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LE CINEMA DE WAKAMATSU **

26 Août

Wakamatsu est un cinéaste japonais underground parvenu à la reconnaissance assez rapidement. C’était d’abord un yakuza (un membre du crime organisé au Japon), entré sur les plateaux en étant affecté à la sécurité. Il a tourné massivement entre 1964 et 1972, jusqu’à une dizaine de films par an (comme Miike trente ans après). Ses idéaux anarchistes et marxistes sont omniprésents, mais souvent contrariés.

Son expérience en prison l’a crispé dans ses positions, mais ne l’a pas empêché de se montrer désillusionné à l’égard des courants censés porter ses idéaux. Ce cinéaste au style passionné quoique très froid est décédé en 2012 et laisse environ 110 films à la postérité. La plupart demeurent inconnus ou introuvables, mais une exposition à la Cinémathèque française et l’attention des professionnels de la profession lors du retour du cinéaste vers 2010 l’ont tiré de l’oubli.

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QUAND L’EMBRYON PART BRACONNER (1966) ***

3sur5 Dans les années 1960, les studios japonais engendrent ce qu’on nommera rapidement les « pinku eiga », films à la lisière de la pornographie, parfois violents, pour retenir les spectateurs dans les salles au moment où la télévision se démocratise. Wakamatsu s’illustre dans cette catégorie et est considéré comme le réalisateur le plus intéressant à en être issu. En 1966, il frappe les esprits avec Quand l’embryon part braconner, son premier film à sortir du carcan des pinku eiga.

Dans L’embryon, un homme maintiens captive une jeune femme dans son appartement, lui parle longuement entre deux sévices secs et francs, exécutés sans s’attarder et en respectant de strictes procédures. Il lui raconte la douleur d’être au monde, d’être né pour une brève vie absurde, faite de souffrances et de frustrations. Cette douleur, il la fait payer à ces femmes ne comprennant rien, simples machines contentées et insensibles.

L’embryon se profile ainsi comme une métaphore très concrète de l’impuissance masculine à maîtriser l’élément féminin. Et accessoiremment, il fournit une démonstration des liens entre sadomasochisme et rapport à la bêtise ou à la supériorité de l’autre. Le spectacle est inventif, bouillonnant et évite les scories habituelles de Wakamatsu : souvent, son propos enfiévré confine à la pure stérilité, ici, c’est une psychanalyse en direct, avec du gras mais une profondeur certaine. Quand l’embryon reste la plus connue et accessible des performances de Wakamatsu, avec United Red Army sorti 41 ans plus tard.

Note globale 67

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KYOSO JOSHI-KO / RUNNING IN MADNESS, DYING IN LOVE (1969) **

2sur5  Dans Kyôsô jôshi-kô, Wakamatsu présente l’idylle suicidaire de deux amants en fuite après un meurtre accidentel. Au fil de leur périple à travers le Japon, la délectation charnelle sert de refuge mais cet antidote ne saurait inverser la tendance fatale. Leur amour est voué à l’échec, leur vie aussi et ils ne peuvent que se cacher, courir et se retrouver avec des prédateurs aussi abîmés qu’eux, mais capables eux de mener le jeu. Pire encore, ils sont rattrapés par les commandements répressifs de la société. Ainsi dans le Japon rural ils se retrouvent livrés aux sanctions archaiques d’une foule de village, où chaque membre doit infliger 17 coups de bâtons à celle qui aurait osé aimer un homme du village.

Globalement, la politique est cette fois au second plan, fait rare dans les quinze premières années très prolifiques de la carrière de Wakamatsu. Elle structure cependant tout le décors, les amants étant activistes comme celui qu’ils ont tué dans un élan de confusion (elle en était la femme, lui le camarade) et le marxisme désillusionné revenant à chaque temps fort. Running in Madness, Dying in Love s’illustre essentiellement par sa romance contrariée, à la sensualité permanente mais laconique,  »camouflée ». Le spectacle est froid et torturé, aligne des scènes surréalistes comme l’irruption du bi en rut au costume emprunté à Connery de Zardoz ; puis bien sûr celle du fou et sous la neige. La critique du Japon permet encore une fois à Wakamatsu d’épanouir férocement ce rapport borderline au genre féminin.

Comme toujours, Wakmatsu a des idées de départ radicales, qu’il illustre jusqu’au-bout ; et son film est d’une grande beauté plastique. À ce niveau, il est même à son meilleur, grâce aux paysages du Japon et au travail de surimpression. Il compose des tableaux ravissants où les éléments de la Nature voient leurs frontières se dissiper. Pour le reste, tout cloche. Comme toujours également, il y a beaucoup de dialogues ; les commentaires sur le meurtre et sa nature, la façon de l’éluder ou de le présenter aux autorités, sur les tourments de chacun, puis ceux des habitants du Japon profond, ne font que remplir une vaine bobine. Wakamatsu s’enlise totalement, avance des scènes d’ébats en musique interminables et limite démoralisantes, sans jamais devenir agaçant. Running aka Kyôso conduit presque malgré soi à l’indifférence, agrémentée d’un plaisir timide.

Note globale 53

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L’EXTASE DES ANGES (1970) **

2sur5  Réalisé en 1970, L’Extase des Anges est l’un des plus fameux opus de l’oeuvre de Wakamatsu. C’est la synthèse la plus complète du personnage et de son univers. Elle raconte les péripéties d’une organisation marxiste obsédée par le sexe, décidant de semer le chaos autour d’elle. Jusqu’à plus soif et objectivement, jusqu’à la mort. Wakamatsu est un drôle de gauchiste, car il ne peut s’empêcher d’enlacer des convictions révolutionnaristes avec un défaitisme dionysiaque. Il est pire que morbide, il laisse le nihilisme amputer ses principes conscients, comme s’il ne pouvait croire à ce qu’il revendiquait. Pour ne pas l’assumer, il détourne la responsabilité : c’est la société qui corrompt et rend malsain ; et la tendance est impossible à inverser, voilà tout.

L’Extase des Anges exprime tout cela à merveille, l’idéologie anarchiste de Wakamatsu, son passé de yakuza. Il jouit d’une belle réalisation, Wakamatsu restant un petit orfèvre ; et d’un propos totalement chaotique, non dans sa source (simple voir primaire) mais dans ses justifications. Celles-ci sont soutenues par des dialogues amphigouriques défiant toute parodie. Néanmoins, pendant une large partie, presque la moitié, L’Extase des Anges reste dans l’action continue et fourni un spectacle divertissant au minimum. Mais c’est au détriment du film. On rit de ses outrances : ces personnages, ces bruitages, tous précis et cohérents, tous d’une solennité ubuesque euphorisante comme du nanar de compétition.

Et simultanément, il y a tout le charme de l’entreprise juvénile illuminée et parfaitement achevée : un auteur a été au bout de sa vision. Toutefois le divertissement aurait plus d’attrait s’il durait une heure environ comme les autres Wakamatsu ; or ici il a décidé exceptionnellement d’allonger le temps pour une durée normale (d’1h30). Et c’est un peu trop long pour ce qu’il met dedans. Alors dinalement, comme L’extase des anges, cet opus finit par s’étirer, mais lui carrément à l’infini. Soudain, la somnolence et même, un début de souffrance émergent devant les mises en scène érotiques. Il y aura pire : la séance photo et surtout les discussions suivant celle-ci.

Quand au rayon sexe, peu de garnitures. Il y a juste quelques séquences d’extases, entre corps empilés mais sans contact ; c’est du niveau de L’Empire des sens, en déluré mais appauvri d’un point de vue strictement charnel. On patauge dans un no man’s land où l’audace et le vide se font concurrence. Enfin nos rebelles finissent morts, dans leur ivresse parfois même pas consommée ou hypnotisés par un combat contre des ennemis invisibles. Wakamatsu est dur avec lui-même et son idéal, tellement dur que même sa passion à mettre le feu à l’ordre établi finit sabotée.

Note globale 48

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united-red-army

UNITED RED ARMY ***

3sur5 Ce film de trois heures fait office de document très consistant, mais aussi avec un langage libre et propre à Wakmatsu, sur la dérive du groupe gauchiste de l’Armée Rouge Unifiée. À la fin des années 1960, ce groupe s’inscrit dans la lignée des gigantesques mouvements de contestation parcourant le Monde. La première partie de United Red Army développe sur ce point, avec didactisme mais en s’intéressant plutôt à des faits et événements d’une importance secondaire par rapport aux phénomènes dans lesquelles ils s’inscrivent.

La seconde partie, la plus longue (elle occupe la moitié du film) montre l’entraînement de l’armée révolutionnaire, installée dans un chalet isolé en pleine campagne. La dernière (trois quart d’heure) suit l’assaut mettant fin à cette aventure. Wakamatsu reflète ainsi la prise d’otage d’Asama-Sansō (1972), émulation politique notable dans l’Histoire du Japon. Il adopte une mise en scène feutrée, avec une photo grise, morose, loin des surimpressions maniérées de ses premières œuvres. La rupture va plus loin, il s’agit même d’un déni, mais d’un déni en trompe-l’oeil, car Wakamatsu a toujours été un partisan frustré.

United Red Army a-priori, c’est l’anarchiste (et communiste) se punissant pour ses vues impossibles à concrétiser, comme viciées à la racine. Il admet le caractère défectueux d’un idéal, qui n’a pas su rassasier une génération contestataire ni changer la société. Alors la rouge qu’il aurait voulu donner à ce combat, il l’investi maintenant pour le démolir. Délibérément cette fois, car il le faisait déjà à ses débuts, avec L’extase des anges en particulier ! Pour autant Wakamatsu ne vire pas de bord : ce qu’il sanctionne et agresse, c’est ce qui dans le monde social était présumé soutenir sa propre foi.

Alors il consacre son film à démontrer l’inéluctable auto-destruction de cet idéal sinon d’impuissants, conduisant ses membres à l’impuissance. Dans le camp, la vingtaine de membres sont otages de deux leaders, Tsuneo Mori et Hiroko Nagata. Au lieu de mener la révolution, ils se dévorent, à exiger la pureté de chacun, toujours mal définie, sinon par des termes trop restrictifs pour avoir du sens. Une pureté  »communiste » n’aboutissant qu’à restreindre toujours leur essence et justifier des décharges de sauvagerie. Les avatars sont énumérés : les séances d’autocritique (de plus en plus dures et mortifères), le vocabulaire de la révolution et d’un communisme minimalistes, la suspicion dans les rangs, la pureté de l’idéologie et sa mise en pratique par les activistes de l’Armée Rouge.

Ils sont comme des intégristes phobiques et surtout sans but véritable, simplement hantés par la perspective d’un accomplissement en tant qu’humain. Ils tarissent tout ; et si quelque chose suscite le désir, il faudra démolir la source de ce désir : que cette fille sanctionne son beau visage, elle qui a cédée à la coquetterie. La vanité et la fierté sont intolérables. C’est l’inquisition permanente chez les intégristes sans grâce ; car ces communistes absolutistes sont pire que des fondamentalistes conventionnels. Eux n’ont qu’un modèle rabougri, négatif (avec peu de vertus propres, axé d’abord sur le dénigrement). Toute action est de nature répressive, sans aucune construction, ou en tout cas, celle-ci se perd.

Et au lieu d’expliquer tous les aspects de la vie, quitte à les rationnaliser de façon absurde, on les supprime ici. Pas de saints ni de salut, pas de beauté, pas de recueillement, même pas d’identité. Il faut expier, sans arrêt ; et si on ne trouve plus de péchés, c’est qu’on est hypocrite. Aucune intériorité n’est permise, aucune parcelle privée non plus.

Le coup le plus cruel porté par Wakamatsu ? Il faudra le siège des autorités officielles pour ramener du sens et une direction réfléchie dans les rangs de cette faction communiste. Les derniers membres n’ont plus qu’à résister à un oppresseur extérieur et attendre la mort ou la capture. Dans le fond, n’ont jamais cherché qu’un ennemi pour les opprimer et les faire martyrs. Ce sont des enfants qui s’en tirent en suscitant la colère des puissants, restant ainsi inaptes à la vie ; et c’est confortable, ça leur va très bien. Un garçon en prend conscience peu avant la fin, affirmant (en chialant abondamment, puisqu’il ne peut rien affronter) qu’à l’instar de ses camarades il n’a jamais eu « de courage ».

United Red Army est clairement trop long, surtout pour cette dernière partie ; mais le périple en vaut la peine, garde toujours une certaine intensité, toujours à vif et pertinent. Wakamatsu a réglé ses comptes avec le gauchisme réel et son film désigne l’âme présidant à de nombreux mouvements, allant bien au-delà de ce carcan idéologique. Car United Red Army est l’histoire de personnages dont l’action n’aura servi qu’à confirmer et surtout, renforcer, leur impuissance, afin de s’en tirer avec les honneurs, comme pour éviter d’être. Cet état est le propre d’une infinité de membres de groupes politiques, religieux, associatifs, venant s’échouer dans les bras d’un mouvement où ils existeront en abandonnant toute autonomie. Le problème n’est pas de désirer une boussole, c’est de n’avoir pour vœu que de n’être un rien s’en remettant au guide qui vous a attrapé.

Note globale 64

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