LA TRILOGIE DES QATSI ***

9 Août

La trilogie des Qatsi a été réalisée sur deux décennies par Godfrey Reggio. Elle consiste en un défilé d’images de la Terre, parfois en effervescence et de l’Humanité en marche, parfois absurde. Il n’y a pas de narration, aucune parole, juste les images et la musique composée par Philipp Glass. Les trois films se basent sur des prophéties Hopi.

 »Qatsi » signifie  »la vie » en langue Hopi. Koyaanisqatsi, Powaqqatsi et Naqoyqatsi y associent un autre mot (signfiant déséquilibre, usurpateur et violence extrême). Le premier opus montre ainsi l’hégémonie de l’Humanité sur la Nature, son ascendant technologique, ses ravages aussi et le caractère compact, vide et implacable de ces masses composant l’Humanité.

Le second montre les rapports de force entre les particules de l’Humanité, le troisième la passion de violence menant cette même Humanité à la désintégration.

.

.


KOYAANISQATSI ***

3sur5 Koyaanisqatsi ouvrait la trilogie des Qatsi, dont il demeure l’opus le plus connu – au point qu’on ignore généralement l’existence de cette trilogie. Comme l’indique son script officiel, il n’est ni une œuvre narrative ni un documentaire : c’est un condensé de prises de vue de la Terre, celle laissée à la Nature dans un premier temps, celle modelée par l’Homme dans un second. Le spectacle se déroule sans la moindre parole, sans protagoniste ni commentaire, juste habillé par la musique de Philipp Glass.

Il jette un regard se voulant lyrique mais objectif sur la Terre avec et sans les Hommes. Ce film aurait pu être conçu par des extraterrestres désireux d’établir un aperçu de notre planète et ses émulations, probablement dans le cadre d’une encyclopédie strictement visuelle. À moins qu’il ne soit un compte-rendu empirique et aléatoire leur étant destiné, au cas où aucune traduction plus fine ne serait disponible. Ecrit notamment par le futur réalisateur de Samsara (Ron Fricke, aussi directeur de la photographie), Koyaanisqatsi jette un regard contradictoire sur la technologie, impuissant à faire le tri entre adhésion optimiste et dénonciation brûlante.

La démarche renoie à celle de L’Homme à la caméra, où un langage visuel exclusif devait faire sens. Koyaanisqatsi n’a cependant pas de discours propre et ne cherche pas à exhiber de quelconques mécanismes propres à son support. Un flots d’images et de mouvements, c’est un peu court. Il est passionnant comme un album photo riche et dépaysant, ou le compte-rendu d’une expédition entre terre, mer et gratte-ciels, avec son lot de gras voir de blocages (cinq minutes face au nez de l’avion).

Si le discours de Home peut être discutable, au moins lui en a un, complet, déterminé ; Koyaanisqatsi ne prend guère de risque à ce sujet. Sur la technologie, la place de l’Homme, son emprunte sur la Nature, il n’est pas non-polarisé, mais carrément flottant au point qu’on lui fait dire tout et son contraire. Par ailleurs, Koyaanisqatsi n’est pas nécessairement plus planant que Home, justement. La composition de Philipp Glass, pourtant si fameuse au point de booster sa carrière internationale, est assez abrutissante, peu nuancée et très inférieure à la marche incandescente exécutée pour Powaqqatsi.

Le dernier quart est le plus beau ; et la musique y est plus douce, même si elle est aussi plus funèbre. Quelque soit notre perception, Koyaanisqatsi reste un film-clé pour sa radicalité esthétique et dans l’histoire des techniques du cinéma. Il est en effet l’un des premiers longs-métrage à utiliser l’intervallomètre, procédé permettant d’observer en accéléré et de manière saccadée des phénomènes très lents (contrairement à l’Empire d’Andy Warhol proposant de contempler le résultat de 8h d’une caméra postée deant un building, démarche de débile profond en mal d’exploits vaniteux s’il en est).

Note globale 66

Page Allocine & IMDB + Zoga sur SC

Suggestions… Possession

Voir le film sur Vimeo


POWAQQATSI ***

4sur5 Le premier opus de la trilogie des Qatsi était vide de discours et sa perspective s’en trouvait allégée. Powaqqatsi est plus déterminé et plus vivant, plus fort. L’accompagnement musical de Phillipp Glass est harmonieux, parfois galvanisant. Au lieu de ne concevoir l’Humanité que comme un ensemble uniforme et lisse, Powaaqatsi se construit en mettant en valeur la variété de l’activité et des cultures de la planète.

La prophétie de ce second Qatsi renvoie à la corruption des constructions millénaires, du caractère de l’Homme et de ses races.  »Powaqa » signifie  »faux magicien »,  »qui vit aux dépens des autres » et renvoie à la notion de parasite, mais sous sa forme d’illusionniste et d’exploiteur. Le film montre ainsi l’asservissement de l’Homme par ses semblables, les situations d’iniquité et enfin les menaces de l’industrialisation.

S’il se dégage de toute orientation politique, sociale et même métaphysique, c’est parce qu’il dresse un état des lieux complexe, non parce qu’il montrerait des images activement dépouillées de sens. Ainsi, le film peut légitimement se voir approprié par les tiers-mondistes et être interprété, même si son sujet est plus vaste, comme une mise en relief de l’exploitation des pays pauvres par les plus riches. Cela n’empêche pas Reggio et son équipe de valoriser le mode de vie occidental contemporain, pas plus que de laisser contempler les efforts des travailleurs courageux, la pureté de modes de vie en contact direct et entier avec la Nature.

Reflétant son prédécesseur avec les deux parties distinctes, Powaqatsi raccroche avec la société industrielle en milieu de film ; et celle de consommation en particulier. Les publicités et médias sont à l’honneur, le progrès et la puissance des sociétés européennes et américaines de la fin du XXe siècle sont démontrés au travers des performances dans le sport, l’architecture ou de défilés divers. Dans cet univers actuel s’exprime la modernité exacerbée, les résistances tribales, les réminiscences de la Nature.

Comme Koyaanisqatsi, Powaqatsi est épuisant. Il est par contre beaucoup plus agréable car délibéré, expressif. Il frappe par la beauté sidérante de chaque plan, dans tous les contextes, ce qui n’était pas le cas de Kowaa – peut-être à cause de sa confusion entre critique et inhibition de tout jugement, ce dilemme ici évacué. La première moitié est grangiose et solaire, les ralentis rendent un hommage à la majesté de la Nature et de ces gens.

La plupart des images et de l’action sont d’une perfection spontanée, juste soulignée par la partition de Glass. La seconde partie s’écarte de cette pureté et montre non plus cette réalité achevée, mais celle en devenir de société repoussant leurs limites plutôt qu’exultant le cadre dont elles disposent déjà. Ce n’est pas moins louable, c’est simplement que le brouillon ambitieux fascine moins que l’achevé en représentation.

Note globale 74

Page Allocine & IMDB  + Zoga sur SC

Suggestions… GasLand + Drawing Restraint 9 

Voir le film sur OpenYouEyes ou Dailymotion


NAQOYQATSI ***

4sur5 Contrairement aux deux autres opus de la trilogie Qatsi, Naqoyqatsi est un film à parti-pris total, figuratif, ne filmant pas la réalité de façon directe mais la reflétant de manière délibérément abstraite. Il abandonne donc totalement la démarche naturaliste mais aussi la contemplation de la technologie de l’époque. Montrant l’Humanité en rupture avec la Nature, Naqoyqatsi est la spectacle d’une perte de foi dans les progrès de cette Humanité. Le film lui-même se met dans l’état de la post-Humanité affichée et se soumet donc à sa logique en larguant la réalité.

Loin de l’émulation éreintante de Koyaa, ici il s’agit de désolation, sinon d’apocalypse en cours. Les auteurs en viennent au catalogue pur de l’Humanité malade, avec les déviances et exactions historiques du XXe siècle et la déviance sous toutes ses formes : individuelle ou collective, institutionnelle ou revendicative, passionnelle ou rationnalisée, catharsis organisée ou explosions de frustrations. La leçon est facile, mais lucide ; les intentions maladroites, mais résolues. La perspective est entière cependant, car Naqoyqatsi reconnaît l’exultation procurée par cette violence, ou même par sa gestion. Il s’en trouve d’autant plus sombre et pessimiste, mais sans oublier la grâce, même pour nous dire que tout est déjà perdu.

Là aussi, le spectacle en deux temps : d’abord, les restes de la civilisation. Massifs, impressionnants, majestueux même dans un contexte de dévastation, comme des cathédrâles austère et magnétiques dans un désert froid et hostile. Ensuite, le monde contemporain et ses industries dominantes, celles du loisir en particulier, dont Naqoy met en avant (ou symbolise) l’aspect dégénéré. C’est là qu’intervient une faute majeure du film, dont la conjoncture est partiellement responsable ; son utilisation d’effets très primaires pour représenter les stars hollywoodiennes est liée au manque de développement des moyens de synthèse de l’époque.

Cependant, même dans ce contexte, elles peuvent apparaître de faible qualité ou dignes d’un spectacle très secondaire (les apparitions de stars étant du niveau d’amateurisme de Where the Dead go to die, en bien plus moche). Malgré tout, les grands ralentis, le travail des couleurs, les aperçus psychédéliques sont globalement convaincants (la foule de zombies numérisés à la 12e minute n’est pas novatrice, sa vision n’en est pas moins percutante). Tous ces effets pleinement abstraits ou artificiels servent le propos de Naqoyqatsi et leur brutalité le renforce avec flamboyance. Le bon goût n’est pas le sujet du film, mais justement la saturation sous l’excès de stimulis absurdes, agressifs et morbides.

La musique n’est plus composée exclusivement par Philipp Glass. Les morceaux sont beaucoup plus disparates et cette hétérogénéité sied à merveille à cette illustration de « la violence civilisée » (sous-titre récurrent de Naqoyqatsi – comme « la prophétie » fut celui de Koyaanisqatsi). L’ensemble se partage entre délabrement et implosion, induisant anxiété et dépression. Avec sa cadence militaire préparée par des louvoiements hystériques, le titre Intensive Time est l’illustration la plus percutante de cette folie menant à la désintégration. Il porte en lui une sensation de finalité, d’être au bord de la révélation, d’un miracle horrible mais si absolu que la marche vers cette victoire perverse ne peut plus s’arrêter, sous peine de désillusion et de manque mortels.

Note globale 72

Page Allocine & IMDB + Zoga sur SC

Suggestions… Visitors + Chronos + Bears 

Voir le film sur Dailymotion ou Disclose TV

Voir l’index cinéma de Zogarok

.

 

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :