Archive | juillet, 2017

LOST CITY OF Z **

31 Juil

3sur5 Le sixième cru de James Gray (après le mal-aimé The Immigrant avec l’injustement raillée Marion Cotillard) n’est pas un film sur l’exploration, l’aventure, la découverte ; ni sur des convictions à défendre, ou un combat face à ses contemporains. C’est un film sur l’entreprise d’un conquistador du XIXe, ambitieux mais inaccompli faute de vivre dans un monde encore en friche ou encore magique. Jusqu’à la conversion absurde (au point qu’une telle conclusion ne dément qu’à moitié) de Fawcett, son histoire est celle d’une ambition déçue ; ensuite, jamais rassasiée. Il consent des efforts démesurés, fait preuve d’un grand courage, pour peu de résultats favorables. C’est un type qui devait avoir plus que les autres, de faim et de volonté, plus d’amertume ou à prouver, pour arriver au-dessus de la mêlée. Lorsqu’il prend la tête d’une cohorte c’est encore une faible reconnaissance. Cela en fait une sorte d’aventurier ‘ambigu’, d’intégré turbulent, non par rapport à la société (qu’il estime assez peu) mais dans la façon de traverser l’existence. Il se dépense pour élever son (pré)nom mais reste fuyant. Il n’obtiendra qu’une admiration fluctuante et des salutations officielles, quand il fallait un Graal, une raison supérieure, frappante au-delà des titres et des médailles, pour être un homme d’exception.

Le film porte un point de vue trop contemporain sur les questions sociétales et politiques ; trop car presque exclusivement – il n’y a que la force de la reconstitution pour tromper à ce sujet. Nous sommes décidément en 2017 et c’est l’heure du blâme de l’homme blanc (année du triomphe surprise de Get Out – et de la sortie de Fences), qui a fait tant de mal et refuse de considérer des civilisations plus vieilles que la sienne – et sa religion. Pourtant il faut bien être religieux, ou bien pire borné et superstitieux, pour juger d’égal à égal la culture de ces tribus et les résultats de l’Occident. Attribuer à l’empire perdu des splendeurs dépassant les nôtres aurait été plus acceptable sur tous les plans. Le ridicule est poussé jusqu’à faire s’extasier (lors du retour) l’équipe de Fawcett devant l’agriculture locale et le mode de vie si intelligent des autochtones. Le personnage de Pattinson est en tête sur le front – Edward est enlaidi pour l’occasion, ses poils font déguisement ce qui dénote un peu avec l’ensemble, limpide et plutôt sublime. Cependant le film reste nuancé d’un point de vue progressiste, car son Fawcett recèle encore une grosse impureté ; son féminisme est inaccompli et comme toujours avec ces compagnons de bonne volonté, la bête peut resurgir. Ainsi une scène au lit avec sa Jicky tourne au psychodrame, car Fawcett y préfère le réalisme à la générosité utopique – se montre paternaliste pour utiliser un terme plus intègre. Quelle ironie, de la part d’un homme qui deux minutes avant se réjouissait d’apprendre l’humilité à ces « esprits étriqués » incapables de concevoir leur équivalence avec des soit-disant sauvages.

Lost City of Z est un biopic très partial, resserré dans ce qu’il choisit de retenir et de montrer (tout en ayant un style évasif). Il nous met au niveau de la trajectoire du protagoniste, de sa vue sur elle plutôt et balaie le reste autour (la scène avec la voyante le souligne, directement en un plan où la jungle est apparue autour d’elle). Factuellement son odyssée tient de la succession d’échecs – relatifs, car il arrive à faire l’unanimité dans son temps, est approuvé socialement. Son ultime expédition avec son fils est une victoire en elle-même ; il assimile sa lignée à un grand projet, lui donne l’opportunité de s’inscrire dans l’Histoire. Son voyage en plusieurs temps devient une sorte de mythe. Il gomme et transcende son histoire personnelle, égaie les foules (c’est indiqué à la marge), probablement l’imagination des naturalistes. Par conséquent la deuxième moitié est plus intéressante ; quelque chose dans la fougue et le mensonge se perd, comme s’ils devenaient obsolètes au fond. Tout devient plus fluide, comme déjà réalisé ; Fawcett et sa mission sortent du temps. Si la cité perdue devait sortir de terre, la dépression pourrait même surgir à son tour. L’exploit serait donc sur le chemin, l’aboutissement concret serait un couronnement dont à la rigueur on peut se dispenser s’il faut que tous rêvent – même s’il manque une case au récit de l’admirable explorateur.

Cela donne un film d’aller-retours, décollant continuellement pour s’étaler, stopper, revenir au point zéro avec gravité, une obscure maturité acquise (assortie d’un plus haut statut), du lourd à envoyer – toujours du lourd pour le futur. Malgré ce qu’il tient dans sa besace, Lost city paraît presque plat. Il s’attarde sur des affaires entre mondanité et sérieux au début puis dans chaque entracte, se répand dans du Conrad light (responsable indirect d’Apocalypse Now) avec l’expédition maudite, où on se sent s’avachir et dont on revient vite et sans séquelles. Trop de choses sont éludées ; les obstacles, les difficultés, ne retiennent pas son attention ; les vraies crises, les moments de doutes sévères, sont carrément zappés. Les menaces restent à distance, on surnage en toutes circonstances, pour préserver la beauté de la quête ; par rapport au clip courant ou à la propagande spirituelle triviale, James Gray fait un travail supérieur. Il est possible que ces manières servent un dessein psychologique ; à l’arrivée c’est difficilement soutenable. Finalement Lost city of Z mène sa barque à proximité des gros films historiques pompeux avec ‘thèse’ (type Le discours d’un roi, ou même Imitation Game). Il n’a pas leur aspect ‘mielleux pour les familles’, a des ambitions plus psychiques, se pose du côté du rêve – qui se joue des réalités et appelle à briller au-dessus d’elle, en faisant comme si l’intendance était une non-question supprimée par l’idéal ou la volonté. L’avantage sur le biopic de série est surtout du côté des qualités techniques (au moins comparables à Jackie) et de l’exotisme en bandoulière.

Note globale 56

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Suggestions…

Scénario/Écriture (2), Casting/Personnages (3), Dialogues (3), Son/Musique-BO (4), Esthétique/Mise en scène (4), Visuel/Photo-technique (4), Originalité (2), Ambition (4), Audace (2), Discours/Morale (2), Intensité/Implication (2), Pertinence/Cohérence (2)

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MINI-CRITIQUES 5

31 Juil

The Monster Squad ** (USA 1987) : Réunion des grands monstres de la culture anglo-saxonne. Autour de Dracula (qui se déplace en voiture lorsqu’il est lassé de se transformer en chauve-souris) : la créature marais, momie, le loup-garou, puis le clou : Frankenstein. On évoque aussi un absent, Van Helsing.

Le film envoie ‘tout’ dès les séquences d’intro : la pierre magique, le trou noir, les vieux aventuriers, les revenants sortis de terre, la crypte, etc. Nous aurons la complète avec des passages secrets, la ‘666 street’.

Délire assez puéril, potentiel film d’horreur pour enfants et très marqué par son temps (cinéma et publicité). Reprend la scène de fin du Frankenstein de 1933 pour lui donner une suite positive. (58)

Le Missionnaire * (France 2009) : Bigard joue un dur sortant de prison et est le seul véritable atout de ce film hystérique et probablement bâclé, mais évitant la nullité. Il faut aimer les contrastes même quand ils volent bas. Le frère est difficilement crédible, à cause des expressions (mêmes naturelles) de l’acteur de Samantha et sa transformation radicale.

À partir des rafales de confessions le film évolue vers le ‘politiquement correct’ aimable, du côté du droit à la différence et au ‘bon plaisir’ ; avant de s’échouer dans la mièvrerie impérieuse avec son mariage entre une juive et un arabe. (32)

Let Us Prey ** (Irlande 2014) : Horreur barbaque et ‘morale’, sans être proche de Martyrs. Extrêmement cynique, voire nihiliste, avant de découvrir son mysticisme atypique. Scénario pas très dense mais sait cultiver son originalité et ses mystères. C’est clairement une sorte de ‘punisher’ qui vient de débarquer, mais ses motivations et sa source restent floues. Beaucoup d’effets dans la mise en scène, efficace sans eux (idem pour la musique envahissante). Incisif dans le gore. Démence maîtrisée mais manque de clarté sur la fin, notamment concernant les pétages de plomb. Ceux qui ont aimé pourraient essayer Triangle et Pontypool, ou End of the Line pour du bad trip religieux plus flagrant et cohérent. (56)

Exit Humanity ** (Canada 2011) : Film avec des zombies remontant juste après la guerre de Sécession. Orientation mélo, avec le type seul qui a perdu sa famille et dû l’abattre après sa transformation. Plusieurs passages sous forme dessin animé, relatifs au livre d’où le protagoniste tire tout ce récit. Lent, décolle au milieu pour une escapade désagréable, pleine de mystères, de demi-révélations et de sombres histoires du passé. Sans oublier bien sûr les effets grandiloquents, pour lesquels il déploie un talent certain ! Déblatère sur l’humanité qui se perd – l’humanité de chacun, en multipliant les laïus mielleux. Ambitieux, mais laborieux en tous points. Ceux qui ont aimé peuvent essayer The Burrowers. (48)

Les Affameurs ** (USA 1952) : Sorti juste avant les vagues de westerns ‘modernes’ qui réforment le genre. Premier film d’Anthony Mann en Technicolor. Répète ses bons mots,  »suite dans les idées » lourdingue (les hommes et les pommes pourries) ; un énième western humaniste lourdingue (James Stewart oblige) – avec de la cogne et de l’agitation. (52)

Speedy *** (USA 1928) : Un opus assez connu avec ‘Glasses’ Lloyd. Humour simple et efficace, voire survolté (surtout au parc d’attractions). Une de ses spécialités est de cogner les gens involontairement. La musique de Carl Devis accentue le côté ‘ravi’. Se veut en phase avec New York la suractive, ville de la vitesse.

N’a pas l’épaisseur de Safety Last mais n’a rien d’autre à lui envier ; le ton et l’humour sont moins mielleux qu’avec Le petit à grand-maman ; ces deux derniers paraissent plus ‘lourds’ que l’opus présent. Le prochain film avec Lloyd (Welcome Danger) devait être son premier parlant. (68)

Shooting Stars *** (UK 1927) : Nommé en français ‘Un drame au studio’. Premier film d’Asquith, restauré en 2015 par la BFI, pour une copie accompagnée de la musique du saxophoniste John Altman.

Deux effets relativement improbables : le plan avec la balle, après le tir et la scène attachée ; les mots autour de la radio (alternative aux intertitres). Qualités de montage et excellence visuelle ; des passages ‘sur’ la grue pour observer cet univers sans s’y jeter.

Vu d’aujourd’hui, ce film (britannique) semble ‘attaquer’ le monde du cinéma, en tant qu’industrie pleine d’intrigues de nature sentimentale et romanesque. Concrètement il ‘attaque’ sur le plan people et esthétique (comme Ave César des Coen, une version cousine en couleurs) ; nous assistons à des embrouilles de mœurs, mais aussi à de probables parodies de films ‘de genre’ contemporains. (66)

Je suis un aventurier *** (USA 1955) : Quatrième des cinq films Mann/Stewart, marquée par un western particulièrement ‘moderne’, L’Appât. Dans celui-ci, James Stewart joue un dur. Le reste est crédible et attractif, graduellement. Mobilisation des archétypes, efficacité du récit dans la deuxième moitié. Quelques vues superbes sur les montagnes. Les villageois ont l’ambition de créer une ville – dans le Klondike à l’époque, ça revient à un micro-état ; dommage que le film creuse peu de ce côté. (68)

Asphalt ** (Allemagne 1929) : Muet avec un policier amoureux d’une voleuse et manipulatrice en voie de rédemption. Progressivement très ‘mélo’. Transpire (passivement) la fin des ‘années folles’ et se montre le plus licencieux et suggestif possible, pour l’époque au cinéma. Peu d’intérêt en-dehors de la réalisation, plus expressive qu’éloquente (jeux de lumière du début, gros plans et en général façons de cadrer les acteurs). Produit par l’UFA, responsable de plusieurs films de Fritz Lang (dont Faust et Metropolis) – collaborateur du réalisateur Joe May pour un poste de scénariste à leurs débuts. (60)

Le Distrait * (France 1970) : Comédie ultra-lourdingue centrée sur Pierre Richard dans son numéro classique (qui s’est doublé en réalisateur pour l’occasion). Humour visuel, quiproquos, sarcasmes de niaiseux regardant de haut. Caricatures de l’intellectualité, des mondains affairistes et du domaine de la publicité. Parfois meilleur quand il va vers le cartoon ou s’intéresse aux relations absurdes de Pierre avec les femmes. Probablement intéressant pour illustrer les émois ‘optimistes’ de l’époque. (42)

Totally Spies ! le film ** (France 2009) : Hystérique, fluorescent, jongle avec les clichés, se moque ‘gentiment’ de ses personnages et de son propre univers. Délires consuméristes et féminins.

Espionnage, gadgets technologiques et critique cheap du conformisme (avec le Fabulizer maléfique). Voix de Karl Lagerfeld pour le méchant – peu adaptée et la revanche du personnage n’est pas assez poussée. Le décrochage risque d’être fatal, il faudra tenir bon pendant les embryons de numéros musicaux et lorsque la mission se lance – où tout se rabougrit. (54)

Quelques messieurs trop tranquilles ** (France 1973) : Film de Lautner (Pacha, Barbouzes, Tontons Flingueurs) avec des acteurs de comédie fameux de l’époque. Une tribu de hippies vient squatter autour d’un village. Ils installent leurs igloos géodésiques sur les déserts de la comtesse. Michel Galabru, vieux con agressif, est en première ligne pour les affronter, mais rapidement ils sont partiellement assimilés par des locaux fascinés, envieux ou alléchés. Beaucoup de (quasi-)nudité et d’aperçus de mœurs libérées. Vite à court d’idées (et pas très dégourdi sur les psychologies) mais arrive à éviter la panne. Divertissement bourrin, plus efficace et exotique que Ne nous fâchons pas me concernant. Il a au moins les vertus de la connerie. (50)

Les chats persans ** (Iran 2009) : Typique du film d’émancipés modernistes ouverts à l’Occident et aux USA, qu’adorent les progressistes de ces derniers, car enfin ils ont des sujets enthousiastes en démonstration. Montre les absurdités de l’ordre moral et légal. Met beaucoup de temps à se finir. (56)

Mademoiselle Ange ** (Allemagne 1959) : Un ange blond passe sur Terre. Film (par un réalisateur allemand avec un casting et des décors français) de midinettes de l’époque, avec Romy Schneider en hôtesse de l’air et Belmondo. La première est une immense star et Sissi officielle, le second va bientôt tourner dans A bout de souffle. Sucrerie avec de jolies vues sur la Côte-d’Azur, un ton très positif, insouciant en toutes circonstances. Valeurs traditionnelles, ‘gentilles’ et hédonistes mêlées, sans sortir du présent, en embrassant ses dons et bienfaits. Un des derniers films avec Henri Vidal. (52)

Bonnes à tuer *** (France 1954) : Thriller d’Henri Decoin, connu pour Razzia sur la chnouf et dont j’ai vu Abus de confiance. Flash-backs des histoires d’un ambitieux avec ses femmes, réunies à l’occasion d’un dîner bizarre. Beaucoup d’humour. Le manque de pistes alternatives empêche de décoller et prendre de l’étoffe. (70)

Antoine et Antoinette *** (France 1947) : De Jacques Becker. Vue sur le Paris populaire, la petite classe moyenne, les serfs pas trop mal logés – Antoinette est employée dans un magasin. Optimisme devant la vie, remplie de gens et surtout de démarches cyniques. Énergique, démonstratif, lent, au point de devenir décevant. Mise en scène très expressive (les visages, la rafale de souvenirs à la fin). (68)

Une ravissante idiote ** (France 1964) : Film de Molinaro avec Bardot et Perkins (le ‘fou’ de Psychose). Assez crétin, très bavard, dialogues et considérations niaiseuses. Style très léger, réalisation lourde et sur-expressive. Pousse les imbroglios à un niveau surréaliste, où l’inconscience et la sérénité des gentils comme des exécutants au service des méchants atteignent des sommets cartoonesques (séquences avec la grand-mère). Trop long mais aimable à l’usure. Ne m’a pas laissé insensible contrairement à L’emmerdeur. (46)

LE MESSAGE (version anglaise) **

30 Juil

3sur5  Moustapha Akkad, futur co-producteur d’Halloween et cinq de ses suites, tourne en 1976 un film sur la révélation du prophète de l’islam. Le Message est un des rares films produits simultanément en deux versions, une anglaise et une arabe – l’anglaise dure quelques minutes de moins que son modèle et réunit un casting plus bigarré, donc probablement moins approprié. Dans les deux cas le prophète n’est pas montré, se trouve hors-champ lorsqu’il est impliqué dans une scène. Cette excentricité apparente témoigne des précautions prises par Akkad et son équipe, respectueux du code religieux. Mahomet se signale donc indirectement, par une possible vue subjective ou par le biais de son ‘assistant’ Hamza (Anthony Quinn joue l’exalté en chef).

Le prophète Mahomet apparaît comme un missionnaire apportant la justice et la miséricorde, plaidant pour la compassion et le respect des humbles. Il va jusqu’à défendre l’égalité, entre esclaves et maîtres, aussi entre hommes et femmes. Le film montre la réaction de la domination ; les origines de l’islam sont subversives (mobilisation et construction du premier temple par un petit peuple enthousiaste, enfin libre). Les autorités religieuses ultérieures pourront donc tirer de cette représentation une légitimité plus abstraite, celle des généreux, qui tiennent le livre et les règles bien sûr mais en vertu d’une compréhension de l’Homme, de ses besoins et sentiments, de sa vérité et de ses hautes aspirations – tout ce qu’adore le paternalisme quand il est ou se présente mielleux et/ou amoureux des âmes.

La proximité entre les religions chrétiennes et musulmanes est éclatante. Le Dieu de Mahomet n’est pas incarné, « pas d’argile », pas stockable dans une icône ; ce Dieu unique attire les rires puis la colère des polythéistes. L’heure est au catéchisme ‘optimiste’, mélange de pacifisme (en volonté, aspiration terminale) et de collectivisme intégral. Pas de coercition, en théorie ; après tout le très-haut est avec nous. Ainsi Mahomet remporta la victoire sans opprimer. Les méchants, les anciens exploiteurs, durent se résigner face à la conquête « des cœurs » – c’est l’angle essentiel par lequel le sujet est abordé, l’esprit, les lois, les ‘dérivés’ n’y étant pas. Dans la propagande et donc dans ce film, les premiers musulmans obtiennent des victoires militaires sans lancer d’attaques et en tardant ou négligeant l’armement et les préparatifs. Comme toute religion qui se fera respecter, l’islam est au fondement d’une civilisation. Son avènement implique une opposition au tribalisme ; s’il doit être compromis à l’avenir, on en dit pas un mot ici – c’est un des nombreux impensés et impensables. Dans tous les cas il restera l’universalisme – prétention dont toute la violence est déguisée ici comme ailleurs. La Mecque est supérieure à la famille, la tribu, etc.

C’est un esprit de chapelle absolutiste qui l’emporte sur plus petit que soit – et ne pourra trouver que plus petit, plus près des simples nécessités (politiques et matérielles) ou de l’endroit où un mécréant est seulement né. L’islam a l’originalité de pousser cet universalisme conquérant et inclusif à un stade terminal – comme dans tous les films de ce genre (tous Les dix commandements n’y échappent pas), les comparaisons avec les autres grandes confessions ne sont pas au programme – rien de ce qui porterait un regard extérieur n’est admis, ce qui réduit l’intérêt documentaire (historique, même aussi peut-être à un degré ‘comptable’) du film mais permet de sauver l’intégrité, malgré les choix à assumer sur des points tendancieux comme le sang versé par les pionniers. Si la cruauté doit être prise en compte, c’est toujours d’un point de vue de victime vaillante, mais en même temps inconsciente (elle aura la sécurité pour le rester). L’option La passion du Christ est à des années-lumières, trop brutale, trop intime. Ici les martyrs sont des gens qui meurent pour leurs convictions, sans plus.

Que ce soit ou non à cause de ce mélange de rigorisme et de tiédeur, ce Message manque de souffle. Ce n’est pas le film qui fera décoller ailleurs que chez des convaincus, des individus spécialement en demande ou avec des raisons d’y être. De plus, s’il a les décors authentiques pour argument, il lui manque les moyens. L’absence de libertés d’un tel projet est facilement admissible, mais ici elle entrave plus loin que prévu. Le Message a peut-être le goût secret de la grandeur mais pas l’ampleur manifeste. La négligence de l’espace donne presque l’impression d’un tournage dans une optique ‘théâtrale’ – ou dans l’esprit d’une vidéo de simulation, avec des barrières imaginaires qui en plus d’atteindre les abstractions ont aussi cerclé le périmètre physique. Enfin l’hypocrisie est massive : où sont les femmes, lors de ces origines (hors de la mère de Mahomet, première martyr de l’islam avec le père) ? Et pourquoi ne pas pousser plus loin, pourquoi ne pas aller voir les fruits de cette mobilisation, vérifier l’affirmation sur le long-terme (celui de la vie des participants suffirait) de ces vertus, leur pénétration dans les cœurs amorphes ou endurcis, leur expansion dans la bonne humeur ?

Note globale 62

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Suggestions…

Scénario/Écriture (3), Casting/Personnages (2), Dialogues (-), Son/Musique-BO (3), Esthétique/Mise en scène (3), Visuel/Photo-technique (3), Originalité (2), Ambition (4), Audace (1), Discours/Morale (-), Intensité/Implication (2), Pertinence/Cohérence (2)

Note arrondie de 63 à 62 suite à la mise à jour générale des notes.

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LA 25e HEURE ***

29 Juil

4sur5  Spike Lee décrit son film comme les dernières vingt-quatre heures de liberté d’un dealer dans le New York post-11 septembre. Ce dernier aspect est un ajout complet à la substance du roman dont il est l’adaptation. La 25e heure raconte comment un personnage au pied du mur tente de limiter la casse à venir, de réparer ce qui existe et se fait rattraper par ses faiblesses et son passé tout aussi implacable.

 

L’heure de la mise au point, donc, sur la passivité de sesproches, leur complaisance avec son mode de vie et l’argent facile obtenu. Cette nuit bouscule les lignes chez les personnages concernées ; le connard de la bande, spéculeur de Wall Street abordant la situation de façon cynique, se retrouve en pleine illumination et est pour une fois de tout cœur impliqué et convaincu par ce qui n’est habituellement que des mensonges courtois.

 

Uppercurt sans fioritures, désenchanté mais serein, La 25e heure n’est pas un produit clinquant, mais un film amer par un cinéaste idéologue devenu blasé. Enragé quitte à en devenir confus, Spike Lee est devenu plus lucide, tout en restant d’abord porté par l’enthousiasme en matière de morale et la volonté d’en découdre. Certains points de détails sembleront caricaturaux, légitimement, mais ils ne sont pas plus outranciers que ce qu’offre une réalité telle que celle de Monty.

 

Ces 24 heures avant la nuit (titre québecois) se referment sur une très belle conclusion, montrant un chemin possible, celui d’une rédemption, entièrement à gagner. Reste à savoir si l’individu est en mesure de l’accomplir, s’il en a le désir ou la foi. Spike Lee ne veut pas céder à la sienne, il ne donne pas de réponse, pose juste la meilleure alternative.

 

La 25e heure deviendra un film culte, l’est déjà en partie. La scène du  »J’emmerde » a beaucoup interpellé par son côté pétage de plombs à la Chute Libre ou Seul contre tous. Elle a notamment été citée par plusieurs rappeurs. Le jeu tout en fatigue et apathie de Edward Norton, souvent une erreur en soi même s’il fonctionne, n’a jamais été aussi approprié et bien exploité qu’ici.

Note globale 76

 

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Suggestions… Reservoir Dogs + La Haine + Dead Man’s Shoes

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A BITTERSWEET LIFE ***

27 Juil

3sur5 Kim Jee-Woon est devenu un des emblèmes du nouveau cinéma coréen avec le film d’épouvante Deux sœurs. Deux ans plus tard, il s’invite sur les terres du film noir et de gangster. Dans A Bittersweet Life, tous les codes de genre sont de la partie et Kim Jee-Woon, auteur éclectique et virtuose, prend plaisir à les aligner avec grâce et précision.

 

Il semble aussi s’amuser à les torpiller, à rendre toute l’essence de ces deux genres banale. Se déroule un concert mélancolique serein, une tragédie posée, compulsivement modérée, mais se permettant des pointes d’ironie acides. Kim Jee-Woon apparaît comme un formaliste malicieux et blasé à la fois. Le fatalisme de A Bittersweet Life est romantique cependant.

 

Le film se donne comme un conte adulte refusant mensonge et possibilités d’embellissement. Il raconte cette histoire désenchantée d’un homme soudain seul face au système pour lequel il s’est dévoué. Lâché, trahi par son seul cadre de référence au moment où il se sentait enfin ouvert à une perspective supérieure : le mort-vivant omnipotent, le petit marquis prestigieux, avait découvert l’amour. Là où il ne fallait pas.

 

Œuvre élégante : c’est acquis. Elle ne l’est pas seulement par le contexte (univers du luxe et de la pègre), mais également par se mise en scène très étudiée, raffinée et millimétrée. Elle l’est enfin par cette combinaison singulière de pudeur et de violence sèche, de sophistication et de résignation vitale, que Kim Jee-Woon a réaffirmé dans J’ai rencontré le Diable. Lui aussi sera vain et pourtant enchanteur, mais plus stimulant car en chemin, les embûches seront autrement féroces.

Note globale 68

 

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Suggestions… L’Impasse + Le Bon la Brute et le Cinglé + Casino

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