par le dédain, la peur, l’hostilité ou le scepticisme concernant ce plongeon dans un monde englouti verrouillé – ce petit manège secrètement répugnant et complètement débile, près de la mer. Il serait donc étrange que peu de gens lui résistent ou s’en détachent – les éloges couvrant Persona sont légitimes, mais l’expression d’un dégoût ou d’un agacement à son égard devraient se faire entendre aussi (en-dehors de la fermeture au caractère expérimental ou austère d’un film).

Note globale 66

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Suggestions… Mulholland Drive + En présence d’un clown + A travers le miroir + Le Silence

Scénario/Écriture (6), Casting/Personnages (7), Dialogues (7), Son/Musique-BO (-), Esthétique/Mise en scène (7), Visuel/Photo-technique (9), Originalité (8), Ambition (9), Audace (8), Discours/Morale (-), Intensité/Implication (7), Pertinence/Cohérence (7)

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Les +

  • photo, qualités plastiques
  • aspect expérimental, audacieux
  • illustration de concepts psychologique – pas pré-mâché mais accessible pour qui s’informe, le tire suggérant où chercher

Mixte

  • psychologie en mode art-déco/ exposition d’art
  • sublime plutôt qu’explorer, y compris les rares bouts de concret voire de trivialité (anecdote grasse confiée au lit)

Les –

  • faible substance derrière les généralités et les représentations mystérieuses
  • centré sur une femme à la résistance dont on ne sait rien

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RENDEZ-VOUS ROMANTIQUES (Gorki) *

25 Nov

2sur5  Ce premier film de Michka Gorki, financé par un club soixante-huitard, était confidentiel jusqu’ici (aucune note sur IMDB, pas de fiche sur Allociné). MUBI le propose actuellement (14 novembre au 13 décembre) alors que sa réalisation suivante, Interprétations (1975) sera présentée à Cannes en avril 2019.

Cet essai est une bonne illustration d’une vanité idiote et d’une agressivité tout juste masquée et démesurée, plutôt féminines. L’actrice-réalisatrice est d’une mesquinerie flagrante, utilise les prétextes de l’art et du challenge ‘intellectuel’ pour se comporter de façon inique et en rajouter dans tout ce qui la rend pénible ou déplorable. Naturellement madame veut incarner toutes les femmes, prétend qu’on trouve en elle ce qu’elle-même passe son temps à vouloir induire. Cette espèce de sirène à la ‘folie géniale’ surfaite ose en plus nous accueillir en exagérant encore la niaiserie feinte – son petit théâtre grotesque pour le générique dicté et animé, où elle inflige sa voix sur-aiguë de ‘femme-enfant-connasse’.

Les invités ont des profils très différents, plusieurs se prennent pour des genres d’artistes, ou manifestent une espèce de virilité timide ou mollement lourdingue. Ils peuvent être amusants (sauf le troisième, trop sombre, avec finalement cette assurance de dépressif) ; on satisfait son voyeurisme, voire une variété de mesquineries (selon ses attentes et son sexe).

Les injonctions aux femmes ne sont pas flagrantes – au maximum il y a quelques injonctions tout court. Leurs propos trahissent surtout le poids de la société, de la morale, des conventions, de l’imaginaire collectif. Leur machisme est dérisoire (cet homme d’affaire à la rutilance misérable par exemple). On voit davantage la pudeur et les faiblesses de ces hommes – pour un peu on deviendrait condescendant ou rieur à leur égard. Gorki nous entraîne vers de mauvais sentiments en jouant l’investigatrice innocente.

Finalement « l’expérience » (elle y tiens, ça pardonne tout) n’est pas concluante ; pas assez de dérapages pour épater la galerie, pas assez de grasses confidences pour autoriser les habilitées à exalter leur haine ou leur avidité ; mais surtout la démonstration tourne court, car elle est forcée. La pêche est bonne pour une vulgaire séance de caméra cachée, malheureusement la concurrence est si rude – et les méthodes sont plus gênantes que le résultat. Le gros bourru à la fin (que la monteuse a la décence de ne pas montrer) surpasse les espérances féministes, sauf qu’elle est effectivement affalée devant lui et l’a probablement aguiché – car manifestement l’initiative dans la rue est venue d’elle, au moins pour les candidats dont il y aurait davantage matière à se moquer.

Note globale 40

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Suggestions…

Scénario/Écriture (4), Casting/Personnages (6), Dialogues (6), Son/Musique-BO (-), Esthétique/Mise en scène (3), Visuel/Photo-technique (-), Originalité (6), Ambition (7), Audace (6), Discours/Morale (2), Intensité/Implication (5), Pertinence/Cohérence (2)

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LA NUIT AMÉRICAINE **

24 Nov

la nuit américaine

2sur5  Truffaut tourne un film dans le film avec La Nuit Américaine, hommage aux techniques du cinéma et exploration de ses coulisses. Parfois proche, dans l’idée, du documentaire caméra à l’épaule, La Nuit Américaine suit le tournage du mélodrame Je vous présente Pamela dans les studios Riviera à Nice, alors nommés studios de la Victorine. Chronique sur le vif au hiératisme théâtral, La Nuit Américaine tourne au cumul d’anecdotes.

Il s’agit de montrer les techniques, les outils au service du spectacle ; sur le tournage mais aussi tout autour, le planning, les relations, etc. L’action a lieu pour l’essentiel en huis-clos autour des lieux de tournage. À partir de la phase de promotion et des conférences de presse, les intrigues secondaires émergent et on s’écarte des aspects proprement techniques. Le film s’englue totalement autour d’une trame mêlant d’Alphonse l’acteur doux et névrosé (Jean-Pierre Léaud) et Julie Baker la star glamour (Jacqueline Bisset) voir Romy bis. La confusion entre la réalité du film et le film dans le film est aussi intéressante que contempler l’Histoire en empruntant un filtre people.

C’est une curiosité pour le cinéphile en particulier, mais c’est un peu vain. Pour tous ceux ayant gravité autour de la conception d’un film et plus encore, d’un produit de la bourgeoisie du cinéma, ce sera sans doute très évocateur. Pour les autres, c’est une façon amusante de plonger son regard derrière l’écran, mais peu nourrissant. Truffaut est malheureusement pris au piège de son dispositif et son film manque d’un regard d’auteur, de continuité ; pas de substance, mais celle-ci n’a aucun relief. Tout n’est que détails éparpillés, gadgets intéressants mais ne menant à rien ; finalement, le spectateur est à peine plus avancé sur le cinéma et sa fabrication.

Déclarer son amour au cinéma en l’auscultant mais de loin, soit, mais le spectateur finit cobaye passif. Dans l’oeuvre de Truffaut, c’est un morceau boiteux ; intrinsèquement, une anecdote de cinéphile notable, mais débouchant sur rien. On peut repérer quelques belles tirades, se délecter des accès de théorie déguisée et repartir avec ces bribes pour en faire ce qu’on veut. On saura aussi désormais qu’une nuit américaine est cette technique permettant de tourner une scène nocturne en plein jour. Pourvu qu’on ait le goût de l’anecdote et une curiosité légère.

Note globale 53

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Suggestions…

Voir le film sur

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François Truffaut sur Zogarok >> Le dernier métro + La sirène du Mississippi 

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BLACKKKLANSMAN – J’AI INFILTRE LE KU KLUX KLAN *

19 Nov

2sur5  Le langage est commun, ouvert, les préoccupations exclusives. Blackkklansman ne pose pas d’objectifs clairs et fermés – ils ne sont plus définis que les sermons creux du pasteur de la révolution noire en 1979. Par contre il ne laisse de place qu’aux activistes de son bord, convoque la fibre irrationnelle de son auditoire ; aux âmes prudentes il laisse le soin de débattre des détails et entournures, dont il n’y a rien de crucial à tirer. Avec un tel film, les mous, les complaisants et les centristes sont tranquilles ; l’Histoire peut continuer son cours, il s’agira de réaligner son appréciation tout au plus, tandis que les publics plus engagés ou concernés trouveront bien davantage dans ce film – un compagnon de route qui s’adressait à eux et aux autres.

Le ton très mixte facilite la transmission du film – il va toucher un maximum de monde, donne assez de raisons pour compenser les autres, rarement assez fort pour laisser un ‘outsider’ à la cause se situer en bloc par rapport à lui et son message. Souvent Blackkklansman relève de la comédie, soit d’une sorte de buddy-movie intermittent, soit d’un catalogue de petites bouffonneries du réel. Le racisme des coéquipiers, l’attitude des deux soutiens en surpoids des membres sérieux du KKK, tiennent du grotesque (la VF de vieillard sénile pour le gros de 30 ans en rajoute encore). Ce n’est qu’une pente du film, sur laquelle il ne s’engagera jamais complètement, mais qu’il utilise ponctuellement pour désamorcer les émotions radicales que devraient dégager certaines scènes (les moments de jubilation haineuse des antagonistes par exemple, appréciés de façon plus entière dans Imperium).

De la même manière, des envolées lyriques parsèment le film. Seul le rappel à la fonction du policier ou les mots retiennent Blackkklansman de décoller dans le religieux et devenir le relais officieux d’un prêcheur (noir) de la guerre des races. La succession de visages extatiques sur fond noir est tellement outrancière qu’elle plonge dans l’expectative ; les sentiments sont-ils en train d’égarer le metteur en scène ? Avec ou sans recul critique de sa part, il semble que pour lui l’essentiel et le plus noble soit là – dans cet élan religieux, cette fierté primaire et sublimée, injectés en politique. Face à des adversaires ridicules, fous ou inquiétants, dont la propagande est censée glacer le sang, celle-ci est à la fois optimiste et revancharde. La victimisation ne saurait virer à la pleurnicherie ; l’horreur est la première réaction, l’espoir et l’agressivité sont les meilleures.

Naturellement les comparaisons servent à reporter sur les intégristes blancs la source des menaces à la paix et la cohésion sociale aux États-Unis. Dans sa première mission, l’infiltré découvre dans les apparentés Black Panthers (les Black Powers) des révolutionnaires opposés à la domination blanche, accessoirement anticapitalistes. Rien de grave au fond, des mots brûlants tout au plus – pour tant de positivité et d’utilité en contrepartie. Les noirs radicaux souhaitent seulement la reconnaissance de leur égalité légitime et versent même dans l’universalisme (« Pouvoir à tous les peuples ») ; au KKK de porter le fardeau et la honte du tribalisme (certes étendu à toute une race, une civilisation). Pour autant les diagnostics émis par ou dans le film ne sont pas que partiaux et pas nécessairement aveugles. Il est capable d’admettre la variété chez les ennemis – variété d’attitudes dans la vie, d’approches des problèmes militants, de niveau d’intelligence, de fanatisme dans la qualité et dans le degré. Quand aux remarques de la cousine d’Angela Davis sur le système plus fort que ses multiples serviteurs et dont la grande puissance n’a besoin que d’un enthousiaste (raciste dans la police ici) pour s’exercer – elles sont évidemment justes ; comme tant d’autres réflexions très larges sur des aspects de la vie humaine et de la gestion des masses dont on ne peut, même avec révolution, que changer les formes (ou les étiquettes des tenanciers).

Mais alors qu’on peut accorder au film de ne pas émettre de mensonges, du moins flagrants, ni de sombrer dans l’hystérie, tout au plus de l’alimenter proprement ; il dévoile un jeu déraisonnable en fin de parcours. Quand vient l’heure de conclure l’enquête, le chef Bridges demande d’en détruire toutes les preuves. Voilà une splendide démonstration d’injustice, qui pourrait faire omettre son aveu concernant tout ce qu’on vient de nous dérouler sous les yeux. Ce ‘based on a true story’ aux bases non-archivées repose donc principalement sur des actes de foi et des confessions de son héros, Ron Stallworth. On peut alors se convaincre qu’il faut bien des libertés d’imagination pour rattraper le retard infligé par ceux qui [nous] confisquent la vérité. On peut aussi y voir une raison des quelques flous occupant ou traversant la représentation. Hormis cela, il semble que les bizarreries secondaires dans les enchaînements (l’agent noir ne prévient pas son collègue après la visite) valent les absurdités dans la gestion de l’enquête par les supérieurs (la brigade envoie le héros black chez David Duke pour sa protection) ; avec cet élément, tout devient possible, sauf que les créateurs décident, les autres ne peuvent qu’avancer des doutes ou des spéculations qui passeront fatalement pour de la mauvaise foi, du pinaillage, ou le masque de motivations ‘Evil’ (car le racisme et la haine en sont les visages concrets, pour les ‘politically correct’ même débutants jusqu’aux activistes hardcore – Spike Lee et ses compagnons sont moins grossiers que la moyenne mais sont bien à bord du même bateau).

La séquence d’ouverture restera l’étrangeté (ou débordement aberrant) la plus prégnante du film. Elle déguise en gaudriole entendue un positionnement catégorique et une projection très agressive – elle n’aura aucun lien direct avec ce qui suivra, sauf le KKK. Alec Baldwin (toujours au rendez-vous quand il s’agit d’enfiler les sales rôles pour s’associer au camp du Bien et donc reporter sa nature de flic sur des objets appréciés en société) interprète un leader du KKK à la peine pour tourner une vidéo de propagande. Son absence de maîtrise, son émotivité et sa ringardise atteindraient le niveau de sa paranoïa. Le problème c’est qu’entre diaboliser et ridiculiser, il faudrait trancher – ou bien il faut travailler la cible. Cette séquence donne l’impression qu’il est de bon ton de se farcir l’ennemi davantage que de soigner la cohérence d’un film ou sa qualité ; elle montre aussi que le point de vue et la banalité de l’adversaire, pourtant sans relais ni autorité donc faible, doivent être tiré vers le cartoon – elles convergeront dans cette direction sur l’ensemble du film, Spike Lee ayant l’intelligence de ne pas se vautrer dans la farce et d’éviter l’unilatéralisme dans les représentations (même si hors du flottant tout doit être verrouillé).

Évidemment ce film n’est pas délirant – ni parce qu’il revendiquerait des idéaux excessifs, ni parce qu’il les saborderait. Mais il est bien question de combat et non d’ajouter une petite pierre à l’édifice des hommages, du compassionnel institutionnel ou médiatique, de la petite leçon mémorielle de service public. Il n’est pas question de déclarer la guerre ; c’est l’autre bord qui la provoque ! Le lynchage de Jesse Washington est un élément à charge recevable pour dénoncer l’emprise inique du pouvoir ‘blanc’ aux USA. C’est un exemple extrême mais admettons sa place ; maintenant il faut examiner la façon dont il est inclus. C’est au travers d’un montage parallèle opposant un groupe jeune de noirs, à l’écoute d’un témoin du drame, aux participants d’une cérémonie du KKK. Ils sont dans une salle miteuse avec leurs toges, pratiquent un baptême ; une nouvelle religion chrétienne s’incarne. Elle n’est pas seulement orientée « America First », elle se déclare telle. De l’autre côté, le vieux (interprété par Harry Belafonte) raconte le calvaire [de ce noir « simplet » accusé de viol et condamné par un jugement expéditif puis massacré] puis en vient au cas Naissance d’une Nation. Le film fondateur de Griffith est responsable selon lui d’avoir chauffé le peuple – au même instant, les membres du KKK s’exaltent en le regardant. La condamnation morale s’applique déjà sur ce ‘classique’, aujourd’hui il est question d’un bannissement moral, donc probablement d’un bannissement simple – les précautions ne valent plus rien, ou alors Naissance d’une Nation est voué à n’être plus vu ou cité que pour être condamné, ou utilisé politiquement. Le futur de ses équivalents moins ‘pertinents culturellement’ devient alors inenvisageable. Pour l’anecdote, tout part en vrille suite à cette séquence : Blackkklansman devient un film d’action fast-food, en plus cheap car perdu dans ce domaine et pas sommé de répondre à de tels impératifs ; puis il s’achève quasiment sur un gag téléphonique, seule l’indignation et la fureur corrigeant le tir du film de potes aimable et superficiel.

Enfin le film a tendance à faire entrer hier dans aujourd’hui, ou réciproquement – une telle manie trahit son caractère instrumental (au plus léger, ce film est ‘porte-parole’ de gens prêts à revisiter l’Histoire sous leur point de vue au détriment des autres – ce qui n’implique pas obligatoirement la fabrique de faits, mais ordonne presque la négation de certains). Certaines remarques sont curieuses et relativisent le racisme de l’époque en plaquant celui typé d’aujourd’hui : à la radio, le suprématiste évoque le racisme anti-blanc, d’autres se plaignent qu’on ne puisse « même plus dire ‘gens de couleur’ mais afro-américains ». Ce sont des thématiques récentes, en tout cas à cette ampleur, à ce niveau de banalité ou d’évidence. Les références à Trump et aux tensions présentes sont récurrentes, l’accumulation s’accélère dans le dernier tiers (en même temps que les excès et les vérités toutes relatives).

Dans une conversation à un tiers de la séance (48e minute), un collègue de Ron (candide à ce sujet – d’ailleurs toute sa candeur est bien opportune et ne l’a pas empêché de devenir et signer tout ce pour quoi on le connaît) fait clairement référence à Trump, lorsqu’il évoque le genre de candidat que KKK souhaitait voir élu un jour – et pour ça, les idées peuvent avancer que masquées, à l’époque en tout cas – donc les seventies seraient une ère de tolérance relativement à aujourd’hui. Il a raison, Duke l’a soutenu. Sauf qu’une importante minorité d’américains le soutiennent encore, qu’une autre souhaite la construction du mur à la frontière mexicaine ; sauf que l’Amérique blanche aussi n’a pas envie de mourir. Et cette volonté, ou cette peur si les blancs déclassés sont déjà exclus au point de ne ressentir plus que ça concernant le sort de leur race – ce refus de laisser l’homme blanc chargé des maux de la Terre et devenir minoritaire sur les siennes n’est pas l’affaire d’un petit groupe d’intégristes. Bien sûr personne ou presque n’acceptera de se reconnaître dans les membres du KKK et peu d’ailleurs s’y reconnaîtront, aussi la plupart des spectateurs blancs ne se sentiront pas accusés – s’ils doivent être concernés c’est par sympathie pour les cibles de ces marginaux. Sauf qu’il n’existe, dans ce film et dans son univers, pas de place hors du ralliement à la cause des noirs et au refus de l’Amérique trumpienne (dont la trumpiste – le péquenaud blanc du Midwest le plus libéral en esprit est un membre de cette Amérique et devra montrer des gages à l’Amérique de Spike Lee). La situation et l’Histoire des États-Unis d’Amérique peuvent inciter à accueillir le discours du film, car l’esclavage laissent encore des traces et les violences policières existent ; seulement il n’est pas question que de passé et d’Amérique dans cette affaire, au moment où le film est produit. L’affiche de Nixon au repas du KKK, outre sa facilité (c’est le président haï aux USA, une sorte de Thiers local, sauf qu’il n’a pas été oublié), nous rappelle qu’il y a des préférences répréhensibles y compris dans les rangs conventionnels – autrement dit, nous rappelle que tout ce qui penche ‘à droite’ est familier du KKK à quelque degré.

Au moins sait-on ce que ce film véhicule, où il se situe. Lui et ses auteurs posent leurs intérêts sur la table. Les intentions ne sont pas les principales convoquées ; c’est aussi une limite, porteuse pour la carrière immédiate du film mais l’empêchant de devenir un symbole absolu – ou un symbole mérité. En-dehors des grandes préférences, il n’y a de place que pour les suppositions, même en terme de principes clés – qui et comment faut-il condamner, que doit-on interdire ou soutenir précisément, quels signes attestent de l’égalité ? Où sont donc les revendications concrètes ? Les objectifs politiques de long-terme eux sont transparents. Blackkklansman ne formule pas d’attaque générale contre les blancs ou la civilisation occidentale ; il ne laisse de crédit qu’à ceux qui la critique, en dénoncent l’injustice. Oseras-t-on lui reprocher d’amalgamer le christianisme avec la prédation raciale, l’intolérance, la haine ? Ce serait décider à sa place ! Tout ce qu’on peut constater, c’est qu’il laisse l’amalgame se faire – laisse flotter l’emblème chrétien comme pour couronner le KKK. À l’instar de ce drapeau américain retourné. Pas d’exigences précises donc, mais une volonté claire ; en cela le film est respectable contrairement à d’autres œuvres dans son registre. En cela son final est acceptable, car il monte juste d’un cran son propos et donc l’assume jusqu’au-bout. Ceux qui regrettent la modération jusqu’à cette citation des émeutes à Charlottesville (du 11-12 août 2017) n’ont rien compris. Ils viennent de voir un film tranché, centré sur le combat en faveur des noirs, où les blancs positifs sont des amis du protagoniste (ou les participants à la contre-manif de Charlottesville). Qu’arrive-t-il chez le spectateur non-black raisonnable appréciant Blackkklansman sauf sur quelques détails ‘excessifs’, cette volonté de censure, cette colère débordant un peu trop ? A-t-il peur d’être incorrect ? D’ouvrir une mauvaise voie, d’exposer son esprit à de mauvaises ondes ? De se mettre à terme sous les radars de faux amis enragés ? La servilité, même par tactique ou désintérêt, n’a jamais grandi ceux qui l’ont choisie – les bons petits blancs consentants vont-ils remplacer les « bons nègres » ? Seraient-ils des racistes dégradés, sûrs de préserver des avantages jusque-dans la soumission présumée uniquement ‘culturelle’ ?

Note globale 42

Page Allocine & IMDB  + Zoga sur SC

Suggestions… Get Out + Mississippi Burning + Donnie Brasco + Serpico + Déjà vu + A bout de course + Le petit Lieutenant

Scénario/Écriture (6), Casting/Personnages (6), Dialogues (6), Son/Musique-BO (-), Esthétique/Mise en scène (5), Visuel/Photo-technique (7), Originalité (4), Ambition (7), Audace (6), Discours/Morale (3), Intensité/Implication (6), Pertinence/Cohérence (4)

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