BEIGNETS DE TOMATES VERTES **

13 Juil

3sur5  Le producteur Jon Avnet avait déjà le téléfilm Between two Women [1986] à son actif, sur la relation entre une femme et sa belle-mère. Il passe à la réalisation pour le cinéma avec Beignets de tomates vertes, adaptation du roman éponyme de Fannie Flagg (1987) se déroulant en Alabama. Kathy Bates y interprète une ménagère proprette nommée Evelyn Couch, prenant l’habitude de venir écouter la vieille histoire romanesque ressassée par une dame énergique en maison de retraite. Ninny Threadgoode approche de la mort avec sérénité, Evelyn va vivre enfin. Le film suit deux temps : l’évolution de cette relation (engendrant la libération d’Evelyn) dans le temps présent et les aventures d’Idgie (le garçon manqué) dans le passé.

Les deux parties s’alimentent (et servent un dessein ‘féministe’) mais divergent dans le style et dans les ambitions. Le récit autour des deux filles (Idgie et Ruth, Ruth étant infantilisée et ‘sauvée’ par la « mauvaise influence » d’Idgie l’intrépide) est classiciste, emprunte avec succès les réflexes respectés. Idgie et Ruth renvoient à un archétype : héroïnes lisses de drames pédants pour moralistes en panne. La partie avec Bates et Jessica Tandy se passe de cette préciosité sûre mais molle. Elle ouvre la porte à des sentiments plus mobiles et chaleureux et rapporte des transformations, sans issues entendues. C’est la différence entre la sous-tragédie académique et l’enthousiasme léger d’une comédie affectueuse. Le film serait bien fadasse sans Bates et ses manques (au bénéfice de l’émotion, régnant sans partage) seraient odieux sans ce personnage. Au départ Evelyn est une boulotte décalée, rêveuse mais pas (ou pas trop) étourdie, victime de son manque de caractère.

En quête de signes (même pas de soutien sérieux), elle essaie désespérément d’attirer l’attention de son mari (gros, obtus, moche et amoureux des divertissements médiocres – mais gentil au fond et permettant de vivre confortablement). Elle se fait marcher dessus et est encerclée par les besoins tyranniques ou les conceptions des autres, qui la néglige ou l’utilise avec peu de précaution et d’intelligence. Ses instincts bienveillants et sa volonté tiède, présente mais indéfinie achèvent de la neutraliser. Pendant la majeure partie du film, elle est prise par des cours du soir débiles, lui expliquant comment être une bonne femme émancipée mais toujours conforme et même désormais sur-adaptée. De l’autre côté, la vieille Idgie devient un guide de vie, grâce à ses conseils directs (pas toujours les plus judicieux, comme cette prescription d’hormones pour retrouver la forme) et à son attitude vivace – un tempérament de dominant presque innocent, intimidant qu’en dernier recours, aimant plutôt épater et conquérir.

Bientôt Evelyn gagne en confiance, dépasse son modèle (qui a élevé un gosse retardé et semble impliquée dans la lutte des deux lesbiennes) en énergie grâce à son âge et à ses ressources, concilie générosité et gratitude avec affirmation de soi. Elle répond aux agressions et aux mesquineries, devient une battante sans aigreur ni morosité. C’est comme une Bridget Jones qui penserait clair et se trouverait des ambitions raisonnables, ou une Eddina Monsooun (AbFab) clean et capable de réussir ce qu’elle entreprend. En se secouant elle-même, elle trouve la motivation et la force pour secouer son entourage : elle se libère de ses mauvaises habitudes mais pas de son mari, qu’elle contraint à se réveiller, parfois avec des excès (coups de masses dans les murs) mais toujours avec de la suite dans les idées. Cette trajectoire rappelle Bagdad Café (sorti cinq ans avant, 1987), autre excursion existentielle d’une femme enrobée, bien plus affranchi sur le plan visuel et versant dans l’excentricité.

Les flashbacks d’Idgie, avec ces deux filles à la relation saphique prudemment explicitée, sont loin de communiquer une telle joie, même s’il s’agit d’une leçon emballée avec un minimum d’imprécations. L’architecture est traditionnelle, une ligne droite simpliste déguisée par des ralentisseurs futiles et des bouffées émotives redondantes. Tous les éléments du cinéma ‘critique’ des progressistes américains sont au rendez-vous, avec la ligue démocratique (et pro-minorités) contre le vieil ordre raciste et le patriarcat bigot, puis plus globalement une optique ‘ouvrez la cage aux oiseaux’. Le racisme est abordé à trois reprises et sert à flatter le personnage d’Idgie, celle qui ose servir des noirs au restaurant (dans le cadre de son job). Pour le meurtre du mari indigne de Ruth, un cynique (mais pas dark lui non plus) mâle blanc compte sacrifier Gros George afin de sauver Idgie, car après tout il faut défendre les femmes tandis que les blacks passent en second. Et comme nous sommes en Amérique, qu’importe les préférences, le passage au tribunal sera de rigueur.

L’originalité de ces Beignets, c’est sa moindre gravité par rapport aux habitudes dans le secteur : tout ‘coule’, les bons franchissent haut-la-main des obstacles terribles. C’est cohérent, tout en justifiant un engagement superficiel. Fracassons des murs en mousse, mais avec douceur et sans troubler ni cibler personne, ou alors de loin. Le Ku Klux Klan déboule au milieu du film, sans alimenter ou nuance une quelconque charge, s’évanouissant vite hors-champ. Cette offensive un peu planquée est davantage due à un idéal de réconciliation, de paix et de liberté, qu’à une véritable lâcheté : au pire, il est juste temps de se déployer, vaquer tranquillement et laisser bourreaux et tracas s’éteindre dans l’oubli. Beignets exprime la croyance suivante : des présences bienveillantes seront toujours là pour corriger les horreurs et les abus, fermer la page et aller de l’avant – au lieu de s’en tenir aux réactions saines mais vaines : pleurer et réparer.

Les atouts sur la forme sont nombreux : la qualité des actrices, l’art de l’enchaînement, la délicatesse du ton, l’élégance picturale, compensent les aspects plus paresseux ou discutables (comme l’approche sous-polémique). Toutefois ces Beignets ont la particularité d’envelopper démagogies et niaiseries avec une largeur d’esprit payante, à tel point que l’anecdote choc révélée au final (relative au cannibalisme) apparaît cohérente malgré sa violence. De plus le film, s’il se déroule sans surprises ou anicroches dans les grandes lignes, déjouera quelques évidences, notamment dans les derniers temps (par exemple, la mort ‘avortée’, ou les révélations sur le fameux meurtre avec Idgie accusée à tort mais effectivement liée). C’est donc en système qu’il affirme son rejet du fatalisme et son optimisme envers le genre humain, en déblayant la route avec générosité pour ses antagonistes, indifférence pour les espoirs de confrontation ou les logiques ‘argumentatives’.

Note globale 61

Page Allocine & IMDB  + Zoga sur SC

Suggestions… N’oublie jamais + Boys don’t cry + May/McKee 2003 + Sur la route de Madison + Thelma et Louise + Little Miss Sunshine + Juno + Quatre mariages et un enterrement

Scénario & Écriture (3), Casting/Personnages (3), Dialogues (3), Son/Musique-BO (3), Esthétique/Mise en scène (4), Visuel/Photo-technique (4), Originalité (2), Ambition (3), Audace (2), Discours/Morale (-), Intensité/Implication (3), Pertinence/Cohérence (2)

Voir l’index cinéma de Zogarok

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