LE COLLIER ROUGE (Rufin 2014) **

19 Juin

3sur5 Jean-Christophe Rufin fut l’auteur d’essais sur des sujets internationaux, avant de s’abonner à la forme romanesque. Ancien ambassadeur de la France au Sénégal (2007-2010), médecin avant de s’engager dans l’humanitaire (au sein de la MSF, Croix Rouge, Action contre la Faim), académicien depuis 2008, il a obtenu le prix Goncourt en 2001 pour Rouge Brésil (et le prix Maurice Genevoix pour Le collier rouge). C’est un multi-décoré, un admis, sans entrer franchement dans la catégorie des ‘experts’ souverains perpétuellement convoqués dans les médias. Tout le long de sa carrière, il porte un regard critique sur l’action humanitaire et ses effets (Le Piège humanitaire dès 1986, Les Causes perdues en 2001) sans pour autant s’en désolidariser.

En 2014 il s’inspire de l’histoire racontée par un ami photographe (pour Paris-Match), à propos de son grand-père, pour écrire Le collier rouge. Un héros de l’armée française y est menacé de bagne pour outrage à a nation (le collier rouge étant la médaille remise à son chien Guillaume en pleine cérémonie) ; le point de vue se forge aux côtés du juge chargé de l’interrogatoire. Le roman est émaillé de réflexions générales laconiques, d’ébauches de portraits fluides et perçants, donnant un peu d’ampleur à un programme très léger (comme le livre avec ses 153 pages de récits – en gros caractères et format de poche).

Le style est vivant et efficace, l’investigation est fade, tout se livre avec une belle transparence compensant la nonchalance. Un peu de rouille et cet opus ferait ‘scolaire’. Rufin est limpide mais garde toujours une espèce de détachement, sonnant comme une démission factice ; il se tient à la surface et commente de très loin, peut-être pour éviter de troubler l’esprit. Il ne faut pas aller à l’aventure, même si des petits ponts vers l’abstraction sont autorisés. Le livre regorge d’images élégantes et pertinentes et convainc surtout dans le registre émotionnel – même si la pudeur restreint la pénétration des situations plus noires.

Le commentaire d’ordre social et politique est permanent mais évanescent, sauf dans le dernier chapitre (IX) avant l’épilogue en deux temps. La confrontation du juge et du prisonnier permet de disserter sur la valeur du sacrifice, sur le peuple « fatigué de se battre même contre la guerre ». L’indifférence, mollesse et impuissance du peuple sont donc aperçues ; ce qui est présent aussi, mais que Rufin délaisse, c’est le pouvoir confondu avec des grands mots, d’autant plus inatteignable qu’il n’est pas désigné ni incarné (les symboles d’usage étant somme toute étrangers : ils ne déclarent pas la puissance de tel ou tel, le principe ou l’intérêt profond). À ces considérations il préfère une évocation nuancée de la fidélité et porter des conclusions humanistes.

La dévotion est louée mais tenue pour insuffisante ; bornée, elle appartient aux bêtes et non aux Hommes, qui se définiraient donc par leur capacité à fraterniser au-delà des groupes immédiats et en dépit des codes de conduite. Rufin envisage la loyauté à une échelle inter-individuelle où il la respecte (le juge, l’exemple de Morlac et même celui du chien Guillaume), tout en la refusant comme valeur cardinale. Il souligne son absurdité et son inévitable corruption lorsqu’elle pousse à se ranger derrière l’autorité ou les institutions (conforme à idée que « l’ordre se nourrit des hommes » – au lieu de l’inverse qui serait louable) ; la fougue des contestataires devient sous sa plume la cousine orgueilleuse de la soumission active (et ‘noble’). Une cousine plus sophistiquée, donc plus édifiante, mais mesquine et hypocrite. L’orgueil est identifié comme la source des conflits, des postures insincères (des romantiques par exemple) ou d’ambitieux.

Ce roman semblera certainement désuet aux rouges carabinés, qu’ils soient vieux gardiens ou de type Usul/fan de Lordon. Ils pourront y voir de la bonne volonté niaise de dominant, une liquidation pas trop coûteuse de culpabilité bourgeoise. En revanche ce Collier rouge endormira les bruns avant de parvenir à les fâcher. La fibre brune en chaque humain risque d’être assommée par ces gentils constats et ces espoirs, les coups portés sur le plan philosophique étant peu perturbants. C’est surtout le gêne totalitaire et policier que ce Collier rouge défie. Il retrouve ses traces dans la sacralisation de l’armée, l’héroïsme pour le compte de la nation, la mobilisation des forces vives vers une fin unique et décidée loin d’elles.

Rufin émet un point de vue de modérateur, manifeste une sorte de vieux centrisme, raffiné mais marqué par des schémas et des rêves épuisés. À la lecture se devine un auteur complaisant avec la douceur de l’establishment (ou agissant à cette fin), sceptique envers les idéologies franches et les grandes valeurs conservatrices ou nationalistes, pragmatique tout en étant fleur bleue. Profil négociable ; recevable même s’il contrarie par endroits, grâce à la capacité de Rufin à glisser entre les préoccupations et les points de vue. Au moins par les mots ou dans les buts abstraits, Rufin s’engage pour l’apaisement et l’équilibre. Après la sortie de ce livre puis celle de Check-point (avril 2015), Rufin aura une parole publique plus incisive, où la stratégie et une pointe de cynisme l’emportent sur sa tendance à vouloir sauver la neutralité de façade.

Note globale 57

Page Goodreads, Babelio, CritiquesLibres + Zoga sur SC

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