LE PRESIDENT ***

8 Sep

4sur5  Que porte cet aveu indirect : un message sarcastique ou un avertissement désespéré ? Il donne mieux que ça : il pose un témoignage et des faits concrets, forçant à détourner la tête et l’esprit si on ne veut pas voir ni entendre. En donnant le feu vert pour le documentaire Le Président, Georges Frêche fait un cadeau inespéré (mais empoisonné) aux larbins des politiciens, c’est-à-dire au corps électoral. Pendant six mois, le président de la région Languedoc-Roussillon (après avoir été député de l’Hérault et maire de Montpellier) a laissé les caméras d’Yves Jeuland (son Paris à tout prix visitait les coulisses des municipales de 2001 pour la capitale) tourner autour de lui et son équipe de campagne. Frêche finirait par remporter ce scrutin régional haut-la-main (54% dans une triangulaire de second tour) : un dernier coup-d’éclat avant le grand départ, sa victoire survenant en mars, sa mort en octobre [2010]. Cette campagne est marquée par une énième sortie fracassante de Frêche (à propos de la « tronche pas catholique » de Fabius) et son exclusion du PS. La victoire de Frêche passe donc par l’humiliation du PS local, Frêche en récupérant les dissidents et les satellites (MRC, PRG), pendant que la représentante du premier parti de France (soutenue par les ‘écolos’ Verts), donc de la gauche institutionnelle, ramasse à peine 8% des voix.

Si Frêche sait amuser la galerie et emporter les foules, s’il sait faire le pitre avec une inconscience feinte, il a aussi une boussole, une fierté personnelle, des résidus brûlants de valeurs ; il est tourné vers l’Histoire et ses héros (français ou étrangers), mais évadé dans ce monde. Frêche mélange cynisme et idéalisme, s’applique mais ne rêve pas, joue mais croit peu (ou plus du tout) dans le jeu. Là où il déboule l’alcool traîne souvent. Le documentaire est sans voix-off (comme chez Depardon – 1974 une partie de campagne) mais pas sans visière : il se braque sur l’action et les propos des communicants, les ordres du jour, les éléments de langage, les postures à faire passer. En particulier, les conseillers de Frêche le poussent à se victimiser. Ses complaintes sont pleines de panache, ajoutent du charme et de ‘l’humanité’ à son numéro d’ensemble, tout sauf celui d’un malheureux petit lésé. Même dans la farce Frêche reste grandiloquent, en bon tribun et notamment comme ceux de gauche (Mélenchon par exemple, mais aussi dans un mode anormalement pédant Montebourg, dont Frêche se plaint en début de film – Montebourg aussi s’appuie sur les indignations du moment pour rejoindre les ‘éléphants’ – et interpréter la partition ‘autrement’, of course), avec cette propension à se prendre pour un grand battant, un tueur pour la bonne cause (« populiste » et « populaire ») et pour la sienne, méritoire parce qu’on a le feu sacré et toutes les vertus légendaires de nos vices transfigurés.

Frêche apparaît comme une sorte de beauf-star, comme il y a des rock-stars (beaufs souvent) ou des étoiles mondaines (beaufs parfois mais selon la beauferie hype). Dans le documentaire et à ce stade de sa vie, au fond, Frêche semble ne faire de calculs plus que pour son succès (mais pas forcément pour une gloire ‘propre’ et nette : il se fout d’être admiré) et son bon plaisir. Qu’il en vienne là ou ait pointé cette poubelle dès le départ, peu importe : l’essentiel est de faire avancer les affaires publiques et privées sans s’embarrasser en chemin, il s’en acquitte. Au passage Frêche souligne que si ses bonnes œuvres aussi le rendent populaire, le public comme les médias se moquent des arguments ou des engagements sérieux. Il pointe l’apathie civique des électeurs avec cette remarque : « trois campagnes intelligentes où je parlais aux gens d’emploi, d’économie, d’investissements, je les ai perdues ; et vingt-sept campagnes rigolotes, à raconter des blagues de cul.. je les ai toutes gagnées ». Sur ce sujet Frêche force le trait mais sans approfondir (ni dans l’idée ni dans les sentiments), n’attaque pas directement le peuple ; il joue c’est tout, fait le job, avec joie et fourberie plutôt qu’en se lamentant et se surchargeant – ce qui ne changerait rien. Peut-être se met-il de côté quelques raisons pour son cynisme, mais en dernière instance il se fiche de se justifier. En dépit de sa malice et de son cynisme affiché, il laisse ses réalisations d’homme ‘d’état’ à échelle locale plaider pour lui. L’existence de ce film montre qu’il ne cherche pas d’excuses.

D’un autre côté, cette parade est sans risques, mais pas par la faute de Frêche ou même de celle du film et de ses géniteurs. Ces ‘révélations’, cet affichage au moins (les mirages consensuels sur les politiciens tenus par des responsabilités et une éthique volent en éclat), ont un impact quasi nul. Ils seront récupérés par les spectateurs attentifs et les frustrés de la politique qui y demeurent attachés ; ils nourrissent ceux qui sont déjà rincés, sont ignorés par les autres, au mieux choquent vaguement sur le moment. Le Président met en avant la mesquinerie de dirigeants et responsables du temps présent et ne saura émouvoir ni intéresser comme le ferait un énième reportage sur des salauds du passé, à l’héritage laminé et aux irrégularités dévoilées depuis longtemps. La bombe se balade, ce n’est pas un produit underground, on la traite dans les journaux et elle finira à la télévision en dernière partie de soirée. C’est un simple documentaire ‘piquant’, réputé pour cela, mais nullement tabou ou sulfureux ; culotté et, normalement, subversif ; mais de la subversion qu’on laisse dormir dans son coin. Malgré tout, l’existence de ce Président reste une chose saine parce qu’elle prend dans la réalité ce qui normalement ne s’autorise qu’en fiction – au risque d’alimenter le dégoût et la défiance en matière politique, puis plus largement les passions misanthropes.

Le documentaire se joint à son ‘antihéros’ pour enfoncer la base de militants et sympathisants (dans un esprit proche de Strip-tease, avec plus de recul et de décence). C’est une des plus graves (et tristes) réalités du politique : les gens ont besoin de croire en quelqu’un ; c’est-à-dire non en quelque chose, en des idées, des principes, ou simplement un objectif factuel ambitieux ; mais en un leader sympa et généreux – et imposant ou tranquille, cela dépend. Frêche est le tonton idéal des humbles masses : d’ailleurs le film est une excellente comédie et sa star est géniale – il faut simplement oublier sa proximité (en tant que français) avec cette réalité, se désimpliquer. Au terme d’un de ses happening, Frêche vomit, larme à l’œil, un laïus mielleux sur la tendresse et l’humanité après avoir évoqué la dureté du monde politique et s’être enorgueillit de sa force : il y croit peut-être, instrumentalise efficacement dans tous les cas. La seule chose affirmée par les images, c’est sa propre délectation et celle de ses conseillers suite à cette performance. Frêche qui parlait à l’instant de son grand-père abîmé, éprouvé par les épreuves de la vie (l’anecdote des sabots), rappelle face caméra qu’il appartient à une famille de nantis (ce qui est une bonne garantie lorsqu’on s’amuse à surjouer le populo pour les masses).

Lorsque Frêche avale des post-it ou laisse pendouiller sa nourriture, il ne trahit pas son gâtisme : il est en roue libre, dans ses compulsions de comédien, de mariole assertif. Il aime déplaire et pousser les autres, surtout les concurrents et les caciques des médias, à s’étourdir face à ses provocations : il ne rate pas une occasion de mettre en avant sa sensibilité pour Mao et Lénine (des bibelots à leur effigie traînent dans son bureau) – Churchill est en bonus pour équilibrer. Cette tendance à se faire bouffon est pertinente, surtout dans des périodes de confusion, de dégradation et d’abaissement de la vie politique : le Président de la république parvenu au pouvoir juste après (François Hollande en 2012) s’est fait élire en lissant un peu ses rondeurs pour la jouer « président normal ». Contrairement à Frêche, il n’a eu ni le besoin ni l’envie, ni l’opportunité sûrement, de balancer cette carte du vulgaire avec celle du charisme, l’image et le passé de super-notable suffisant dans son cas, la machine tenant la gauche étant mobilisée derrière lui. Vu après-coup, cette rébellion grand-guignole d’un Frêche finissant [et stérile] est, pour l’histoire politique française, une étape significative avant la vacuité hollandiste. Mais quand même, il faut y croire, pas juste tirer profit et s’assumer charlots ; et Frêche est à la base davantage qu’un pantin, il y a donc du potentiel. Alors malgré les avalanches de cynisme et les heureux foutages de gueule (de la part de certains communicants essentiellement : typique des blaireaux se prenant pour des champions du monde), on se trouve des airs de croisés. On se dit que Frêche c’est quand même le vrai socialisme, que lui est connecté au peuple contrairement aux autres ; après tout il se comporte comme un rustre et emmerde l’establishment (Solférino et les élites parisiennes en général) : c’est peuple, ça. Et pendant qu’on rame et prend soudain des mines plus graves, rassemble ses énergies : le film montre Frêche somnoler – conséquence logique de son indifférence réfléchie à l’égard de cette agitation grotesque.

Car Frêche c’est aussi a-priori un vieux bonhomme, ressentant et disant plus grand chose ; il agit et se laisse modeler quand et comme il faut, quand on lui plante un micro sous le nez. Sauf pour ses devoirs et habitudes, il est déjà éteint, prépare sa sortie et sème les signes de son dégoût de la politique, les indices pour montrer à qui ose le voir que cet exercice et le jeu en général sont une vaste plaisanterie – dont les figurants sont des crétins dévoués, même pas payés pour venir clamer bravo. Ils lui vouent un culte qui a sûrement flatté sa vanité, le grise encore (un peu), sert ses objectifs surtout, tout simplement. Lors de son ultime victoire, il prononce le décès des partis dominants en France (« étoiles mortes ») à la télévision ; il surfe sur cette déconfiture pressentie (partiellement avérée, surtout depuis le choc du 21 avril 2002) mais y croit sincèrement aussi. Tous ces éléments expliquent qu’il ait laissé passé ce documentaire et ait même amplifiées ses outrances : en effet, Frêche s’est engagé avec le réalisateur à ne pas exercer de contrôle ni voir le film avant ses projections publiques. À la fin du documentaire, il rappelle à un des journalistes se pressant devant lui que son activité c’est faire de la politique, c’est-à-dire qu’il a « lu Machiavel et Sun Tzu ». Ce doigt d’honneur final est une façon de pourrir ses anciens camarades du PS, ridiculiser les professionnels de la sous-polémique spectacle et de niquer les illusions des bons petits électeurs ou sincères observateurs du fond ou du bas. Il peut aussi se concevoir comme un salut nuancé (un hommage mauvais ?) à un dinosaure de la politique, acharné et glorieux à titre individuel, mais appartenant à une conception déjà balayée de la politique, au profit d’une scène de pros interchangeables, régulée par des autorités lointaines et moralisée par les inquisitions anti-‘dérapages’.

Note globale 76

Page Allocine & IMDB  + Zoga sur SC

Suggestions… La Conquête + Les tontons flingueurs

Scénario & Écriture (3), Casting/Personnages (4), Dialogues (4), Son/Musique-BO (-), Esthétique/Mise en scène (4), Visuel/Photo-technique (3), Originalité (2), Ambition (4), Audace (4), Discours/Morale (4), Intensité/Implication (3), Pertinence/Cohérence (4)

Voir l’index cinéma de Zogarok

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