CAPTAIN FANTASTIC **

30 Déc

2sur5  La gauche de la rupture oklm avec l’ordre marchand bourgeois tout en restant niché à ses côtés : c’est toute une fange, pardon une tendance de masse, à l’intérieur des gauches américaines et européennes, en 2016. La notion de gauche est à prendre avec précaution ; cette gauche en est une par rapport à l’immense décharge qu’est ‘la droite’, comprenant les dominants plus ou moins (ralliés ou) assumés, les gens à quai refusant de rejoindre les grands élans collectifs, puis également les voisins de cette ‘gauche de rupture oklm’ qui eux se contentent de laisser aller les choses, tout en partageant éventuellement (mais quand même rarement) de similaires rêveries marxistes ou anticapitalistes – la seule différence essentielle, c’est le discours et les gris-gris du mode de vie.

Cette gauche a donc un film à sa mesure : Captain Fantastic, second de Matt Ross (après le peu remarqué 28 Hotel Rooms) qui va donc cesser d’être un simple acteur (vu dans L’armée des douze singes et Volte/Face, méchant nouveau riche dans Les visiteurs en Amérique). Du communisme déterminé à l’ancienne ce film retient un principe : l’auto-critique. Car si Captain Fantastic présente une alternative au consumérisme et au conservatisme anglo-saxons, s’il la loue et exploite cette sympathie, il lui oppose un certain scepticisme également. Le film joue sur un retour présumé à la réalité. La radicalité des principes établis par Ben Thomas (Viggo Mortensen) pour sa famille est en ligne de mire ; la flatterie se fait donc modérée pour des raisons de conscience et de praticité.

L’idéal formulé est une gauche qui travaillera dans le système, sans illusions mais décidée, avec une musculature intellectuelle/conceptuelle reliée au monde comme il est. Il n’empêche qu’une famille de marginaux éveillés fait rêver ; et qu’entre les conformistes stupides et les cultivés hors-culture on adore (se retrouver dans) les seconds. Les piliers mainstream et clichés du ‘contre-establishment’ US ripoliné sont recyclés avec humour : les Thomas sont fans de Noam Chomsky, une ‘légende vivante’ donc d’autant plus appréciable, on entretient le délire sur la France terre de tolérance et de décontraction avertie. La proposition la plus valide du film concerne l’éducation (et par extension la gestion) des enfants. Ben a voulu développer chez les siens l’esprit critique et leur demande de dresser un compte-rendu sur tout ce qu’ils touchent. Il les instruit avec une exigence tout en les préservant des carcans de l’école, des médias, mais aussi ceux portés par les autres enfants ; en théorie, en les préservant de toutes les formes sociétales organisées.

Comme divertissement Captain Fantastic est très efficace et appréciable ; on dirait un faux bazar à la Wes Anderson. Il occulte le réel où se trouve le spectateur tout en faisant écho aux repères qui s’y tiennent. Captain Fantastic fonctionne sur l’oubli massif de la réalité tant louée, en évacuant toute complexité, tous les objets contrariants et réfléchissants ; à la place ne fait que s’offrir les biais confortants, en piochant dans le panier des caricatures et ne respectant de logique que celle du scénario. Captain Fantastic ne fait qu’exposer un face-à-face aux conclusions mielleuses et courues d’avance, avec des antagonistes aussi rigides et impuissants que des épouvantails nus. Il n’y a pas de réflexion ou de contradiction venant de l’extérieur ; or cette bulle, qui finalement ne se remet pas fondamentalement en question, est fondée sur des fantasmes douillets et des artifices, en plus de se diluer dans son ennemi. Car sans lui accorder de victoire, on revient vers le sérail, le laisser déterminer les succès, mettre les médailles. Tout ça est d’abord une fugue avec garanties multiples.

L’utopie dans Captain Fantastic est foireuse sur tous les tableaux, sa constitution est nulle tant du point de vue de la vraisemblance que de la critique formulée ; elle ne peut que s’opposer aux règles morales traditionnelles, sous influence religieuses, tout en posant les germes et visant quoiqu’il arrive le patronage d’un ordre communautaire entier – nuancé par un individualisme narcissique de complément, consistant à clamer la différence de chacun et à appeler à ‘vivre sa vie’, sans rien sacrifier du dirigisme et des pressions établies par ailleurs. Finalement Captain Fantastic qui doit se vouloir proche d’Into the Wild ressemble à un Fight Club sans le faire exprès, du moins sans chercher à grimper à ce degré. Dans Into the Wild l’aventurier en était un. Il en payait le prix. Dans Captain Fantastic, les questions matérielles sont absentes ; l’argent, les ressources, la santé surtout, ne sont pas des cas à traiter. Ils ne posent pas de problème et sans doute que la cible ne voudrait pas en entendre parler. Ce serait des considérations bien provinciales ! Nous sommes visionnaires, pas archaïques. Il y a des confusions à ne pas opérer !

Cette omission des données matérielles est le propre de deux catégories politiques, parmi les plus dépolitisées qui soient : le providentialisme (souvent avec du post-politique à la clé) et la bourgeoisie non-productive et non-active, vivant du système et son entretien sans y contribuer (ou alors à la marge ou comme aliénée gâtée). N’importe qui devant compter sur lui-même devra comprendre qu’il faut être un peu plus que vigilant et de bonne volonté au contact de la Nature, ou tout simplement pour survivre en étant hors du travail salarié. L’aspect irréaliste du projet est blâmé, mais l’analyse ne porte que sur les failles relationnelles et, dans une toute petite mesure, sur les petits défauts d’intendance – ou un plutôt deux : la nourriture pendant le voyage (la famille doit voler dans un supermarché) et l’accident à la fin (il faut emmener la petite à l’hôpital, cette fois les livres n’ont pas la solution – encore que tout ça soit relativisé par elle-même ensuite). En même temps, ce projet continue à être apprécié et la solution semble être de l’intégrer aux demandes de la société, ou de le caler dessus. Le discours s’agrège des ambiguïtés propices à balayer assez largement, offenser seulement les réacs et les droitistes purs, ne pas éprouver les gens vaguement sensibles ou déjà engagés (au moins en esprit) sur la pente altermondialiste. À sa façon il est pédagogique et comme les pédagogues doivent souvent s’y résoudre (à moins qu’ils le recherchent), il donne dans le compromis apparent et flirte avec la médiocrité.

Quoiqu’il arrive Captain Fantastic est habile et sait se distinguer. Pour dérouler son récit il évite le conformisme excessif (ou trop voyant) en restant paresseux ; la différence avec les ‘feel good movies’ dans son registre tient au discours et préférences, affirmés avec davantage de force et de vocabulaire. Elle tient également à l’absence d’éléments grossiers comme les concours de chant ou les fins triomphalistes. L’optimisme est plus subtil et réfléchi ici, la perspective plus courageuse et profonde que dans un Little Miss Sunshine. Ainsi il offre un petit bol de contestation tranquille, un zoom sur un ‘ailleurs’ ou un ‘autrement’ en carton pimpant. En fait, Captain Fantastic surplombe le marasme sundancien en donnant vaguement l’impression de s’en extraire, en étant en fait une fantaisie de libéral ‘insider’ sachant capter tout ce qui borde le ‘centre’ où il se maintient. À raison, c’est là qu’on peut travailler directement pour la grande échelle ; avec hypocrisie, puisque cette alternative est vue du dedans et vécue d’un dehors totalement artificiel.

D’un point de vue un tant soit peu anthropocentrique, au sens où l’Homme est au centre et pas seulement ses besoins, au sens où son génie doit être cultivé et sa perfection recherchée, le final est affreux. Le départ du grand fils est un concentré d’horreur ; il décolle pour la Namibie parce qu’il a posé son doigt dessus (comme Lucette avec l’Australie dans la pub Loto) et son père lui dispense ses conseils : respecter et écouter la femme à qui il fait l’amour, vivre la vie à fond et comme si chaque jour était le dernier. Cela après avoir balancées les cendres de maman dans les chiottes de l’aéroport. Sur ces points là Captain Fantastic est bien ancré sur le carré révolutionnaire. C’est peut-être plus facile, ça peut se concevoir comme libérateur ; avant tout c’est un cumul de dégueulasseries et au moins un mensonge primordial ; un sommet de laisser-aller mortifère et régressif ; tout ce que chérissent et poursuivent les ‘libertaires’ amoraux souhaitant vivre du labeur de la civilisation tout en refusant d’y assumer le moindre devoir. Dans pareil cas de figure, c’est l’amoralité hostile et revendiquée qui est de trop, le reste peut encore s’apprécier.

Note globale 49

Page Allocine & IMDB  + Zoga sur SC

Suggestions…

Scénario/Écriture (2), Casting/Personnages (3), Dialogues (3), Son/Musique-BO (2), Esthétique/Mise en scène (2), Visuel/Photo-technique (4), Originalité (2), Ambition (4), Audace (2), Discours/Morale (2), Intensité/Implication (2), Pertinence/Cohérence (2)

Voir l’index cinéma de Zogarok

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