DAMNATION ***

16 Oct

3sur5  En 1988, avant ses sacro-saints Tango de Satan et Harmonies Werckmeister, Bela Tarr présente la première pièce de sa triade de référence. Damnation est son cinquième long-métrage, un poème élégiaque demeurant l’une de ses réalisations les plus stimulantes. Le film n’est pas exaltant, loin de là, mais il y a en lui plus de matière et de vitalité que dans une production moyenne du cinéaste. En lui-même, c’est aussi une expérience forte, digne des Midnight Movies.

Le début a d’ailleurs un côté Eraserhead : il faut imaginer le premier film de Lynch déplacé à la campagne et dans un contexte où la mort a gagné, jusque dans l’âme du héros. Il n’y a aucune menace dans Damnation, sinon celle du pourrissement et de l’accélération : du délire, de la solitude, du désœuvrement. Dès son premier film, Le Nid familial, Bela Tarr se penchait sur le cas des lésés du communisme ; Damnation transcende cet état des lieux social pour atteindre une valeur beaucoup plus forte. Damnation sublime la situation des morts-vivants des campagnes reculées. Les gens seuls dans leur désert comme les corps résignés déclinant dans l’arrière-pays sont illustrés.

Damnation a une grande vertu, c’est de profiter des bons côtés de ce cinéma basés sur des séquences interminables : parfois, à force d’endurance et de sacrifices, ou même spontanément, arrive l’occasion de vivre avec le film. Dans le cas de Damnation, c’est pour intégrer un univers absolument mélancolique et suivre l’agonie d’un personnage, laquelle semble sans début ni fin. Damnation est chargé de défauts grotesques et caricaturaux : ces personnages venant réciter leurs tirades théâtrales à d’autres avant de s’évaporer, ces séquences s’étirant à l’infini. Mais au moins Bela Tarr remplit son film d’une matière concrète, valant pour elle-même et pas seulement pour un symbolisme laconique – sur lequel il serait de bon ton de s’extasier pendant trois plombs, comme ce sera le cas à l’avenir avec le vieillard nu dans Werckmeister.

karhozat

Ces dispositions servent la fresque dressée par Damnation, même si celui-ci demeure un spectacle toujours proche de la vacuité et du caprice d’auteur – bien plus que de l’arnaque. Comme la chanteuse du Titanik Bar, ce film si bien nommé exerce une séduction désoeuvrée. Damnation se rapprocherait de la grossièreté du futur L’Homme de Londres sans sa bande-son. Les moments musicaux surnagent et amènent un recueillement positif avec même une petite chaleur, presque des lambeaux de joie comme ceux qu’on peut trouver des les moments les plus désespérés, où le simple fait de sentir son corps présent et le monde tourner réconforte. Parmi les longues séquences, il y a celle du bal, version déchue et gueule de bois du Guépard. On trouve là une certaine effervescence populaire sans le moindre aspect criard ou vulgaire.

Lorsqu’il ont accepté leur sort, les damnés s’en tirent ainsi avec les bénéfices de la résignation. Ils sont peu de choses pour le monde objectif, mais une harmonie récompense leur pudeur. Et pour les plus solides, un certain confort et même la satisfaction d’une vie pleine est accessible. Ce n’est pas le cas du héros, pas prêt non plus à s’évanouir plus encore dans son état de mort-vivant, aussi il va terminer sa course en se liquéfiant carrément en page blanche reflétant le premier objet extérieur venu. Il finit animal parce qu’il ne pouvait ni rester un petit bonhomme sans destin, ni s’épanouir en tant que mort-vivant.

L’entrée dans le Titanik Bar est le meilleur passage du film. Karrer vient s’y brancher sur sa seule source d’énergie, rejoignant tous ceux présents pour tromper le vide, meubler la détresse. On vient au Titanik Bar moins comme des marins en quête d’un phare qu’à la façon d’orphelins cherchant une drogue pour habiter la réalité tout en pouvant s’adonner à leurs rêveries, admises comme déconnectées et intraduisibles dans ce monde. Explorant cette terre des résignés, Bela Tarr ne devient pertinent que lorsque ces moments l’emportent sur les déclamations théâtrales. Celles-là ne font que singer la nature des protagonistes, même si elles ont le mérite d’illustrer l’état de ce monde où le temps a été balayé. Bela Tarr aurait pu faire de beaux clips hypnotisants, il a fait ce film positivement désertique au milieu d’une ribambelle de produits absents à eux-mêmes.

Note globale 68

Page Allocine & IMDB  + Zoga sur SC

Suggestions…  Family Portraits + Leaving Las Vegas + Le Conformiste + L’Impasse  

Voir le film sur YouTube 

 Voir l’index cinéma de Zogarok

.

Publicités

Répondre

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l'aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :