DUELLE (UNE QUARANTAINE) **

6 Sep

2sur5  Parmi les réalisateurs phares de la Nouvelle Vague, Jacques Rivette est le perpétuel oublié, l’obscur. Par rapport à ses camarades Godard, Truffaut et Chabrol, son œuvre est la plus rigoriste et pourtant la plus folle. C’est dans les années 1970 qu’elle part dans l’expérimentation et l’abstraction les plus radicales. Duelle (une quarantaine) est mis au point dans ce contexte (en 1976), après le monstre Out 1 puis le mètre-étalon de l’ensemble, Céline et Julie vont en bateau (ancêtre de Mulholland Drive). Ce second opus de la tétralogie Scène de la vie parallèle file une intrigue fantaisiste dans des décors élégants, mais toujours tributaires des basses réalités terriennes.

Les Reines de la Nuit et du Soleil, toutes occupées à poursuivre un diamant magique, viennent sublimer les zones les plus ternes. Elles se déploient dans des lieux de débauche soft, des parcs, dans le métro ; incrustées dans les espaces publics, c’est comme si leur aura les immunisaient. Techniquement il n’y aura aucune incartade à la vraisemblance : les gadgets et les effets tiennent aux attitudes, mimiques, habillements. Les lubies des sorcières fournissent et dictent l’atmosphère.

Duelle peut être une espèce de ‘trip’ sobre, évanescent mais haut-en-couleur, avec quelques pics sensationnels froids. Les gestes byzantins et poses éloquentes sont légions, les paranoïas, culpabilités et convoitises féminines servent d’aiguillon et réservoir d’émotions (Rivette a tendance à jouer avec ces archétypes, parfois pour les secouer mais généralement son amour pour eux l’emporte sur les dialectiques délibérées). Au niveau des relations humaines, il n’y a de place que pour l’intérêt, l’élan vital égoïste et impérieux. Les conflits larvés trouvent des motifs triviaux pour se déclarer, tant que les déesses et autres narcisses en quête ne tirent pas les préoccupations à elles, donnant une ampleur dramatique à des vies si banales sans leur secours.

Pendant deux heures (modeste de la part de Rivette, 3 ou 4h ne lui font pas peur) c’est un défilé de mystères et de manières, d’illuminées aux looks travaillés et totalement ‘dans l’attitude’, évanouies sur le reste et presque oublieuses de leurs caractères. Cependant, ces insaisissables sont aussi les employées d’une cause les dépassant et les implorant (envers laquelle elles doivent être libres). Elles sont leurs propres marionnettes avec toutefois un devoir, une ligne à suivre. De cette manière s’instaure un rythme spécifique, un suspense par défaut, des pulsations sur une route linéaire, où un commanditaire ou architecte absent laisse ses recrues s’étendre dans leurs effets, les regarde en faire trop, se mettre en danger et s’épuiser sans les secourir mais avec un plus grand projet : les immortaliser au bénéfice de sa mythologie personnelle. L’excès de postures, l’obsession d’une distance à garder avec les choses et les âmes ordinaires, engendrent l’adhésion (consentie ou non) au théâtralisme et au verbiage : il atteint son paroxysme dans les dialogues, ou certains face-à-face cruciaux. Dans ces moments, les bons mots ou sentences gratuites et affectées imitent de trop près l’éloquence et souillent le voile si scrupuleusement tissé. Noroît (opus suivant de Rivette) sera plus vivace mais pas si beau.

Note globale 47

Page Allocine & IMDB  + Zoga sur SC

Suggestions… Mouchette/Bresson + Holy Motors + Zero Theorem + Inland Empire + Hiroshima mon amour

Scénario & Écriture (2), Casting/Personnages (2), Dialogues (1), Son/Musique-BO (2), Esthétique/Mise en scène (3), Visuel/Photo-technique (4), Originalité (4), Ambition (3), Audace (3), Discours/Morale (-), Intensité/Implication (2), Pertinence/Cohérence (2)

Voir l’index cinéma de Zogarok

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