LES DÉMONS DE LA LIBERTÉ **

21 Avr

3sur5  Trois ans avant Les Forbans de la Nuit, un des sommets du ‘film noir’, Jules Dassin (père de Joe) présente Les Démons de la liberté, où un groupe de détenus (menés par Burt Lancaster) fomente une évasion. Dassin est alors un cinéaste mineur quoique bien installé ; il a commis sept comédies avec la MCM et de beaux budgets ; Brute Force est son galon d’essai lors du passage à Universal. C’est sa première grande réussite et un ‘classique’ du film de prison. Les instincts politiques de la future victime du maccarthysme s’y révèlent d’autant plus facilement (sauf naturellement pour ceux qui se sont habitués à engloutir de telles ‘visions’ sans reconnaître leur partialité) que les enjeux dans le récit sont coalisés et rigoureusement simplifiés, ce qui donne une impression d’intelligence et d’efficacité. Brute Force possède ces deux qualités aussi sûrement que son discours sonne creux et se fonde sur des représentations contradictoires.

Pris sous l’angle optimal, Brute Force est un divertissement intéressant. Il propose une inversion ‘classique’ des normes et des dépositaires de la vertu. Les prisonniers sont de braves gars, le patron effectif de la prison est le salaud et les surveillants sont ses matons sans états d’âmes (ni haine ni, en général, violence). À ce titre Brute Force est un de ces énièmes films de prison avec des détenus proprets ; des films aussi tièdes que L’évadé d’Alcatraz avec Eastwood savent au moins afficher des personnages agressifs, à la virilité crue et antisociale. Il y aura juste quelques  »gueules » toxiques chez les figurants lors de l’orgie de violence finale. Dans le même temps, l’encadrement tient bien ces créatures, à tous les niveaux ; pas de mesquinerie ou de viol des droits fondamentaux, les hordes d’agents mutiques contrôlent avec placidité. Enfin, l’ambiance générale est très décontractée, les détenus cohabitent dans la paix, la sérénité, leur sécurité n’est jamais compromise ; c’est à un point qu’ils ont tout le loisir de devenir ‘fous’ sans s’abîmer.

En étalant sa vision sur un tel schéma, Les Démons de la liberté compromet son sérieux sans brader sa capacité d’impact. Il se livre d’abord comme un spectacle vigoureux où l’idéologie viendrait simplement se déposer, voire croiser les ambitions plus immédiates, pour des raisons de style ou de renforcement. Or Brute Force ne fait que s’ajuster sur cette vision, qui devient la clé de sa cohérence interne ; la vraisemblance de la fiction se substitue à une représentation étroitement liée à la réalité, tout en usant de moyens habiles pour se déguiser. Dassin a le génie de mettre du ‘gris’ dans un tableau en vérité totalement binaire ; la complexité de son intuition rejaillit sur le film mais n’est que dans son architecture, nullement dans son propos qui récupère tous les lauriers. Brute Force sait notamment éviter de caricaturer ses protagonistes, accordant leur part de cruauté aux bons et déchargeant les ouvriers du vicieux système ; il ne le fait que pour mieux charger le rapace au sommet, auquel tout ce qu’il prête de supplément d’âme est l’ignominie et un paquet de déficiences refoulées.

Astucieuse méthode de donner dans le manichéisme le plus absolu (plutôt que grossier) tout en ayant dans l’ensemble un logiciel doux, relativiste ; et compassionnel au maximum, certes avec une certaine perversion concernant le monstre invité au club. Lorsqu’il commence à imprimer les séquelles de ses passions despotiques, Mansey s’engage sans le savoir vers sa mise à mort. Il courre à sa perte en étant trop sûr de lui ; ou trop désireux de l’être, trop excité par les occasions de sa pâmer sur sa puissance. Ses élans sont contrecarrés par l’optimisme imprégnant le film, qui prend volontiers une tournure romantique, au risque parfois de commettre des écarts. Cela donne de beaux moments mélodramatiques (tous ces flash-back des prisonniers), typique de cette faculté du cinéma à précipiter dans des illusions manifestes mais séduisantes. L’emprunte idéologique s’amenuise alors, revient comme un correctif inadéquat : on veut suggérer du Zola tout en visant l’élégance ultime, qu’on obtient puisque les ressources et la volonté sont là. À ces moments Dassin laisse dominer son inclinaison à l’existentialisme et au goût de la tragédie ‘crue’, contemporaine ; tendances qui s’exprimeront avec succès dans Les Forbans de la nuit, ignorant la politique et reléguant le social à l’instrumental.

Tout ces biais font de Brute Force un Disney pour adultes ; sans la grâce et la majesté du Roi Lion, encore que ce soit une question d’affinités. La ribambelle de gentils est composé de stars de cinéma flamboyantes, accompagnés de quelques demi clowns sensibles ; ceux-là bouchent humblement les trous et ferment la marche, les premiers ont leurs séquences individuelles, flatteuses et presque chimériques. Ce sont des Castors Juniors arrachés au zénith de la truanderie glamour et non-violente ; presque des petits lunaires poussés par leur candeur et pris par hasard ou charité dans des chausse-trappes. Leur état psychique est bien explicité au travers de réflexions concises, notamment sur le « dehors » mythifié par eux, un peu comme des enfants fantasmant sur les opportunités d’aventures et d’émotions fortes (en s’imaginant un monde sûr, quoique parsemé d’autorités obtuses). Leurs rêves sont futiles et en font les proies de femmes fatales (Yvonne de Carlo) ou à la faiblesse irresponsable. Sinon en eux-mêmes, ils sont dépourvus de complexité, leurs états et comportements sont sans nuance (à l’exception de la dure réponse au traître, à la fin).

À l’inverse, le docteur et Mansey le sadique sont les vrais ‘cas’ : le bon et le diable, polarisés contrairement aux malheureux enfants, si affables, si candides face à la vie au fond. Complaisant avec Joe et les autres, le docteur est dès sa première intervention Monsieur réhabilitation s’en prenant à « ces murs » et constatant leur « échec ». Cette prise de parole est de la même nature : stérile pour l’immédiat, refusant ‘courageusement’ l’automatisme présumé (de la répression), appelée à mûrir chez les récepteurs avec le temps – sauf parti-pris pour le mal, c’est-à-dire parti-pris inverse à celui qui nous est suggéré. Forcément et comme le dit le docteur (bonne âme et rusé à la fois), le psychopathe ici c’est Mansey, le sous-directeur en passe de remporter la partie. Il incarne la « force brute » de l’arbitraire et aucune mission ni aucune morale ne lui sont accordés ; ce n’est pas un idéaliste, ni même un conservateur de quelque sorte, c’est un prédateur qui vient prendre la place qui lui sied, pour assouvir ses passions froides.

Pour le docteur, il n’a rien d’un leader ou d’un sur-homme ; en effet, nulle preuve « d’imagination » ou d’intellect bien développés, une « habileté » relative ; mais tout de même, un machiavélisme actif et avec des résultats. Il est conquérant à défaut d’être noble ou même profondément doué. En outre il soigne si bien son image qu’il arrive à feinter la commisération pour les prisonniers ; vrai irréprochable et salaud ‘lisse’ (le dominateur honorable et ambitieux), mais otage lui aussi (comme tout le monde dans cette taule – en effet, le spectacle se clôt sur une note philosophique) : de son besoin de violence, de sa libido dévoyée. Sur ce plan Dassin montre l’étendue de son inspiration et de sa capacité à dépasser la mise en scène dictée par la morale – mais il reste toujours proche de cette emprise et il y a une tension entre la créativité libre, la leçon progressiste et souriante, puis également le conformisme. En tout cas Mansey est de loin le personnage le plus riche et le seul à être torturé entre plusieurs facettes, malgré cette manie de toujours le ramener à sa position de ‘méchant’.

En somme Brute Force emploie des grands mots et d’amples postures sans prendre le risque d’être conséquent, ni de s’élancer dans les profondeurs. Grâce à son astuce et son génie, il arrivera à passer pour un produit audacieux et corrosif ; d’ailleurs, les critiques ont toujours loué sa dureté, son réalisme, etc. En vérité BF est un remarquable film d’action (produit par Mark Hellinger, qui recrute des comédiens et techniciens déployés pour Les Tueurs, le fameux thriller de Siodmak), dont l’efficacité pourrait être jalousée par tous ces paléo-blockbusters type Les 7 mercenaires ou autres produits trempant dans le western. La mutinerie finale (dans la cour de prison) navigue entre gunfight frontal et climax de film catastrophe ; les petites chimères de libertaire tiédasse viennent travestir la réalité quand on ne peut plus la refouler. Ce matériel va faire florès puisque rétrospectivement Brute Force apparaît comme un modèle du ‘film de prison’ tel qu’il a été conçu pendant plusieurs décennies dans le cinéma américain. En résumé : avec cette posture documentaire, ces représentations quasi romantiques et pour répartir les rôles, la main boursouflée d’une morale compassionnelle – mais ‘perplexe’ au lieu de lancer des propositions structurées (ce qui prépare le terrain idéal pour Vol au-dessus d’un nid de coucou).

Note globale 60

Page Allocine & IMDB  + Zoga sur SC

Suggestions…

Scénario & Écriture (3), Casting/Personnages (2), Dialogues (3), Son/Musique-BO (-), Esthétique/Mise en scène (3), Visuel/Photo-technique (4), Originalité (3), Ambition (4), Audace (3), Discours/Morale (2), Intensité/Implication (3), Pertinence/Cohérence (2)

Voir l’index cinéma de Zogarok

 

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Une Réponse to “LES DÉMONS DE LA LIBERTÉ **”

  1. Moonrise avril 28, 2016 à 00:10 #

    J’avais trouvé le film efficace. Les personnages m’ont parus intéressants, malgré le manichéisme de l’histoire. Je les avais tout simplement trouvés bien construits, même si le tout avait bien sûr un côté irréaliste.

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