ELVIRA MADIGAN ***

1 Sep

4sur5  La liaison tragique d’Elvira Madigan (Hedvig Antoinette Isabella Eleone Jensen de son vrai nom) et de Sixten Sparre est une histoire connue en Suède. Elle était funambule dans le cirque de sa famille, lui lieutenant et aristocrate, officier au régiment des dragons ; elle était prévue pour un autre amant, lui déjà établi. Cet amour impossible se soldera par un suicide le 18 juillet 1889 (à 21 et 34 ans). Il s’étale sur un an et demi, juste de quoi tenir la passion à son maximum. Cette histoire a inspiré de nombreux artistes et notamment le réalisateur Bo Winderberg, dont le film Elvira Madigan (1967) a eu un grand retentissement. Le morceau de Mozart qu’il utilise abondamment (Concerto pour piano n°21 en do major) est depuis identifié [généralement commercialisé ou reproduit] au pseudonyme de la danseuse suicidée.

Elvira Madigan présente une mise en scène impressionniste particulièrement élaborée, multipliant les vues ou auditions subjectives, au point de donner une impression globale de précocité (son symbolisme académique en sort rehaussé par une touche de fantaisie). Le génie et le style pur donnent ici une impression de modernité. La photo clean et ensoleillée [signée Jörgen Persson] en rajoute en ce sens, subjuguant les traits d’une ‘Elvira’ déjà sublime sous ceux de Pia Degermark. Ce sosie d’Amber Heard dépasse en beauté la personne originelle au physique pourtant déjà éloquent. L’idéalisation du réel propre au style Bo Widerberg trouve ici un bien meilleur écrin qu’avec des sujets plus crus, nuancés ou tout simplement sans grâce particulière – son compte-rendu (dans Adalen 31) sur un épisode-clé de la lutte ouvrière relève de la commisération de bourgeois de gauche, pas près de renoncer à ses leurres, sûrement car totalement étranger à cette lucidité. En somme, Elvira Madigan est un produit romantique accompli, où les créateurs savent qu’il faut en dire et faire le moins possible, éviter à tout prix de se salir ; et où la préservation de sa propre conscience et de ses propres fantasmes à l’écart des complexités malheureuses sert de longueur d’avance.

L’héritage des caprices des Nouvelles vagues européennes (années 1950 et 1960) se ressent fortement, mais la copie ou l’alignement sont exclus. Par ses qualités et son spontanéisme sophistiqué, le film se pose comme un modèle. Il évite les affres de l’intellectualisme abscons et de l’anti-théâtralisme paradoxalement guindé : ni démonstration ni plaidoyer. Les appels à la raison du blond jaloux ironisent sur les règles et les devoirs sociaux – lors des passages auprès de la mer point une odeur Inconnu du Lac (film gay-morbide de Guiraudie, 2013). Cette idylle se déroule en dépit de tout, affiche la vie d’un jeune couple dans ce qu’elle a de plus trivial tout en le magnifiant – soit l’harmonie et le plaisir, soit le drame et l’intensité. La réalisation travaille un équilibre entre liberté et coordination : d’un côté c’est la vie de bohème pratiquée et alimentée depuis le dedans ‘épanoui’ des personnages ; de l’autre, il faut bien souligner la somptuosité des décors, tenir hors-champ les laideurs mais aussi les errements gênants, les affaissements où la poésie ne suit plus, les balades où le charme n’opère plus et les circonstances pratiques auraient raison de l’innocence, de l’enthousiasme, des émotions simples ou flamboyantes qui servent ce rêve triste.

Pourtant le film (fin psychologiquement mais peu curieux de la galerie de personnages, de faits et d’objectifs autour de son cœur) commet quelques erreurs formelles, concentrées dans ses vingt-cinq premières minutes. Déjà les plans sont superbes, mais l’ensemble donne l’impression d’une compilation de rushes pour un fabuleux clip – la seule discrimination consisterait alors à tailler régulièrement. Cet effet est accentué par l’usage de la fameuse musique, relancée constamment pour être l’objet de coupures franches ou de ‘fondues’ brutales au milieu. Ces traits s’estompent par la suite, les tendances contemplatives deviennent plus entières, alors que paradoxalement le récit s’active et les diversions concrètes se multiplient. Le style aérien et l’enrobage lyrique de cet Elvira Madigan ont sûrement fait des émules, au-delà des pluies de récompenses internationales. Vu d’après, le film fait penser à Pique-nique à Hanging Rock et par suite, aux films de Jane Campion. On songe également à Tess en plus volage, ou encore au Lean le plus mélo et extatique, celui de La fille de Ryan (1970) en particulier.

Note globale 74

Page Allocine & IMDB  + Zoga sur SC

Suggestions…

Scénario & Écriture (3), Casting/Personnages (3), Dialogues (3), Son/Musique-BO (3), Esthétique/Mise en scène (4), Visuel/Photo-technique (5), Originalité (3), Ambition (4), Audace (2), Discours/Morale (-), Intensité/Implication (3), Pertinence/Cohérence (3)

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