QUAND ON A 17 ANS ***

15 Oct

3sur5  Entre naturalisme et recomposition idéaliste du réel. Quand on a 17 ans sonne comme un fantasme sans âge élisant la jeunesse pour décors. Ce film de Téchiné sent la nostalgie largement chimérique, injecte du libidinal cru dans des contextes familiers ou ronflants. Malgré les outils contemporains (notamment les conversations par webcam), il semble se dérouler dans le passé. Il partage une ‘vibration’ commune avec les films récents situés dans les années 1970-80 dans la France reculée et ‘continentale’. Les références scolaires (division en trimestres) et le cadre en général donnent l’impression d’une régression romantique, d’un trip romanesque à cheval entre les temps (comme pour pérenniser ou simplement vivre plus tard une musique intérieure). Les sentiments lourds filent entre les activités obligées du réel ; la vie ‘colorée’ et intense (mais aussi les désastres émotionnels) se niche sous le couvercle par lequel on se protège.

La traduction des portraits et des relations par la mise en scène est sensuelle et limpide, embrasse la complexité en retenant l’essentiel. L’écriture, pour laquelle Téchiné s’est associé à Celine Sciamma (Tomboy, Naissance des pieuvres) est au contraire très raide, avec une tendance à appuyer contredisant celle ‘à se déployer’ à l’écran (la définition du « désir » pendant les révisions est un si bon exemple que Tom manque de briser la 4e mur en le relevant). Les profils sont extrêmement tranchés en dernière instance (et les connotations ‘faciles’ – sur l’inversion de Damien, via la citation de Rimbaud..). Damien (Kacey Mottet Klein) est le blanc sans muscles malgré sa bonne volonté, blondinet proche de maman, bon élève au masque hautain ; Corentin (Tom Charpoul) le métis paumé mais résilient, adopté par des fermiers vivant en montagne, affrontant le monde en taiseux dissuasif et recourant volontiers à la force physique.

La tension entre les deux se règle d’abord par les coups venant de Corentin, le mépris de la part de Damien. L’existence de chacun absorbe l’autre, mais les plonge dans l’insécurité et le doute. Ils se le font payer en mesquineries. Le malaise de Corentin est plus net, criant. Il voit des signes de rejets lorsque l’autre (Damien en particulier) se protège, brutalise pour éviter de perdre la main et le contact. Il ne connaît pas les réflexes pour maîtriser les situations humaines et n’a pas de stratégies ou autres substituts réfléchis. Il se sait passer à côté du confort, de l’assise ‘ordinaire’ des autres, de leurs joies et de leur conviction d’être de cette vie là, l’actuelle. La grossesse inespérée de sa mère décuple son sentiment d’exclusion.

Le cas de Damien est plus diffus, sa problématique davantage de l’ordre de l’accident et du caprice – mais pas moins évitable. C’est autour de lui que les schémas sont dressés, il est le ‘centre’ et probablement le relais immédiat d’un ou des auteurs ; cet opus pourrait être une version corrigée, sur-mesure, des confessions des Roseaux sauvages. Cette fois le camarade convoité n’a pas de route tracée, il n’a même pas de bagages à lui. C’est ce qui maintient l’attraction et l’éveil malgré sa fermeture apparente ; son hostilité est manifeste et consciente, mais elle peut être percée et elle le retient dans le champ de Damien. Lorsqu’il est la proie, Damien peut exister pour lui en abaissant les tensions pour les deux partis, à condition de fuir encore, ou de protester sur ce mode offensif, donc en liquidant tout dans leur relation ‘écran’. Ainsi Tom, tourmenté malgré sa puissance, peut avoir une place rassurante dans ce jeu de dupes.

Le film avance par tableaux significatifs et cumule les sous-entendus ; dans la scène où ils sont envoyés chez Paulo, les deux semblent se courir après dans la neige, avec Damien fuyant et faisant l’indifférent tout en crevant d’envie et d’impatience ; Tom impliqué et exceptionnellement l’air épanoui et bienveillant à l’égard de l’autre, qui ne le regarde pas mais avoue sa peur et sa dévotion – en somme, son infériorité. Les deux essaient de se piéger, se faire languir mutuellement ; là-dessus le passage chez l’homosexuel (avec son exploitation agricole) est le plus éloquent et sarcastique. Damien a voulu jouer les meneurs mais se prend une claque ; ses desiderata trouvent leurs limites face à la combativité naturelle de son ‘adversaire’. Cette position ascendante presque ‘administrative’, qui renvoie aussi à leurs situations économiques et ‘de classe’, vole en éclat perpétuellement ; mais le plus dur au fond c’est que Corentin ne l’exploite pas à fond, ne fasse que fendre l’armure de Damien sans profiter de sa puissance – et la libérer sur lui.

Le meilleur du film, à côté de cet amour étouffé, est la constitution d’une bulle dont la mère de Damien, Marianne (par Sandrine Kiberlain) essaie d’être l’organisatrice désintéressée. L’assistance de la mère est paradoxale. Son attitude est celle d’une ravie impérieuse, sûrement dans le cumul des dénis ; elle n’a pas le choix, tout le monde est refoulé, trivialement borné ou bêtement compliqué autour d’elle. En position centrale par rapport à son entourage proche, elle irradie, manipule mais ne retient personne ; n’a plus qu’à écouter ou jouer les entremetteuses, laisser-vivre son fils ce qu’elle-même convoite et l’encourager là où ils ont des aspirations communes. À l’occasion de l’examen justifiant une rupture de la bulle, elle les déshabille ensemble pour la première fois – torses-nu cote-à-cote, avec les hématomes qu’ils se sont fichus.

Encore une fois Téchiné invente à l’écran une famille atypique, s’étendant par alliances troubles et tues. Mais ce n’est plus le non-dit pur (du Lieu du crime) ou le voile conventionnel (de Ma saison préférée) ; ici on lutte contre ce qui monte maintenant ou arrive hors de contrôle, il n’y a pas de secrets ou de hontes venues des profondeurs. C’est un peu le versant heureux et domestique de J’embrasse pas, où les chausses-trappes sentimentales et sociales, les différences, sont surpassables – tout en laissant des traces. Sur le bas-côté : l’emphase et le voyeurisme doux rendent l’affaire quelquefois gênante ; la bande-son ethnique est décalée ; les acteurs secondaires sont souvent très guindés – paradoxal au vu du principe général et du climat réaliste. Ces points ne corrompent pas forcément l’intégrité du film et peuvent aussi marquer la dissociation du trio par rapport à son environnement, la sensibilité exacerbée couvée par un ordre théâtralisé par les humains et en fait dominé par des lois naturelles vues ou vécues sous l’angle ‘romantique’.

Note globale 67

Page Allocine & IMDB + Zoga sur SC

Suggestions… Eastern Boys

Scénario & Écriture (3), Casting/Personnages (4), Dialogues (2), Son/Musique-BO (2), Esthétique/Mise en scène (3), Visuel/Photo-technique (3), Originalité (2), Ambition (3), Audace (3), Discours/Morale (-), Intensité/Implication (3), Pertinence/Cohérence (3)

Voir l’index cinéma de Zogarok

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