Archive | juin, 2016

49e PARALLÈLE ***

27 Juin

3sur5  En 1940 le Royaume-Uni est menacé par l’expansionnisme nazi. Le gouvernement de Churchill mobilise les forces défensives et adresse des instructions à la population britannique. Le cinéma aussi est mis à contribution. En octobre 1941, un mois avant Pearl Harbor (qui entraînera l’entrée en guerre des USA), sort le film 49th parallele, film de propagande anti-nazi (plutôt pédagogique, avec des allemands parlant anglais comme leurs hôtes). La réalisation a été confiée à Michael Powell, dont la carrière est en plein essor depuis quelques années grâce à sa conversion aux films de genre : guerre et espionnage. Powell deviendra par la suite un des réalisateurs britanniques les plus marquants et flamboyants, grâce à des films très ambitieux sur la forme et parfois sulfureux, comme Une question de vie ou de mort, Les Chaussons Rouges ou Le Narcisse Noir.

49th parallel se déroule en 1940, un an après l’invasion de la Pologne et alors que les Canadiens (auxquels le film est officiellement dédié, dans le générique d’ouverture) se sont engagés (le Canada déclare la guerre le 10 septembre 1939, sept jours après l’engagement de la France et de la Grande-Bretagne). Il suit six soldats allemands traversant le Canada, traqués par les autorités. Survivants du bombardement de leur sous-marin, ils cherchent à rejoindre les États-Unis, territoire encore neutre. ‘L’effort de guerre’ [auquel contribue 49th parallel] consiste à invoquer l’engagement des voisins américains, en plus de porter des coups à la philosophie (ou du moins aux aspirations) nazies. Le film de Powell et Pressburger le fait avec génie et est une merveille de propagande douce, malgré (ou simplement : avec) sa franchise (et son inévitable lourdeur). C’est un film de propagande avec de la politique à chaque réplique ; un film de guerre sans la guerre, mais avec ses troupes (des groupes actifs ou appelés à le devenir).

Nous sommes loin des champs de bataille et le plus souvent, loin des zones urbaines, des fortes concentrations de population et de la modernité. Ce groupe ressemble à une cellule de dissidents (secte/terroriste/espions) portée par idéologie nazie, dont le bon sens est mis à l’épreuve sur le terrain. Dans un premier temps ils sont dépeints comme des soldats zélés et propres sur eux, mais pas des sauvages. Malgré une recrue trop nerveuse, ils sont globalement calmes et toujours dévoués, leur violence est canalisée, tout au plus sont-ils parfois sourcilleux et constamment enclins à la colère. Progressivement leur destructivité éclate, leurs manières bestiales s’affirment. Les allemands passeront principalement par trois lieux : le repère des chasseurs-trappeurs d’abord, la ferme des chrétiens allemands ensuite, le campement chez les indiens enfin. Chacune de ces étapes renvoie au cosmopolitisme et au pacifisme, vécus concrètement et par choix par les canadiens (aux ancêtres venus d’Europe depuis le XVIe) ou des européens plus fraîchement débarqués (en fuite ou en escapade). Notons toutefois que ces migrants blancs s’installent parmi des peuples sans s’y confondre : les chasseurs avec les eskimos au début, puis Mr Scott avec les indiens sous son tipi, cohabitent mais leur laissent leur mode de vie. Ils gardent auprès d’eux le confort et les divertissements conçus par les européens – qu’ils sont par leur culture et leurs idéaux.

L’immense complaisance dont fait preuve le film assure son éclat tout en étant son inévitable et plus grand défaut. Le camp des bons, c’est-à-dire des non-nazis, est constitué quasi exclusivement de semi-anars gentils, individualistes mondains et collectivistes décontractés. La communauté Hutterite (cousins souriants des Amish), qui réalise dans un contexte rural et modeste une espèce de socialisme utopique, est présentée comme un parfait havre de paix et de tolérance ; c’est peut-être bien vrai pour ce cas précis, mais le film est hypocrite car il fait comme si l’autoritarisme, la bigoterie dégénérée, la violence, étant inconnues chez les nords-américains. Le regard humaniste se nourrit moins de raffinements sur le fond que de l’intelligence sur la forme. 49th parallel sait éviter la généralisation côté nazi au cas par cas et d’aller graduellement dans la mise en exergue du mal. Les caractères sont esquissés, les acteurs efficaces et intenses portent des carcasses motivées (Vogel est plus charitable et équitable ; les autres sont bien vivants mais sans atouts transparents), parfois potentiellement touchantes si la crispation n’entravait pas l’expansion des émotions positives (chez eux comme chez le spectateur).

Le film ne les présente pas comme des pions abstraits, leur laisse une épaisseur a-priori (sans qu’elle soit sondée d’ailleurs – l’uniforme justifiant cette démission, qui est aussi la leur). Au contraire, les coups portés au niveau idéologique et politique sont catégoriques. La nature pacifique et harmonieuse de la communauté Huttite sert de contraste au démon nazi : la rupture avec les inclinaisons égoïstes et mesquines de la nature humaine est confondue avec le rejet des racines allemandes. Le discours de Peter (Anton Walbrook), ‘centre’ du film (à la 66e minute), oppose un universalisme heureux où chacun serait inclus à un perfectionnisme nauséeux et dévoyé dont le nazisme et finalement l’identité germanique serait l’incarnation la plus brûlante (« notre germanité est morte », c’est « dur pour les anciens, une bénédiction pour les jeunes » car ici règnent liberté, solidarité et tolérance – et un ordre moral sur lequel on ne s’étend pas). Les nazis deviennent les boucs-émissaires des bataillons de l’inclusion : « Nous haïssons le mal qui envahit le monde (…) nous ne sommes pas vos frères. »

Le nazisme est dépeint comme un cancer, annihilant tout ce qui est « sain en ce monde », etc. Malgré la subtilité dans l’expression, cette vision est la caricature du portrait de l’ennemi viscéral, auquel les attributs les plus sombres ou agressifs de l’Humanité sont attribués. Cette vision est donc plus morale que politique. Cette représentation des nazis est d’ailleurs celle qui est taillée chez les occidentaux après la seconde guerre mondiale et jusqu’à aujourd’hui : en gros, voilà des brutes nihilistes ayant abusé de Nietzsche (pas cité ici), se sont sûrement stimulées en douce sur Baudelaire, mais ne suivent la voie du Néant que pour jouer les bourreaux, abominant et refusant pour eux toute faiblesse, toute tendresse. Cette représentation est cependant bien défendue en surface et ces nazis s’ils sont montrés comme rigides et hostiles (et foncièrement paranoïaques, avec une conviction d’être enviés et secrètement admirés -en tant qu’aryens accomplis- par le reste du monde), n’en demeurent pas moins des hommes, non des créatures fantasques. Le film montre leur censure des formes d’expression incontrôlées et la phobie de tout assoupissement : ainsi ces militaires pourchassent la faiblesse, comme le feraient leurs homologues normaux ; mais surtout ils bannissent la légèreté de l’esprit, les distractions de tout ordre, le moindre oubli à l’honneur et à l’affirmation de puissance. Toute espèce d’évasion (thème sur lequel le philosophe Levinas a disserté par la suite) est perçue comme une déliquescence (et par extension comme une menace, mais ensuite seulement) : par conséquent leur réflexe est dans la purge.

Purge des créations et des êtres : la partie du film avec Scott est la plus significative. Les deux nazis lui font payer ses provocations inconscientes (il ridiculisait Hitler face à ses deux invités égarés dans les bois) et son slogan « La guerre est accidentelle mais l’art est éternel » : ils brûlent les exemplaires de Mann (en se félicitant que le Reich l’ait chassé) et des œuvres de Picasso, font leur démonstration d’anti-intellectualisme. Scott le dandy éclairé garde son calme (sans lever le ton, garde la tête haute malgré la pression), se voit comme un gardien de la raison face à des gamins bestiaux. Après s’être moqué des ‘surhommes’ (savourant avec un pédantisme obtus la ‘défaite’ d’« un surhomme en armes contre un démocrate décadent et désarmé »), il laisse fuir le Lieutenant et son valet en prédisant que leur situation sera instrumentalisée par les nazis (mode : ‘laissons courir l’adversaire au lieu d’en faire un martyr’) – donc le sens du juste sera retourné, dans l’idée du film. Aussitôt vient la confirmation, avec les dépêches des communicants nazis : deux héros seuls face aux millions de décadents canadiens. Enfin 49th parallel souligne l’absence de compassion des nazis et également leur irréligion, en tout cas leur hostilité au christianisme ou à ses ramifications (les nazis sont heurtés par le peu d’égards pour la hiérarchie, la punition, au sein de la communauté présidée par Peter/Walbrook – ce sont en effet d’ultimes ravis de la crèche) ; leur axe de transcendance est ailleurs, il est défini par les incantations du Fuhrer ; c’est la race et son rayonnement.

La contrainte peut être favorable à la création, en générant discipline et motivation, à cause de frontières claires et d’obstacles à contourner. Être mis en position de défenseur est sûrement la forme la plus inspirante de contrainte. La mission donne de l’allant, de la confiance ; grâce à l’unité du propos, on pointe clairement ses buts et absorbe tout à son service. Avec la liberté dans l’invention et tout son talent à jeter dans l’exécution, on optimise les chances d’obtenir un résultat intense, de faire entendre un message – dans le moindre des cas, si jamais tout dérape ou que les ressources sont ridicules, il restera probablement une capacité à interpeller. Cette résolution peut être discutable, mais elle a des vertus : l’énergie. 49th parallel jouit de cette combinaison optimale et en porte les fruits : son efficacité et sa lumière permettent d’accepter son emphase d’une folie presque enfantine envers les canadiens (et la mauvaise foi de certaines postures) ; au lieu d’occulter cette part de candeur (et de parti-pris ‘ultra’ – même si charitables), ici on la magnifie. 49th parallel pourrait donc être un ‘modèle’ de propagande, mais sa trop grande part de subjectivité empêche la copie et l’emprunte voyante d’un style (voire quelques manières délurées) gênent carrément une telle vocation – pour une propagande dominée par le sérieux et l’urgence en tout cas. C’est plutôt une réussite unique, s’appuyant sur sa prostitution de fond pour se donner un cadre.

De plus 49th parallel mime l’ambiguïté avec génie, en répandant plusieurs feintes d’auto-critique ou du moins de distance à son propos. L’ultime séquence, dans le train avec le leader du groupe nazi, est éloquente en ce sens. Confronté au nazi planqué dans le ‘boxcar’ pour assurer sa fuite, un soldat déserteur (Brock, par Raymond Massey) se trouve en position de défenseur du camp du Bien (et des Alliés, groupe à muscler et élargir) contre celui de la bête immonde. C’est l’occasion d’un nouveau laïus à la gloire de la démocratie, sur une tonalité très populaire maintenant : ici on peut gueuler, se faire entendre et négocier, puis si ça échoue, au moins peut-on claquer la porte ou se taper dessus pacifiquement, c’est-à-dire de façon détournée. Petit resquilleur comme lui, il jubile en s’arrogeant le droit, après avoir forcé l’assentiment du contrôleur, de régler son compte au nazillon : il va le punir physiquement et le film s’achève là-dessus. Soulagement : les six nazis sont donc morts (ou laminés) ; soulagement embarrassé cependant. La satisfaction d’être venu à bout des méchants est gênée par des signes de confusion. Cette victoire a un côté sombre, la part de bête immonde rôde au mépris de toutes les frontières : prenons farde de ne pas nous faire corrompre aussi. Ne nous avilissons pas : voyez, c’est un vulgaire homme de main qui s’en charge, son allure est un peu trop exaltée et vicieuse pour célébrer impunément le triomphe sur la barbarie. La duplicité des humains et la gestion de la partie poisseuse, refoulée, des désirs criards et/ou absolutistes, sera au cœur de l’œuvre de Powell. Des tensions de cet ordre justifient des réalisations ultérieures comme Les Chaussons Rouges où la corruption et la beauté sont embrassées, Le Narcisse Noir où la transcendance et les flatteries matérielles tâchent de s’arranger ; Le Voyeur en 1960 sera un point culminant, où la préservation des ‘bonnes’ apparences vole en éclat.

Après ce film, Powell et Pressburger fonderont leur société, The Archers Films Production. Ils avaient alors déjà collaboré pour L’espion noir (1938) et Contraband (1940). Pressburger allait devenir le commis en chef de Powell jusque dans les années 1950. L’originalité du scénario, signé Pressburger, justifiera artistiquement l’Oscar attribué au film, pour des raisons évidemment politiques. Au-delà de ces considérations, 49th parallel pourra s’apprécier comme un excellent divertissement grâce aux péripéties fantaisistes de ses salauds itinérants. Le tournage en décors naturel et l’abondance de dialogues vifs (et ‘lourds’ de sens) gâtent le spectateur. Le film verse de façon irrégulière dans la comédie, avec un pic lors de l’oubli de carburant [pour l’avion], seul moment où les nazis sont présentés comme des bouffons irresponsables (quoique les jeunes recrues soient moins dégourdies, leurs offensives trop sanguines, ce qui participe à la ‘douceur’ du début du film où les nazis ont encore des airs de charlots patibulaires). L’efficacité du récit tient aussi au montage de David Lean (également à l’œuvre sur Pygmalion en 1938) : en effet ce fut son poste de 1938 à 1942, le premier où il joua un rôle crucial dans la conception d’un film, avant de devenir un champion du Top 100 BFI, comme réalisateur des grandes fresques Lawrence d’Arabie, Le pont de la rivière Kwai et Docteur Jivago.

Note globale 68

Page Allocine & IMDB  + Zoga sur SC

Suggestions…

Scénario & Écriture (4), Casting/Personnages (4), Dialogues (4), Son/Musique-BO (3), Esthétique/Mise en scène (4), Visuel/Photo-technique (4), Originalité (4), Ambition (5), Audace (4), Discours/Morale (3), Intensité/Implication (4), Pertinence/Cohérence (-)

Note arrondie de 69 à 68 suite à la mise à jour générale des notes.

Voir l’index cinéma de Zogarok

.

LE PEUPLE MIGRATEUR ****

27 Juin

4sur5  En 2001, Le Peuple Migrateur est le premier long-métrage déployant une logistique massive pour suivre de près un vol d’oiseaux. Le tournage dure trois ans et nécessite des innovations techniques (avec cinq appareils brevetés à la clé). Le film est centré sur la migrations annuelle des oies sauvages, sur des milliers de km. Il introduit d’autres variétés d’oiseaux (pélicans, canards, perroquets..) et quelques micro-péripéties à la marge. Les commentaires de Perrin sont réduits au minimum, les rares indications écrites sont objectives, donnant la race, la hauteur du vol, le lieu pendant la prise de vue, le trajet d’ensemble.

Ces images sont accompagnées de sons naturels, d’un large panel de cris d’animaux et de quelques musiques calmes (la bande-son est signée Bruno Coulais, collaborateur régulier de Perrin). Le voyage est peu scénarisé, ne cherchant pas à créer l’illusion de missions rapprochant des Hommes ou égayant les enfants (comme le font certains documentaires animaliers avec une mère cherchant sa progéniture, les querelles internes d’une meute, etc). Le film se structure en allant avec les mouvements de la Nature et des animaux. Il assure le suivi des cycles naturels (les vols, les circuits, les modes d’alimentation) et se nourrit d’aléas triviaux, comme les contacts avec les Hommes (chasseurs, scène des animaux en cage) ou leurs effets (le mazoute des marées noires).

Ce mode narratif non-conventionnel donne une impression de pureté ou de vérité. Sans forcer une quelconque magie ni inventer de la majesté, il arrive à générer des émotions agréables, figurer un horizon de plénitude. Cela donne un programme de faible intensité, très diversement appréciable (l’intérêt, sans se dissoudre, peut se faire superficiel voire s’amollir). Dans tous les cas il offre à voir un enfilage [constant] de beaux morceaux, une grande variété de points de vues et d’espèces, quelques pièges comme celui des crabes et de la mouette traînant son aile cassée (67e min). Malgré ses prouesses techniques et un enchantement certain, Le Peuple Migrateur n’a pas l’ampleur poétique de Microcosmos (1996, produit par Perrin), ni la richesse d’informations qu’un documentaire plus concentré aurait donné.

Les rushes du Peuple Migrateur serviront à fabriquer une série documentaire (3 épisodes de 52min) : Les Ailes de la nature, également étiquetée Galatée Films (maison de production de Perrin). Perrin et Cluzaud conjugueront à nouveau leurs efforts pour présenter Océans (2010), puis Les Saisons (2016, où le rejet de l’anthropocentrisme et la volatilité deviennent plombants). Ils tourneront aussi de nombreux documentaires, comme la collection Le peuple des océans pour arte. Perrin reste très actif pour le cinéma au-delà du poste de réalisateur, en tant que producteur, acteur (pour Barratier notamment) mais aussi narrateur (voix-off de La Planète Bleue, du documentaire L’Odyssée de la vie en 2005, VF du Parfum l’année suivante).

Note globale 78

Page Allocine & IMDB  + Zoga sur SC

Suggestions… 

Voir sur YouTube

Scénario & Écriture (3), Casting/Personnages (4), Dialogues (3), Son/Musique-BO (4), Esthétique/Mise en scène (4), Visuel/Photo-technique (5), Originalité (3), Ambition (5), Audace (4), Discours/Morale (-), Intensité/Implication (3), Pertinence/Cohérence (3)

Voir l’index cinéma de Zogarok

LE COLLIER ROUGE (Rufin 2014) **

19 Juin

3sur5 Jean-Christophe Rufin fut l’auteur d’essais sur des sujets internationaux, avant de s’abonner à la forme romanesque. Ancien ambassadeur de la France au Sénégal (2007-2010), médecin avant de s’engager dans l’humanitaire (au sein de la MSF, Croix Rouge, Action contre la Faim), académicien depuis 2008, il a obtenu le prix Goncourt en 2001 pour Rouge Brésil (et le prix Maurice Genevoix pour Le collier rouge). C’est un multi-décoré, un admis, sans entrer franchement dans la catégorie des ‘experts’ souverains perpétuellement convoqués dans les médias. Tout le long de sa carrière, il porte un regard critique sur l’action humanitaire et ses effets (Le Piège humanitaire dès 1986, Les Causes perdues en 2001) sans pour autant s’en désolidariser.

En 2014 il s’inspire de l’histoire racontée par un ami photographe (pour Paris-Match), à propos de son grand-père, pour écrire Le collier rouge. Un héros de l’armée française y est menacé de bagne pour outrage à a nation (le collier rouge étant la médaille remise à son chien Guillaume en pleine cérémonie) ; le point de vue se forge aux côtés du juge chargé de l’interrogatoire. Le roman est émaillé de réflexions générales laconiques, d’ébauches de portraits fluides et perçants, donnant un peu d’ampleur à un programme très léger (comme le livre avec ses 153 pages de récits – en gros caractères et format de poche).

Le style est vivant et efficace, l’investigation est fade, tout se livre avec une belle transparence compensant la nonchalance. Un peu de rouille et cet opus ferait ‘scolaire’. Rufin est limpide mais garde toujours une espèce de détachement, sonnant comme une démission factice ; il se tient à la surface et commente de très loin, peut-être pour éviter de troubler l’esprit. Il ne faut pas aller à l’aventure, même si des petits ponts vers l’abstraction sont autorisés. Le livre regorge d’images élégantes et pertinentes et convainc surtout dans le registre émotionnel – même si la pudeur restreint la pénétration des situations plus noires.

Le commentaire d’ordre social et politique est permanent mais évanescent, sauf dans le dernier chapitre (IX) avant l’épilogue en deux temps. La confrontation du juge et du prisonnier permet de disserter sur la valeur du sacrifice, sur le peuple « fatigué de se battre même contre la guerre ». L’indifférence, mollesse et impuissance du peuple sont donc aperçues ; ce qui est présent aussi, mais que Rufin délaisse, c’est le pouvoir confondu avec des grands mots, d’autant plus inatteignable qu’il n’est pas désigné ni incarné (les symboles d’usage étant somme toute étrangers : ils ne déclarent pas la puissance de tel ou tel, le principe ou l’intérêt profond). À ces considérations il préfère une évocation nuancée de la fidélité et porter des conclusions humanistes.

La dévotion est louée mais tenue pour insuffisante ; bornée, elle appartient aux bêtes et non aux Hommes, qui se définiraient donc par leur capacité à fraterniser au-delà des groupes immédiats et en dépit des codes de conduite. Rufin envisage la loyauté à une échelle inter-individuelle où il la respecte (le juge, l’exemple de Morlac et même celui du chien Guillaume), tout en la refusant comme valeur cardinale. Il souligne son absurdité et son inévitable corruption lorsqu’elle pousse à se ranger derrière l’autorité ou les institutions (conforme à idée que « l’ordre se nourrit des hommes » – au lieu de l’inverse qui serait louable) ; la fougue des contestataires devient sous sa plume la cousine orgueilleuse de la soumission active (et ‘noble’). Une cousine plus sophistiquée, donc plus édifiante, mais mesquine et hypocrite. L’orgueil est identifié comme la source des conflits, des postures insincères (des romantiques par exemple) ou d’ambitieux.

Ce roman semblera certainement désuet aux rouges carabinés, qu’ils soient vieux gardiens ou de type Usul/fan de Lordon. Ils pourront y voir de la bonne volonté niaise de dominant, une liquidation pas trop coûteuse de culpabilité bourgeoise. En revanche ce Collier rouge endormira les bruns avant de parvenir à les fâcher. La fibre brune en chaque humain risque d’être assommée par ces gentils constats et ces espoirs, les coups portés sur le plan philosophique étant peu perturbants. C’est surtout le gêne totalitaire et policier que ce Collier rouge défie. Il retrouve ses traces dans la sacralisation de l’armée, l’héroïsme pour le compte de la nation, la mobilisation des forces vives vers une fin unique et décidée loin d’elles.

Rufin émet un point de vue de modérateur, manifeste une sorte de vieux centrisme, raffiné mais marqué par des schémas et des rêves épuisés. À la lecture se devine un auteur complaisant avec la douceur de l’establishment (ou agissant à cette fin), sceptique envers les idéologies franches et les grandes valeurs conservatrices ou nationalistes, pragmatique tout en étant fleur bleue. Profil négociable ; recevable même s’il contrarie par endroits, grâce à la capacité de Rufin à glisser entre les préoccupations et les points de vue. Au moins par les mots ou dans les buts abstraits, Rufin s’engage pour l’apaisement et l’équilibre. Après la sortie de ce livre puis celle de Check-point (avril 2015), Rufin aura une parole publique plus incisive, où la stratégie et une pointe de cynisme l’emportent sur sa tendance à vouloir sauver la neutralité de façade.

Note globale 57

Page Goodreads, Babelio, CritiquesLibres + Zoga sur SC

Suggestions…

KIDNAPPÉS / SECUESTRADOS ***

19 Juin

4sur5  L‘espagnol Miguel Angel Vivas a centrée son œuvre autour de la peur. Son second long-métrage part d’un programme usé (home invasion avec une dose de thriller psychologique) pour fournir une démonstration virtuose. Secuestrados suit le cambriolage subit par une famille, sans tracer de fausses pistes ni laisser de fioritures. Le temps du film et le temps réel sont confondus (ou quasiment), le spectateur est impliqué au maximum grâce à la succession d’une dizaine de plans-séquences (comme pour Irreversible) et à l’usage de la Steadycam (appareil mobile utilisé à partir de 1976 et anobli par Shining).

Kidnappés (traduction française maladroite) est minimaliste, frontal. L’attention est portée sur les effets, la terreur provoquée par cette prise d’otage. Les procédés mis en place rendent inadéquates ou vaines les interprétations, encouragent l’empathie mais sans instaurer de sympathie pour les victimes. La vérité physique est fournie crûment, avec quelques artifices sonores comme ceux reflétant l’état de choc de la fille. Si tout ne peut être rapporté et qu’il faut trancher, les expressions faciales sont la priorité : elles portent l’angoisse profonde face à la mort, la peur animale, l’indice ultime de l’insignifiance d’une vie. Secuestrados cherche à aligner les émotions du spectateur sur celles des assiégés, notamment la surprise, qui revient toujours à sa forme radicale dans un tel contexte : la sidération, l’hébétement.

Ce film a donc les ressources pour constituer une expérience traumatisante. Pour autant Vivas rapporte ces horreur avec un point de vue de greffier sans états d’âme. Il n’y a aucune intervention extérieure, pas de musique additionnelle ou d’effets ramenant de la distance ; sans tomber dans l’écueil du pseudo documentaire. Le réalisme autorise le style, le style ici s’accorde au réalisme. Le film doit également sa puissance de frappe à son intelligence large, son souci de l’arrière-plan : il introduit les caractère sans en avoir besoin, sans surenchérir ni chercher à acheter ou détourner le spectateur de quelque manière, vers des fins annexes (cette famille est sans grâce ni promesses particulières, traîne manifestement ses complications sans que celles-ci viennent parasiter le déroulement de l’attaque).

Le spectateur n’a jamais plus d’informations que les protagonistes, juste l’angle visible maintenant. À une exception près, l’inéluctabilité du drame étant garantie par la séquence d’exposition. Aucune issue n’est à l’horizon, aucune compensation n’est permise. Secuestrados n’en rajoute pas, accepte de s’en tenir à la violence obscène et extrême mais banale ; les sensations de proximité s’additionnent (en tant que spectateur de cinéma, spectateur d’un événement dans le quotidien, spectateur physiquement entraîné et pris en otage – doublement lors des split screens). Dans ces conditions savoir que tout est déjà finit concernant ces gens dissipe l’angoisse pour mieux ‘blaser’ le désespoir et laisser la place à une urgence abjecte.

Note globale 75

Page Allocine & IMDB  + Zoga sur SC

Suggestions… Elephant/Van Sant + Panic Room + Funny Games + Buried

Scénario & Écriture (4), Casting/Personnages (4), Dialogues (4), Son/Musique-BO (4), Esthétique/Mise en scène (4), Visuel/Photo-technique (4), Originalité (3), Ambition (4), Audace (5), Discours/Morale (-), Intensité/Implication (4), Pertinence/Cohérence (4)

Voir l’index cinéma de Zogarok

.

LES SAISONS (Perrin 2016) ***

19 Juin

3sur5  Après les mers via Océans et les airs avec Le Peuple Migrateur, le tandem Perrin/Cluzaud propose aux spectateurs une immersion sur terre, dans les forêts. L’expédition consiste à parcourir 12 000 ans d’Histoire de la Nature (de la fin de l’ère glaciaire à aujourd’hui) aux côtés des animaux, avec des territoires représentatifs d’une pureté passée, en partie entamée. La domestication de certaines espèces, les progrès de l’agriculture et les ravages de l’industrie sont aperçues. Les commentaires sont rares, l’heure n’est pas aux explications et surtout pas à mettre en lumière les mœurs (révolues ou non) de l’Humanité.

Volontairement aléatoire, le récit tient en un enfilage de saynètes – comme dans la série Minuscule, mais avec un panel bien plus large : écureuils, chevaux, cerfs, canards, myriades d’oiseaux, ours, loups, renards, etc. Tous se croisent, participent (par instinct et/ou inadvertance) à des séquences communes sans que ne soient générés concerts artificiels, ou forcées les projections. Le montage invente ouvertement quelques touches d’humour humanisant (comme l’usure de Madame Ours), mais refuse l’instrumentalisation directe dans l’ensemble. L’effet malheureux à la clé : le spectateur est plongé dans la passivité, sans matériel adéquat pour les manipulations mentales, sans suspense ou continuité pour s’égayer.

Le film explore sans se poser ; il faudrait des découvertes ou de l’insolite pour compenser, ces morceaux sont bien rares (une danse d’oiseau tout de même). Il s’en tire honorablement en terme d’animation grâce à quelques pics d’intensité, ou des relances efficaces, toujours calmes et assurées. Perrin et son équipe ont eu la volonté louable de donner à voir les animaux de près et ‘pleinement’, en laissant l’humanité et ses tribulations au vestiaire. Cette ambition est accomplie mais son horizon est assez pauvre, rempli d’angles morts. Le point de vue est non-anthropocentrique mais Les Saisons ne se trouve pas de relais stable, donc pas de regard profond sur les constantes et les aléas mis en lumière.

Le mode ‘zapping’ prive donc d’une maturation claire et ne parvient pas à éluder l’ennui, mais a le mérite de la générosité. Il alimente la machine à éblouir sans recourir au merveilleux. Finalement Les Saisons remplit brillamment sa fonction ‘cinéma’, en laissant des images propres et distinctives ; comme dans les deux précédents opus (surtout Océans), la qualité de la photo est remarquable, digne d’en faire un ‘cas d’école’. L’expérience s’achève sur un constat alarmant, « l’apprenti sorcier » (l’Homme) déréglant les saisons. En voix-off Perrin plaide pour une alliance entre les animaux et les Hommes. La démonstration était belle, les suggestions pratiques, économiques et politiques manquent.

Note globale 66

Page Allocine & IMDB  + Zoga sur SC

Suggestions… Un Jour sur Terre

Scénario & Écriture (3), Casting/Personnages (4), Dialogues (2), Son/Musique-BO (2), Esthétique/Mise en scène (3), Visuel/Photo-technique (5), Originalité (2), Ambition (3), Audace (3), Discours/Morale (-), Intensité/Implication (2), Pertinence/Cohérence (3)

Voir l’index cinéma de Zogarok