ADALEN 31 **

1 Sep

2sur5  Parti comme critique, écrivain à-côté, Bo Widerberg est un réalisateur suédois qui souhaitait porter à l’écran des films authentiques sur le plan social et émotionnel. Il a atterri dans le romantisme. Adalen 31 sort au plus fort de sa carrière, entre son Elvira Madigan (1967) et Joe Hill (1970). Le film est dédié à cinq ouvriers tués lors de la répression d’une grève, à Adalen en 1931. Il s’en sert comme point de départ et d’arrivée d’une histoire fictive où les événements et leur retentissement sont amplifiés. Le point de vue est plus coloré qu’avec Ken Loach (Kes, Family Life, Sweet Sixteen), mais chute tout le long par faute de substance et de courage ; avec Loach le spectateur s’installe, sème puis relie ; là, il compte les perles, jolies par ailleurs ! Adalen 31 éparpille puis se gonfle et récite, aligne les morceaux d’une chronique chantant la résilience et au fond, la douceur de vivre.

Widerberg en fait des tonnes sur les petites choses des petites gens (insistant sur la ménagère vérifiant la propreté des oreilles de sa marmaille). Ils s’expriment soit comme des êtres sociaux joyeux, soit comme des êtres de besoin. Malgré une certaine fascination pour le graveleux (dans un cadre lisse et propret), le film détourne la tête des choses laides et ambiguës plus qu’il n’idéaliserait ‘le bon peuple’, auquel il n’accorde qu’une certaine droiture face à l’adversité. Ironiquement il passe le plus clair de son temps à entourer une famille de sous-bourgeois capables de se livrer à l’oisiveté ou de discuter l’entretien – en connaissant toutefois les limites ; et à flirter avec la vie simple d’une famille où papa est membre du patronat. Le petit Kjell (Peter Schildt) y pose les pieds grâce à son amoureuse Anna qu’il a engrossée. On ne zoome pas sur la gueusaille ! Quoiqu’il faut bien lui donner quelques bouts, histoire de rendre la tendresse pas totalement abstraite.

Dans la deuxième moitié du film, les grévistes mettent la pression : ils s’incrustent dans la propriété d’un serviteur supposé des ‘Jaunes’. Widerberg montre enfin des ouvriers adultes totalement issus du cambouis et donne à voir des agresseurs. Le leader n’autorise pas le dialogue, ses hommes aussi sont à cran, mais on se tient (on casse à peine, juste un carreau). Au fond Adalen 31 est loyal : il compte rendre hommage à cinq individus, il n’a jamais promis de valoriser la classe ouvrière ou d’investir son quotidien avec rigueur et dévotion. En revanche il suit les processions où s’entonne L’Internationale avec solennité, ou plutôt avec la platitude de rigueur – ce sont des choses sérieuses, il faut se dépouiller et se poster devant. En contrepartie des scènes où ils protestent et haussent le ton (sans qu’on voit rien de leurs conditions de vie et de travail, sans qu’on en rapporte même des miettes), les ouvriers ont aussi leurs scènes d’activisme ‘transparent’, leurs scènes de victimes et enfin leur séquence ‘transcendante’, où ils se recueillent (en conduisant soigneusement et silencieusement les dépouilles de leurs collègues vers un lieu de stockage adéquat).

Widerberg achève de se mettre de leur côté en montrant l’envoi de l’armée et les affrontements mortifères qui s’ensuivront. Lorsque le drame est imminent et une fois qu’il est consommé, Widerberg oppose le jeune fils de petits-bourges (la mère est toujours très ‘peuple’, le père fait notable ou du moins passablement absorbé par les classes régnantes), à l’allure noble et raffinée ; et le blond menant les hommes, à la gueule de mal nourri ou de grand ado crasseux. Lui se satisfera à la fin que la grève générale vienne et qu’il ait fallu payer le prix fort pour ça, à savoir la vie de son acolyte raffiné. Ce dernier est plus sur la réserve, pas tant à cause de son père disparu, mais plutôt car la tâche semble bien difficile et l’horizon moins dégagé qu’il n’en a l’air. Il plaide pour le ‘savoir’ quand l’autre est confiant dans l’action brute et les fruits de la confrontation directe, reput par sa fougue et ses principes durs. La perspective de Kjell est évidemment celle choisie par Widerberg pour conduire et animer son métrage.

Adalen 31 est bien un film de social-libéral bourgeois, contrarié et admettant la dureté du réel à son égard, tout en s’accrochant au romantisme de la situation, à tendre vers un lyrisme dont le peuple est l’outil mais, c’est le cadeau, aussi le mode d’expression final. Il assume in fine cette cruauté du réel et la pénibilité du combat aux avant-postes, pour ceux qui l’incarnent physiquement et en dépendent pleinement ; mais il ne s’y engage pas et s’en tient à déclarer des regrets, pire, à se réjouir tout en se fondant sur les principes et justifiant l’action politique en éludant toutes les questions essentielles (les moyens, les méthodes, la forme que prendrait l’objectif atteint). Malgré cette légèreté et cet espèce de ravissement d’académicien progressiste aux pratiques conservatrices (épilogue, partie 1 : « « Le travail reprit à Adalen. Les coups de feu de Lunde portèrent au pouvoir les socio-démocrates qui y sont encore. Un état social s’est formé en Suède, oasis de bien-être dans le monde. »), Adalen 31 a bien un côté socialiste ‘intégral’ (épilogue, partie 2 : « L’égalité n’est pas réalisée »), qui se voit à la fois s’exécuter par le haut et par le bas.

Mais il est surtout là comme le serait un but imaginaire, presque une fantaisie, permettant de faire de belles œuvres au sens social comme artistique, ce qui justifierait d’ailleurs les manques sur lesquels on pleure aujourd’hui. De quoi ramener encore et toujours au regard du libéral de gauche, prêt à encourager des dispositions lourdes si nécessaires, tant que la poésie, les belles images, la culture innovante et le bon plaisir restent préservés de toute exigence révolutionnaire, voire soutenus ou mobilisés par elle, qui leur apporterait l’assise populaire sans inclure la banalité inhérente. Ce qui caractérise le plus favorablement Adalen 31 est d’ailleurs son sentimentalisme exacerbé (vain à cause d’une fibre volatile et du rétrécissement délibéré des personnages), ses profondes qualités graphiques et ses lumières remarquables : chaque scène est un tableau à illustrer pour Widerberg. Malgré le sujet [et les contextes, de la rue aux mobiliers fastes et froids] il y a encore un peu de la majesté ouatée d’Elvira Madigan. En chemin Widerberg aura brassé quelques préoccupations sociétales dans l’air du temps, comme la ‘libération sexuelle’ qui devient nécessaire (sous le prétexte -justifié- que l’information manque). L’avortement est inclus dans la foulée, lui qui avait déjà été facilité et s’apprêtait à être autorisé jusqu’à la 18e semaine de grossesse (1974).

Note globale 46

Page Allocine & IMDB  + Zoga sur SC

Suggestions… Il est mort après la guerre + American Nightmare 3 Elections + Loulou/Pialat

Scénario & Écriture (2), Casting/Personnages (2), Dialogues (2), Son/Musique-BO (3), Esthétique/Mise en scène (3), Visuel/Photo-technique (4), Originalité (3), Ambition (4), Audace (2), Discours/Morale (-), Intensité/Implication (2), Pertinence/Cohérence (2)

Voir l’index cinéma de Zogarok

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