PEINDRE OU FAIRE L’AMOUR

14 Mai

3sur5  Les frères Larrieu (Les derniers jours du monde, L’amour est un crime parfait) ont la particularité d’enthousiasmer la critique [‘officielle’] (essentiellement parisienne) et de désintéresser ou consterner le public. Peindre ou faire l’amour en donne l’exemple le plus catégorique, récoltant un concert de louanges notamment de la part des journaux principaux (généralistes comme Le Monde et Libération, ou spécialisés comme Chronic’art et Zurban) et une majorité d’appréciations calamiteuses côté spectateurs. Le climat vaporeux du film crée une première barrière, la nature des protagonistes, bobos ultimes aux préoccupations auto-centrées, peut susciter un vif dégoût. Paradoxal mais cohérent, pour un programme aussi doux et obstinément candide.

Bobo mais conscient de soi (« la propriété aussi est une émotion » nous dit Lopez) ! Les Larrieu n’optent pas pour une voie critique ou pour une complaisance aveugle. Leur approche est affectueuse, flanqué d’une compassion adulte et de petits emballements enfantins. À un niveau restreint, ce sont les problèmes de bourgeois vieillissants souhaitant s’égayer ; à un niveau plus large, c’est une tentative d’évasion tard dans la vie. Sa réussite a un prix et ne rend sûrement pas moins aigri, mais autrement, de manière subtile et pinçante, comme le ferait un poison délicieux. Les jeux de rôles (la première visite de la maison, en mode ‘présentation immobilière’) soulignent cette volonté de fuir vers un paradis tout neuf, avec ses émotions fraîches et ses scènes recyclées : Madeleine/Azéma cherche à garder et relancer sa fibre gamine. Son tempérament enjoué contraste avec celui de son mari William (Daniel Auteuil), à l’anxiété plus manifeste, la partition trop ‘écrite’.

Ce couple au bord de la retraite a une tendance à chercher ‘l’absorption’ loin des trivialités et des bruits du monde habituel. C’est la quête de « l’état de flux » (ou  »d’expérience optimale ») théorisé par le psychologue Csíkszentmihályi, mais sans risques ni dépenses, en se garantissant un cocon. S’affranchir ici signifie réduire les tensions dans un maximum de sérénité, voire s’endormir dans la joie. En ce sens William et Madeleine restent englués dans leurs acquis et donc rabougris malgré leurs gesticulations. Ils payent toutes ces années de négligence et de faiblesse, tout ce temps passé avec leur bande d’amis rassasiés, petits beaufs policés mollement accordés à la modernité et aux exigences du moment, se cachant leur identité de franchouillards dévoyés. On les voit dans quelques scènes s’échanger des mots fades, programmer des divertissements vains, peut-être pour imiter un élan vital anéanti, ou pour s’étourdir bourgeoisement par nécessité ‘mentale’ et conviction feinte. Leurs vies sont régies par les apéros, besognes pros et loisirs quadrillés, dont l’unique ‘sens’ est social.

En s’installant à la campagne (dans le Vercors), William (Auteuil) et Madeleine font la rencontre de couples plus jeunes qui ont sautés les caps auxquels eux ne viennent que maintenant ; le film s’ouvre sur l’échappée quasi quotidienne que Madeleine s’organise, où elle fait la rencontre d’Adam l’aveugle (Sergi Lopez, le Harry qui vous veut du bien). Lui habite déjà le cadre où elle vient se divertir, pratique la vie libérée, ‘facile’ et non ronflante qui meuble sûrement ses fantasmes. Voisins et initiateurs, Adam et Eve stimulent William et Madeleine : ce sont de nouveaux enfants, amis et amants à la fois ; mais à leur égard se développe aussi une espèce de rancœur. En apportant une satisfaction inespérée et des joies anachroniques, l’échangisme pratiqué par Auteuil et Azéma les renvoie à leur fin, sous toutes ses coutures. Fin de la vitalité réelle, fin du consumérisme souverain, fin des illusions et fin des marges.

Les Larrieu montrent ce réveil avec pudeur et tendresse ; finesse sans en faire trop, sans rendre les choses plus alléchantes ou dignes qu’elles le sont. La séance est lunaire, sa légèreté presque suspecte (comme tout état d’esprit trop net), l’insolite est bienvenue (l’incendie), le symbolisme enfantin (Adam et Eve). La transparence des Larrieu donne une impression de dilettantisme ; si ces manières ne conviennent pas, on peut encore apprécier les paysages (les films de Larrieu se déroulent dans les Pyrénées, leur région d’enfance) ou le casting (avec une petite présence du roudoudou absurdiste Philippe Katerine, alors en train de sortir de l’ombre grâce à Robots après tout – 2005). Avec ses post-68tards qui n’ont pas vécu ni remué grand chose, Peindre ou faire l’amour est une carte postale géniale : voici une bourgeoisie française typique pour conforter les a-priori des étrangers. Ce qui fait l’intérêt du film n’est pas seulement la lucidité des Larrieu, mais qu’ils arrivent à ce résultat plutôt qu’ils y souscrivent. Enfin que ce manège plaise ou non, il est à éviter pour un public trop juvénile qui y trouverait peu de sens, même pour s’y opposer.

Note globale 66

Page Allocine & IMDB  + Zoga sur SC

Suggestions… Tournée/Amalric

Scénario & Écriture (3), Casting/Personnages (3), Dialogues (3), Son/Musique-BO (3), Esthétique/Mise en scène (3), Visuel/Photo-technique (4), Originalité (3), Ambition (2), Audace (2), Discours/Morale (-), Intensité/Implication (3), Pertinence/Cohérence (3)

Voir l’index cinéma de Zogarok

 

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