LES DÉBUTS DE GRIFFITH ***

21 Oct

Quelques courts et moyens-métrages du réalisateur américain Griffith. Ses trois « film feature » (longs-métrages) du début sont abordés individuellement.

Aussitôt après arrive Naissance d’une Nation puis les autres longs-métrages généralement massifs, comme Intolerance ou Le Lys Brisé ; eux aussi auront leur propre article.

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MONEY MAD (1908) **

3sur5  Le réalisateur des premières super-productions américaines (et surtout de Bith of a nation) a réalisé auparavant des centaines de films courts. Les films émergeant sur ces cinq ans sont par exemple Cœur d’apache, L’invisible intime ou Les Spéculateurs. Le premier opus est déjà déterminant : Les Aventures de Dollie (projeté en juillet 1908), choisit la voie que le cinéma narratif privilégiera en alternant les plans, découpant le temps et le point de vue, ignorant la logique du cadre figé, théâtral, ainsi que celle foraine pratiquée par Méliès.

Peu après cet essai sort For Love of Gold (projeté aux USA le 21 août), basé sur la nouvelle Just Meat de Jack London. Début novembre, Griffith tourne en quatre temps un opus dans le même registre, Money Man (sorti le 4 décembre 1908), qui serait également tiré d’une pièce de théâtre de Steele MacKaye (années 1880). Des copies en ont été conservées et sur la version présentée, la pellicule tremble tellement qu’à plusieurs reprises elle fait balancer le cadre ; on pourrait croire à un effet ‘chaviré’ délibéré et téméraire, proche de ce que les expressionnistes et les surréalistes des années 1920 ont déployé.

Le film présente des personnages non aimables et laisse s’afficher la comédie de leurs vices – mais en principe, sans recours au surjeu ou à des gags. C’est un enfer des avaricieux dans les rues contemporaines, avec faux-mendiant, faux-malheureux, faux-serviteurs de la loi, tous happés par le gain facile et dans le besoin de toucher l’argent. Le film reste superficiel à cause de sa durée (neuf minutes) mais exalte force et mouvement, avec un côté ‘épais’ rapprochant de la BD. La simulation d’incendie est due au chef-opérateur Billy Bitzer, qui commençait alors sa collaboration avec Griffith et deviendrait son partenaire attitré autour de 1910 et In Old California (probable premier film tourné sur les lieux d’Hollywood).

Note globale 61

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LES AVENTURES DE DOLLIE (1908) ***

3sur5  Ces Aventures de Dollie marquent l’avènement d’un des premiers modèles du cinéma : David Wark Griffith en tant que réalisateur. Avant ce film réalisé avec un budget dérisoire (l’équivalent d’un millier de $ un siècle plus tard), l’homme d’Intolerance et Birth of a Naton a essayé le costume de dramaturge, puis Porter (Great Train Robbery, Life of an American fireman) en tant que producteur a recalé son script. Porter fait de Griffith un acteur (1907), très vite récupéré par une société concurrente (American Mutoscope and Biograph Company), qui l’appuie pour se lancer dans la réalisation.

Les Aventures de Dollie se distingue par son scénario élaboré, avec les choix de direction à sa suite, soit le temps virtuel et (comme chez les Lumière, mais avec un rapport dynamique) les extérieurs. Ainsi Dollie est à contre-courant des représentations coupées de la réalité physique, enfermées dans un temps à une dimension, croulant sous les accessoires et les imitations fragiles. Cependant Dollie ne retrace qu’une petite péripétie (ne réglant pas le cas du fautif, sorti du champ), culminant avec la dérive du tonneau – donnant les scènes les plus riches esthétiquement, en supposant un ‘regard’ les pieds dans l’eau.

À l’époque, les chase-films les plus longs et consistants ont fourni autant même s’ils restent accrochés à une direction simpliste (dans le scénario, Rescued by Rover fait des allers-retours, Audacieux cambriolage en plein jour se distingue par sa variété de lieux et son ajout de fracas le long de la poursuite). Dollie ne serait pas retenu par l’Histoire s’il ne comptait que sur ce qu’il raconte ; il reste un marqueur parce qu’il introduit le montage alterné. À un niveau primitif il exerce la séduction de ses descendants, en envahissant la réalité et la ‘corrompant’ au lieu de la re-créer carrément et en miniature ; en fonctionnant comme un roman d’aventures accessible, sans précautions spécifiques à exiger (contrairement à un projet ambitieux comme L’Assassinat du duc de Guise au même moment) telles que des bases culturelles (comme La Vie et la passion de Jésus-Christ en 1906, premier ‘long’-métrage).

C’est encore l’éclosion, a-priori, d’un cinéma qui n’est là que pour divertir en créant de l’insolite, des diversions constantes et imbriquées, tout en traînant ses références passivement – et, tant que le son n’est pas de la partie, s’exportant et se faisant comprendre partout sur la Terre, au moins potentiellement. Dans les années qui viendront, le cinéma américain et suédois (Sjostrom) submergera l’offre française ‘artisanale’ (Zecca, Méliès). Les britanniques, qui ont tardé à commercialiser en masse le cinéma, seront également dépassés, maintenant que leurs contributions techniques (notamment grâce à l’école de Brighton et ses affiliés – par exemple via La Loupe de grand-mère) sont digérées par de nouveaux pionniers.

Note globale 66

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A CORNER IN WHEAT / LES SPÉCULATEURS (1909) ***

3sur5 Ce petit film des débuts de Griffith anticipe les éléments de langage privilégiés par le cinéma soviétique des années 1920. Il utilise le montage parallèle (un des versants du montage ‘expressif’) pour comparer les situations courantes dans deux univers, puis le rapport aux mêmes situations particulières dans chacun. Au milieu du film la pratique s’intensifie, cette accélération renvoyant au ‘cross cut’, l’équivalent du montage alterné de la part des américains, où l’activation émotionnelle compte autant que le ‘faire sens’.

L’opposition est rude entre la classe paysanne et celle des nantis. Les riches sont agités, exaltés comme des pantins joyeux et imbus, optimistes inconsidérés ; les pauvres sont sobres et appliqués, positivement résignés. D’un côté c’est la foultitude, le grouillant dans les intérieurs urbains, de l’autre c’est la solitude et le calme, avec les éléments naturels dominant. La démonstration est claire et s’alanguit un peu, martelant avec mollesse lors de la scène du passage à la boutique, ou étirant les jeux absurdes de grands enfants vernis. A Corner in wheat ‘make sense’ mais une fois posé, il en ajoute peu, préférant les poses à l’analyse, l’extension d’une image-idée à la croissance d’une action ou d’une volonté.

Les dernières minutes interrompent ce flot, avec le surgissement d’une horreur dans la réalité. La mort de ce financier dans son fétiche est ironique et provocatrice, dans le sens où la fragilité humaine s’impose aux yeux et à la conscience de tous, malgré les fatras clinquants et les gains. À ce moment l’entourage a du mal à faire face, contrairement aux paysans, gardant une attitude stoïque en toutes circonstances, ou s’y efforçant car ils n’ont pas d’alternative. Lorsqu’on est rompu à la nécessité, on ne s’étonne plus des coups-bas de la providence. Les deux catégories sociales restent donc antagonistes jusque dans le malheur et la difficulté. Ce tableau est proche de la tradition populiste américaine, mais trop flatteur et distant pour la représenter.

Note globale 69

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AN UNSEEN ENEMY / L’INVISIBLE ENNEMI (1912) ***

3sur5  Ce film marque le démarrage de la carrière des sœurs Gish au cinéma. Les jeunes Lilian & Dorothy semblaient alors se ‘déclasser’, passant du théâtre où les avaient poussées leurs parents au ‘septième art’ encore novice. C’est juste à ce moment, en 1912, que surgissent les premiers projets de grande ampleur comme les péplums italiens en format long-métrage (Quo vadis). L’acquisition de ‘lettres de noblesse’ par le cinéma est cependant toute proche, pour les Gish comme pour l’Histoire : elle est due à Naissance d’une nation dès 1915, tourné par le responsable de leur propre ascension.

An Unseen Enemy fait partie des nombreux triomphes précoces de l’entertainment signés Griffith. C’est un des exemples de sa maîtrise du montage alterné, versant plus ‘cash’ du montage expressif, par rapport au montage parallèle – utile pour les comparaisons et les symboles. Le premier sert l’immersion du spectateur et donne une sensation d’agilité au regard, le second relève davantage de la démonstration, provoque et discute. Le montage alterné est donc l’une des bases du langage cinématographique ‘direct et efficace’, mais aussi attelé nous induire en ivresse.

An Unseen Enemy le met à profit en cumulant un grand nombre de plans, de points de vue et de péripéties, toutes et tous reliés à une tension principale. Une amourette emballe le tout et l’anecdote du pistolet pose une signature propre à ce film. Le rythme est rapide, sans ces poses flottantes marquant A Corner in wheat (1909) ou même Dollie (1908), premiers coups-d’éclats de Griffith. Après cet épisode, Lilian Gish devient une égérie de Griffith. Elle est présente dans ses superproductions à venir, d’Intolerance à Way down East.

Ce succès au cinéma va en faire la principale concurrente de Mary Pickford (La petite princesse) en tant que ‘jeune fiancée de l’Amérique’. Or c’est de Pickford que vient sa recommandation à Griffith (elle va cesser après Friends en 1913 d’être une de ses actrices récurrentes). An Useen Enemy contient également la première apparition à l’écran d’Eric von Stroheim, danseur dans une scène. Il sera figurant dans Naissance d’une Nation, multipliera les petits rôles et la présence au poste d’assistant metteur en scène à partir de 1915, avant de se lancer dans la réalisation en 1919 (donnant notamment Folies de femmes et Les Rapaces).

Note globale 70

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THE MUSKETEERS OF PIG ALLEY / COEUR D’APACHE (1912) ***

3sur5  À l’époque les films de poursuite sont à la mode, dans la lignée des ‘chase films’ britanniques de la décennie révolue. Suspense en 1913 sera un pic visuel visuel dans le domaine, An Unseen Enemy (1912) de Griffith est également une réussite. Avec The Musketeers of Pig Alley, Griffith passe à un autre étage dans le traitement des criminels à l’écran, à l’instar de The Great Robberry Train en 1903 qui dans la foulée de ses ‘exploits’ inaugurait le western.

Lorsqu’il est abordé, The Musketeers of Pig Alley est presque toujours étiqueté ‘premier film de gangsters’. C’est en tout cas le précurseur de cette catégorie de films par son style et ses accessoires. Il est inspiré de l’affaire Becker-Rosenthal, où un joueur professionnel fut liquidé par un gang. La représentation des malfrats se veut réaliste, mais aussi attractive et empathique. Griffith dans leur environnement ‘naturel’ ces fauves parfois stylés, dressés par la bande et conduits par la stricte nécessité. L’ensemble est amoral, bercé entre sentiments mielleux et rudesses codifiée encadrant les éclats de violence. Il en reste l’image de Booth longeant les murs, un de ces fétiches du cinéma d’origine pour les USA.

Cet opus est plus relâché (pour le scénario) que An Unseen Enemy et même A Corner in wheat. Il se situe plutôt à la porte du vice et du grabuge. Il s’autorise un éclat de brutalité final, suivi d’un apaisement doucereux dans les bras de Lilian Gish (et d’un épilogue surfait). Cette actrice en train de devenir la favorite de Griffith venait de se lancer chez lui via An Unseen Unemy (sorti un mois plus tôt, en septembre). Griffith était alors la figure principale de la Biograph Company, par laquelle passaient la plupart des ‘stars’ en germe de l’époque – parmi lesquelles Harry Carrey, ici présent, héros en tant que ‘Cheyenne Harry’ à partir de Knight of the Range (1916) et futur partenaire de John Ford pour ses premiers accomplissements.

Dans le film de gangsters plus tard, le voile moraliste sera souvent mince, le ‘law & order’ lui-même prenant des atours romanesques (c’est encore le cas dans Les Incorruptibles de De Palma). Le genre naîtra vraiment dans les années 1930 et explosera très vite. Little Cesar et Scarface sont les emblèmes de cette vague ‘classique’. Auparavant d’autres opus se sont glissés sur ce sillage : en Amérique, Regeneration (1915) de Raoul Walsh puis Les Nuits de Chicago (1927) de von Sternberg ; à l’extérieur, Fantomas (1913) et Mabuse (1922), ce dernier étant plus fantaisiste. Quand à Griffith, il tournera bientôt son premier ‘feature film’ (Judith of Bethelia en 1914) et les super-productions modèles poussant à envisager le cinéma comme nouvel art majeur et respectable.

Note globale 67

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BRUTE FORCE / PRIMITIVE MAN **

2sur5  Les dinosaures débarquent sur grand écran en 1914. Brute Force est probablement le premier à en représenter, devançant de quelques mois le happening de Gertie, film d’animation avec un brontosaure affable (Brute Force sort en mars-avril chez les anglo-saxons, Gertie en septembre). Pendant une vingtaine de minutes, une tribu préhistorique s’engage dans des aventures bon enfant. Il n’y a pas comme dans La guerre du feu (1981) l’aspiration au réalisme et l’acceptation de la crudité inhérente. Le résultat s’apparente donc à un petit théâtre en costumes, profitant des décors préservés de Chastworth, quartier de Los Angeles connu pour ses grottes et vestiges de l’art rupestre.

Cet acquis semble cependant plus symbolique qu’autre chose. Le ton est un peu grivois et l’esprit ‘sportif’ : groupe des hommes vs groupe des femmes, chasse aux bêtes, bastons en mode ‘Astérix‘. Brute Force est une sorte de récré pour l’Homo Sapiens bis, au milieu d’une œuvre plus sombre et politisée de la part de Griffith (Les Spéculateurs, Judith of Bethelia). Le divertissement est restreint par la répétitivité des scènes et action. Le film reste dans une lecture de meutes ; le seul élément divergeant est l’embryon d’union romantique, pour la jouer Romeo & Juliette des hommes/femmes primitifs. Finalement la seule attraction solide vient des guest croisés : le serpent et surtout les deux dinos : un wannabee ankylosaure mal emmanché et une sorte de Velociraptor stone.

La même année toujours (1914) Chaplin, en train de se lancer, signera un film comparable avec His Prehistoric Past/Charlot nudiste. Un dinosaure apparaîtra dans Three Ages de et avec Buster Keaton en 1923. La plupart des autres films de dinosaures suivant de près sont signés Willis O’Brien (The Dinosaur and the Missing Link : A Prehistoric Tragedy – 1915 ; R.F.D. 10.000 B.C., Prehistoric Poultry et The Ghost of Slumner Mountain – 1916). Ce spécialiste des effets spéciaux se chargera du défilé de tyrannosaures, tricératops, toxodons et allosaurus du Monde perdu (1925). Il est également connu pour avoir animé le gorille géant dans King Kong (1933). Ces deux-là sont des films-clés pour retracer le développement de l’animation ‘image par image’.

Note globale 48

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