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THE YARDS ***

14 Juil

3sur5  Six ans après Little Odessa, Gray sort son second film, luxueux et doté d’un casting cinq étoiles. À nouveau le statut de classique instané est dans le giron de Gray et les moyens sont à la hauteur. Dans cet opus, James Gray présente sous une forme tragique l’implosion d’un syndicat du crime. À nouveau la famille et la mafia se confondent. Little Odessa s’épanouissait dans des zones voisines de Scorsese ou Ferrara, The Yards tire plutôt du côté de Coppola et de sa trilogie du Parrain.

Cette fois surtout, Gray semble franchement dans le pastiche – certes, avec toujours son emprunte unique, mais elle s’avoue surtout dans les détails ; et sinon, avec le génie du metteur en scène. The Yards est bien doublement un classique, car il recompose les vieux avatars du film de mafia avec le style particulier de Gray et une certaine splendeur. Du style mais pas d’originalité au fond et surtout, une intensité toute relative.

Le tempo est efficace, les manières plutôt somptueuses, la structure lisse ; toute cette intelligence compense un manque de force voir de caractère. Les personnages et les situations sont excellemment écrits mais tout demeure décoratif. La réalisation de Gray est remarquablement harmonieuse, mais le contenu ne vaut pas plus que les archétypes qu’il charrie, utilise avec astuce et traite avec une platitude experte. Les acteurs sont au diapason, dans des compositions irréprochables et des costumes creux. Faye Dunaway en fait des tonnes mais c’est très joli.

Note globale 64

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Suggestions… L’Homme de Londres

Scénario & Ecriture (4), Casting/Personnages (3), Dialogues (3), Son/Musique-BO (3), Esthétique/Mise en scène (4), Visuel/Photo-technique (5), Originalité (2), Ambition (4), Audace (3), Discours/Morale (-), Intensité/Implication (3), Pertinence/Cohérence (3)

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CEUX QUI M’AIMENT PRENDRONT LE TRAIN *

14 Juil

2sur5  Une quinzaine de paillasses humaines sont dans un train puis chez Jean-Baptiste pour son (ultime) enterrement. Signé Chéreau (La chair de l’orchidée, Intimité, Persécution) et tourné juste après sa Reine Margot, Ceux qui m’aiment prendront le train est un film choral en deux temps : le premier est un enfer (tellement caricatural qu’il en deviendrait divertissant), le second plus doux. Dans l’ensemble, on dirait un de ces films ou téléfilms débiles sur la famille, se voulant, comme tous les ringards à courte-vue et en manque de reconnaissance, en phase avec son temps – donc, aux alentours de l’an 2000, avec des minorités sexuelles partout dedans (en fait, la moitié des personnages sont des homosexuels mâles ; on ajoute juste une transsexuelle). Mais en version culturo-mondaine ; fatiguée, voire avachie certes, mais toujours un peu émoustillée, livrant sa cohorte d’effusions excentriques et de déclamations ridicules.

Dès l’ouverture nous sommes prévenus : malgré Massive Attack à la BO, c’est un cauchemar, avec toutes les reliques des gardiens de la culture swag-élitiste et des obsessionnels de la libération dite de ‘l’esprit’ et (plus sûrement) du cul, à la française. Le frère de Jean-Baptiste récite des écrits de la dernière heure du défunt tant regretté, visionnaire et influent. Des déblatérations de connard vaniteux. Jean-Baptiste le ‘provocateur’ bidon joue le grossier personnage fortement cultivé et intensément philosophe. On raille toujours les mêmes, quoiqu’on ne connaisse rien d’autre que nos petits chichis, nos petites références de midinettes moralisatrices et alignées (un coup dans la gueule de la France et ses habitants médiocres, collabos, etc ; heureusement, ce n’est que par habitude, le sujet n’est pas là). Pendant ce temps se faufile une ‘rencontre’ gay à la gare, un instant magique comme seules les âmes liquéfiées de pattes molles atrophiées peuvent y être sensibles.

Le narrateur, qui revient plusieurs fois dans le film (toujours au travers de son frère – on ne verra jamais ne serait-ce qu’une photo du grand absent), semble éprouver à chaque phrase, à chaque déglutition de son existence, le besoin impérieux de jouer les génies désinhibés. D’après les faits rapportés ou ressentis par son entourage, il absorbait son petit monde et le rendait dépendant pour mieux pouvoir l’humilier – oui mais en boostant la vie. Il se permet des élucubrations débiles censées épater la galerie voire lui mettre à la larme à l’œil ; pour accompagner ces mouvements délicieux, des petites musiques pop-rock, parfois médiocres, souvent hype ; ou des revival de vieux tubes de hippies lourdingues. Tout ça se veut euphorisant et cool, on dirait un peu du Wes Anderson de plouc croulant. Manifestement les auteurs adhèrent à fond, éprouvent une affection voire de l’admiration pour ce géant tyrannique que tous regrettent – peut-être de l’envie. Le scénario, écrit par Chéreau et Pierre Trividic (Dancing) vient d’une idée de Danièle Thompson (La Boum, Belle maman, Le code a changé), suite aux obsèques de François Reichenbach (L’Amour de la vie – Artur Rubinstein, J’ai tout donné), auxquelles elle avait participé.

Quasiment tous les personnages du film inspirent un dégoût intense, presque une rage froide et un désir de voir ce train se crasher. Il faudrait bien ce genre de justice pour arrêter ce dégueulis si obscène et sûr de lui ! Si seulement tous ces petits cafards lustrés, bons petits bohémiens de salons, avaient de réels problèmes, des menaces sur leur tête, des troubles sévères ! Les voir tous chialer sur des peccadilles ahurissantes de nullité, bonnes à ébranler des rebuts fragiles, provoque une telle sidération qu’on en oublie de les haïr. Tout ce spectacle ressemble un peu à du Téchiné qui aurait dégénéré, perdu toute sa grâce et son acuité, pour rentrer dans une sorte de déflagration bouffie et purulente. Ceux qui m’aiment c’est boboland pride libérant toute sa beaufitude (qu’elle ignore), avec tout de même une petite fibre aventurière par moments. L’intervention de Charles Berling au cimetière est un comble. Ça ferait une belle constitution pour ces ados égoïstes, oubliant juste de réaliser qu’ils ont besoin les uns des autres pour faire leurs pitoyables petits numéros. Un chantre du bouffage de cul et de l’assimilation de sa truculente imbécillité à de l’art ne peut qu’être leur héros.

La seconde partie, à Limoges, se veut plus calme et limpide ; elle y réussit mollement mais semble, par contraste, d’une dignité et d’une lucidité remarquables. Les grosses mises au points et l’inventaire sur le mort sont exécutés rapidement, ce qui permet d’enchaîner sur un ensemble largement foutraque et insensé, mais relativement aimable. Les affrontements ‘graves’ tombent à l’eau, malgré des corps-à-corps énergiques. L’entrée en scène de Trintignant et du post-Frédéric (Vincent Pérez) est bénéfique, apportant un peu de ‘présence’, d’humanité et d’individus intéressants à un film en manquant cruellement. Tout le petit monde autour ne gagne pas en consistance ; il devient plus valable car l’heure est venue pour lui de s’éteindre, d’accompagner piteusement au mieux. Claire/Bruni-Tedeschi fait exception, après avoir été la quintessence de la tête à claques. Connasse outrée dont chaque parole n’est qu’aigreur banale et démonstrations d’une inspiration nullissime, elle joue très mal la rebelle clairvoyante et ferait peut-être mieux de s’en tenir, comme les autres, à la masturbation de son petit nombril de fofolle malheureuse. C’est ce genre d’individus nerveux et plein de problèmes prompt à gueuler « retenez-moi ou je fais un malheur » ou encore « j’en ai rien à foutre de ce que vous pensez de moi, eh vous m’entendez, eh vous avez vu ma grosse indépendance ? ». Heureusement lorsque tout le monde explosera elle sera au-dessus de la mêlée, dépassant son stress de pouffiasse larguée et ses frayeurs de femme enceinte, pour arriver à une sorte d’humilité et un semblant d’équilibre rafraîchissants.

Note globale 39

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Suggestions… J’embrasse pas + Au cœur du mensonge + Cannibal/2010

Scénario & Ecriture (2), Casting/Personnages (2), Dialogues (2), Son/Musique-BO (2), Esthétique/Mise en scène (2), Visuel/Photo-technique (2), Originalité (2), Ambition (3), Audace (3), Discours/Morale (-), Intensité/Implication (2), Pertinence/Cohérence (2)

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RENDEZ-VOUS (Téchiné) ***

14 Juil

4sur5  Ce Rendez-vous est le film-clé de Téchiné. Plus transparent et torturé que la plupart des autres opus, il marque un dépassement. Jusqu’ici Téchiné a livré des réalisations très ‘propres’, voire somptueuses, mais où la contrainte se sentait trop fort (comme Les sœurs Bronte et les autres avec Huppert). Avec Rendez-vous (co-écrit avec Assayas) la patte Téchiné devient limpide, le travail et les thématiques du moyen-métrage La Matiouette (pourtant un film de commande) étant poussés à terme. Pas d’homosexualité ici (elle sera déjà au cœur du prochain long, Le Lieu du crime) mais la montée d’une provinciale à Paris pour devenir comédienne (comme dans J’embrasse pas six ans après), l’émergence de fièvres transgressives, la notion d’apprentissage, les rencontres comme cadeaux empoisonnés, comme des purges essentielles pour un grand sursaut, mais douloureuses et déstabilisantes.

Comme toujours chez Téchiné, il n’y a pas de portraits purs ou de focus sur la psychologie ; mais des protagonistes enflammés, se déchirant et se recomposant en écho (Le lieu du crime est le plus éloquent à propos de ces constructions). Les personnages chez Téchiné sont comme les membres de chorale sans référent ni direction. Tout est affaire de relations et d’avancées dans l’inconnu. Avec Rendez-vous cette sensation d’étourdissement maîtrisé et grisant atteint son comble, avec les revers apparents : les ‘tarés’ se pressent, leur bizarre manque de profondeur pourrait inspirer du dédain mais ils demeurent magnétiques. Téchiné a confié que sa rencontre avec Deneuve l’avait amené à reconsidérer les acteurs, ne plus les considérer comme des jouets ; Hôtel des Amériques, le précédent long, était marqué par cette rencontre. La structure était peut-être trop envahissante, prompte à réduire les mouvements (comme plus tard l’écriture trop saillante de Ma saison préférée, sans entraver l’épanouissement des personnages, donnera l’impression de leur faire porter quelque chose de plus lourd et figé qu’eux-mêmes) ; maintenant ce temps semble révolu.

Le triple rendez-vous d’Alice/Binoche apparaît comme une réflexion sur le métier d’acteur et les traversées nécessaires à l’accomplissement d’une telle vocation. La désintégration semble nécessaire ; après tout, ce qui est le plus éloquent chez le commun des acteurs, c’est leur vide éclatant, meublé par un déni qui semble si petit mais si plein de conviction. Wilson se sacrifie en étant l’initiateur pour Binoche (au minimum, un passeur efficace) ; son costume est clinquant et mystérieux, le personnage est reput par son désespoir. L’angle mort est décuplé par la performance de Wilson : le sado-maso stérile, sombre et illuminé, génère des sentiments ambivalents. L’arrogance manifeste de l’acteur sous les traits du personnage crée un trouble pertinent ; Wilson et Quentin sonnent faux et en deviennent vite agaçants ; en même temps Quentin est parfaitement dans son élément et dans son ‘destin’ de cette manière. Destin intenable, traînant un avenir impossible comme un boulet : on le sait dès le départ et il faut souhaiter s’enchaîner à une souffrance, se dépouiller soi-même, pour arriver à le suivre – ou le tolérer.

La mise en scène est étouffante, mais on imagine pas les habitants de Rendez-vous trouver ailleurs de l’oxygène. Les protagonistes de second rang semblent passer sans difficulté ; ils ont l’air pressés, insensibles et doivent habiter ailleurs. Ceux liés à Alice sont déracinés et piégés entre bas-fonds et lumières, dans les couloirs, sans tenir de place. Le vampire fait exception, avec son QG dans l’arrière-cour et son exhibitionnisme trivial et maniéré pour tout boucler. Lui emmène Alice vers la dégradation, mais constitue une étape nécessaire ; pour ça aussi il doit mourir pour de ‘vrai’, à moyen-terme. Obsédée par le vampire même après sa disparition, Alice se perd, inéluctablement, pour triompher autrement ; et puis pour grandir il faut aller assez loin pour ne plus jamais pouvoir en revenir. Passée de la naïveté conquérante aux cavalcades dans la médiocrité, Alice est une convalescente, courre dans un tunnel dont elle ignore la finalité véritable ; ses ambitions et ses rêveries sont dépassées, comme elle-même est devenue obsolète ; et soudain, toute sèche, rasante et malheureuse, si puissamment intoxiquée qu’elle n’arrive pas à se voir telle quelle : en panne. À l’agonie tant qu’elle s’accroche à sa peau. Le passage à l’âge adulte est rude : il pousse vers la sortie des lubies, des volontés et puis carrément des personnes.

Même s’il doit faire douter ou saouler, ce Rendez-vous exerce encore une fascination à cause de ces tourbillons emmêlés dont Juliette Binoche devient l’aspirateur. Ce film assura sa révélation, après quelques rôles peu remarqués et juste avant sa rencontre avec Léo Carax (pour Mauvais sang en 1986). Wilson était déjà plus connu mais sa carrière va alors s’accélérer puis ‘exploser’ à la fin de la décennie. Wadeck Stanczak (dont la fonction sera plus nette -et corruptrice- dans Le lieu du crime), qu’on prenait pour le centre de gravité au lancement, quand tout semblait encore plutôt conventionnel, interprète finalement une espèce de raté ambigu, authentique planqué avant d’être victime ; une nature tiède, faussement crétine et faussement ombrageuse, un amoureux transi et sincère qui n’a plus l’air, dans les circonstances, que d’un niaiseux perplexe venu s’encanailler. Enfin les seconds rôles, sans être profonds, savent se faire entendre : notamment Dominique Lavanant en agent immobilier dure. Le film obtient le Prix de la mise en scène au Festival de Cannes en 1985, première récompense de ce type pour Téchiné.

Note globale 75

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Suggestions… L’Amant du Pont-Neuf + L’Important c’est d’aimer + Le Général de la Rovere + Le Conformiste + Le Chocolat + Le Patient Anglais + XXY

Scénario & Écriture (3), Casting/Personnages (4), Dialogues (3), Son/Musique-BO (4), Esthétique/Mise en scène (4), Visuel/Photo-technique (4), Originalité (4), Ambition (4), Audace (4), Discours/Morale (-), Intensité/Implication (4), Pertinence/Cohérence (3)

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THE COAST GUARD (Ki-Duk 2002) **

14 Juil

3sur5  Kim Ki-Duk est un réalisateur hyper-actif, plus aimé hors de sa Corée du Sud. Les sujets de ses films sont souvent liés à ses propres expériences (dès son premier film, Crocodile) : jeune adulte il passe cinq ans dans la marine, deux décennies avant son ‘blockbuster’ Coast Guard (porté par la star locale Jang Dong-gun). Cet opus arrive après une vague de succès, le décollage de sa carrière et l’obtention d’un certain prestige en Europe (notamment à cause de L’Île – 2000).

Le contexte est analogue à celui du JSA de Park Chan-Wook, centré sur la zone commune de sécurité située à la frontière des deux Corées et supervisée par l’ONU. Une nuit un des garde-côtes abat par erreur un civil qui a eu le tort d’oublier la zone militaire et ne voir que la plage. Écrasé par la culpabilité et l’absurdité de la situation, il sombre dans la dépression, voire dans la démence. À travers ce personnage détraqué par le climat de guerre et l’absurdité des missions, Ki-Duk dénonce l’attitude suicidaire des Corées, regrette leur séparation et les privations que s’impose le Sud. Les personnages en général sont soumis à la démonstration de cette supposée folie, fades ou éteints par ailleurs.

Le spectacle est envoûtant, dense en images et volontaire en sentiments, pauvre en réflexion. TCG tourne à vide, brasse trop et tient au final du film d’action contemplatif enveloppé dans un halo romantique et morbide. Kang Sang-byeong reste enfermé dans ses souvenirs, travaillé par des traumatismes. Ses expériences confuses et éprouvantes ouvrent au fantastique, plutôt qu’à un approfondissement ‘moral’ ou psychologique. Le génie de Kim-Duk consiste à retenir les vertus graphiques d’un gâchis, esthétiser la mélancolie (avec quelques déviations en surface : vue sous lunettes nocturnes, éclats gores), en revenant sur les bons moments et fétichisant les pics d’intensité. Un voile d’ironie masque des réflexes compassionnels. Le résultat est dynamique mais lointain, les apparences violentes et aériennes.

Note globale 57

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Suggestions… Mishima 

Scénario & Écriture (2), Casting/Personnages (2), Dialogues (2), Son/Musique-BO (3), Esthétique/Mise en scène (3), Visuel/Photo-technique (4), Originalité (4), Ambition (4), Audace (4), Discours/Morale (-), Intensité/Implication (2), Pertinence/Cohérence (2)

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MES CHERS VOISINS **

14 Juil

2sur5  Pour son cinquième long, Alex de la Iglesia manque de tomber en panne, sans esquiver les travers habituels. Il semble prendre son inspiration auprès de la comédie anglaise et en particulier de Petits meurtres entre amis (sorti cinq ans avant, signé Boyle), avec son amitié brisée pour une valise pleine de billets. Dans le lot d’excentricités envoyées, certaines ont un potentiel éloquent, comme l’intrusion surréaliste du troupeau de voisins, en train de fouiller tranquillement et méthodiquement l’appartement de Julia. Cependant le film ne cesse de se répéter pour illustrer son propos ou d’étirer des situations acquises, savonnant la planche avec quelques gags geeks en chemin (Star Wars, tics hitchcockiens pour illuminer une pyrotechnie parfois désuète). La supériorité de la seconde partie lui permet de compenser la vacuité et les mauvaises impressions générées par la première, laissant dans l’expectative sur ce film ambitieux et finalement capable d’assumer un peu ses promesses, en terme de spectacle comme de commentaire.

Le personnage de Julia (Carlen Maura – au départ prévu pour un homme) arrive également à dépasser sa stupidité initiale, dès le quart du métrage. Démonstrative et loquace à l’extrême, toujours prompte à prendre ses aises, elle correspond à la représentation dominante de l’agent immobilier pour la télé au cinéma, flatteuse pour les instincts débiles du spectateur. Mais son mode de vie sous pressions, son mode de vie sous pression, ses relations rares et ingrates, son égoïsme assumé, dépourvu de mesquinerie ou de mépris, la rendent rapidement sympathique, de même que sa façon énergique de classer les affaires ou boucler les gens. Malgré la façade clinquante de la business-woman indépendante et efficiente, il y a déjà la place pour quelques remarques ou démonstrations cinglantes sur l’amertume, la médiocrité et la solitude.

Comme souvent chez de la Iglesia, l’intrigue piétine sur une longue durée ; mais ici il n’y a pas la profusion (Le Jour de la bête), le gros thème ou filon (Le crime farpait), l’univers graphique (Balada triste) qui compensent ; s’il y a les deux premiers c’est en sous-régime ou sans gloire. Avec l’ouverture des hostilités en milieu de course, le film s’enrichit à tous les niveaux, tout en enterrant quelques possibilités toujours négligées, comme la poursuite de ces aventures hors de l’immeuble, l’incruste dans le quotidien ou le zoom sur des vices particuliers de ces affreux voisins. Les complications avec les flics (occasion de trouver Luis Tosar, monsieur Malveillance, dans un de ses premiers rôles au cinéma) permettent de casser la routine et accumuler les tensions en vue de confrontations marquées par la surenchère de violence. Le mauvais goût corsé (« la force je la sent », les vieilles mentalement gelées) cède du terrain à une noirceur légère mais acide, type nitroglycérine pimpante.

Si cette fameuse communauté reste sous-explorée, elle est porteuse de sens au-delà du gadget. Elle reflète l’anthropologie cynique constante chez de la Iglesia, qui le fait relier des cibles divergentes socialement parlant, mais réunies par leur immanence sordide et leur disposition ‘naturelle’ à parasiter (qu’ils soient hypocrites, marginaux, vigiles par rapport à la société ou leur environnement immédiat). Le crime farpait ciblera l’absurdité du consumérisme, ces Chers voisins la laideur du communautarisme et l’engagement n’est pas contradictoire, car la source commune est hors du politique, elle est presque animale au premier degré. Les voisins de Julia tentent de s’échapper entre eux et sont des traîtres en sursis. La moralisation sur la responsabilité et le bien collectif est la couverture noble d’intérêts et d’appétits bien concrets, nullement altruistes ou allocentrés. S’ils n’étaient pas déjà médiocres ou dépendants, ils le sont devenus à cause de leur obsession du magot ; l’individualisme est devenu doublement leur ennemi, celui de leurs camarades (ils se sabrent entre eux mais sont soudés par nécessité) comme celui du locataire touché par la grâce du Loto étant un barrage à leurs veules aspirations.

Ils refusent les différences et réclament que tous soient veules, faibles et méchants, à leur image, leur anthropologie (dégueulasse aussi, mais refusant toute nuance) ne laissant ni issue ni permission. Ce fond lâche (selon tous les entendements possibles) explique qu’ils implorent l’aide de Julia lorsqu’ils se trouvent en mauvaise posture, réclamant la pitié et même le soutien alors qu’ils sont en train d’essayer de la tuer. Et face à eux, l’individualisme vulgaire et le pragmatisme de Julia sont un moindre mal, une moindre agression ; du point de vue d’Iglesia, ils ont sûrement le mérite de générer des tempéraments divertissants (Oliver Stone –Tueurs nés– aussi a une tendresse pour les ordures manifestes ou bigger than life, mais avec plus de conscience et de hauteur), en plus de contrarier au minimum la liberté des autres – même si on néglige leurs besoins et se passe de liens ou de buts profonds. Malheureusement Iglesia est porté par l’intuition, omettant de défricher et approfondir son sujet. Par conséquent Nietzsche (La généalogie de la morale) et Ludwig von Mises (La mentalité anticapitaliste) trouveraient là une illustration bien grasse pour leurs hommes de paille.

Note globale 46

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Suggestions… La sentinelle des maudits + Le Locataire 

Scénario & Écriture (2), Casting/Personnages (2), Dialogues (2), Son/Musique-BO (2), Esthétique/Mise en scène (2), Visuel/Photo-technique (3), Originalité (3), Ambition (3), Audace (3), Discours/Morale (-), Intensité/Implication (2), Pertinence/Cohérence (2)

Passage de 45 à 46 avec la mise à jour de 2018.

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