SHOCK CORRIDOR **

18 Avr

2sur5  Samuel Fuller a servi l’armée américaine pendant la seconde guerre mondiale en participant aux avants-postes : membre de la Big Red One, il est présent notamment lors du débarquement en Normandie (en 1944). Cette expérience l’amène à tourner un documentaire sur le camp de concentration de Falkenau ; elle nourrira plusieurs de ses films ultérieurs, des films de guerre comme China Gate, Merrill’s Marauders puis surtout Au-delà de la gloire (1980). Fuller est également connu pour d’autres films : en plus d’une flopée de westerns, il a notamment tourné Le Port de la drogue et deux drames humanistes, White Dog et Shock Corridor.

Dans les deux cas, une intrigue proche du thriller, conventionnelle mais dotée d’un postulat improbable, sert un message politique criard, critique et progressiste. Shock Corridor, sorti en 1963 (soit l’année où se produit à Broadway l’adaptation pour le théâtre de Vol au-dessus d’un nid de coucou ; douze ans avant sa version sur grand écran avec Nicholson), devance White Dog de 17 ans et a acquis contrairement à lui (produit carpenterien racé et efficace) un statut de classique mineur. Il est notamment acclamé par Scorsese qui y voit l’Amérique assimilée à un asile d’aliénés. À juste titre car SC (pour lequel Fuller avait écrit une ébauche dès 1946 ; le projet est alors nommé ‘The Lunatic’) fait le catalogue des vices des USA à son époque, éclatant soudain à la face du journaliste Johnny Barett.

Celui-ci, pour obtenir le prix Pulitzer, décide de se faire passer pour fou afin d’être admis en asile psychiatrique, où il pourra démasquer l’auteur d’un crime. Optimiste arrogant et entreprenant, vrai héros américain, il s’est jeté dans la gueule du loup en croyant pouvoir dominer la situation et en tirer profit. Dans cette maison de fous, il a le loisir de constater des répercussions de la guerre du Viet-Nam (pas encore un bourbier), du poison nucléaire, de l’activisme du Klu-Klux Klan (avec le noir prenant parti pour ses oppresseurs, tenant leurs discours). Face à ce cortège de fruits pourris, Barett sombre dans la détresse et la démence. Son mouvement reflète celui promis aux USA, qui paiera pour sa négligence (à laisser les miséreux s’enfoncer, les lésés se multiplier, etc) : le compte à rebours est enclenché.

Par là Shock Corridor dénonce l’injustice des guerres, en tout cas celles des USA, l’exploitation impitoyable des ressources (humaines d’abord), la xénophobie. Il prend parti pour l’égalité raciale à une époque où le sujet monte (la sortie proscrite dans plusieurs régions est un gage de son potentiel polémique voire subversif). Le film est parfois jugé visionnaire car il s’attache aux maux et aux thèmes qui allaient devenir cruciaux dans la décennie à finir et celle à suivre. Il y a des points techniques pourtant plus louables, comme le travail sonore censé communiquer la chute de la folie ou le sentiment d’être agressé, ou les artifices en général pour les hallucinations et les rêves (la superposition de Cathy sur Barett pendant son sommeil).

Car il ne faudrait pas toutefois prêter à SC plus que ce qu’il donne et ce qu’il dit, ni se féliciter pour des qualités qu’il aurait par ricochets alors qu’il en est dépourvu ; ainsi sa représentation de la folie est vaguement défendable du point de vue théorique et en relation avec les parti-pris : au-delà de ces biais militants (légitimes), elle est médiocre quand elle n’est pas carrément imbécile. Nos fous de service multiplient les happening bizarres mais light, poussent des cris, racontent des histoires : un se prend pour un général, l’autre chante les Noces de Figaro en pleine nuit. C’est la ribambelle de cas psychiatriques adaptée aux enfants. Cette étroitesse affecte aussi le cas Barett : simuler la folie, voilà une entreprise complexe, aussi on abrège même les grandes lignes et foire doublement le coup, forcément.

Shock Corridor n’est pas neutre, pas nécessairement conventionnel, mais il est parfaitement prévisible en tous points. Le scénario est faible, le développement assez crétin, les marqueurs moraux ont bon dos. Ils annexent l’esprit critique en invoquant la complaisance ; permettent d’éjecter la réflexion, s’y substituent tout en la singeant avec des postures de révélation ‘cristalline’. Après tout, c’est ce que les moralistes font souvent. Le travail de Fuller consiste à déclarer ce qu’il trouve mauvais et signer une pétition de principe : pas bien riche. C’est peut-être courageux de le dire, audacieux de le faire, nécessaire pour mettre des sujets sur la table : mais que débattre là-dessus ? Les partisans sauront broder, les consciences molles se reposeront sur les enthousiasmes pétrifiés. Cependant cocher des cases n’est pas une vertu.

Les qualités du film sont dans ses parti-pris formels, son épure au service de grandes ambitions : les décors sont minimalistes, la face émergée de l’hôpital est essentiellement un couloir (substitut explicite d’une rue), avec le bureau du docteur et ponctuellement les dortoirs en bonus. L’unité remarquable de SC le rend agréable et lui donne un aspect incisif et sérieux. C’est là sa vertu la plus sûre et objective : son intelligence dans l’art de l’envoûtement. C’est un programme parental fait film, celui d’un père mielleux et abrutissant, accompagnant le spectateur, l’enjôlant pour mieux le convaincre et étouffer ses réflexes : plutôt qu’un brûlot, Shock Corridor est un pré-ET.

D’un côté la platitude de l’écriture est à minimiser en raison des principes qu’elle doit servir (le cheminement général, le retournement de la manipulation, ne sont que des artifices, leur richesse n’est pas au premier degré : soit) ; mais de l’autre, la démonstration est naine. C’est le civisme crétinisé par sa volonté d’enchanter et se mettre à la hauteur de toute la population (convictions mises à part). SC en vient donc à énoncer des vues aussi creuses que les pensées de Barett (les commentaires du narrateur – pensées et prédictions à chaud, lorsque Barett est devant les psys ou diverses inquisitions – sont quasi nuls) et à faire défiler les freaks, avec encore trop de compassion apprêtée pour que ça ait de quoi interpeller, tout en étant dans le grotesque. Voilà Oui Oui chez les fous ou Martine chez les zinzins, version censurée.

Au moins la vision de Shock Corridor permet d’éclairer les origines et motivations de la niaiserie de White Dog, de percevoir avec plus d’éclat la raison pour laquelle ses arguments semblent fonctionner sur un large public (ou la gaudriole d’ensemble paraître digne et ‘normale’). Dans SC, tout apparaît avec encore plus de netteté, grâce au relatif courage du film (ses outrances lissées et son catalogue étant en effet lourds à l’époque) : ligne droite de raisonnement, clarté du cri de justice ; démarche entièrement manichéenne et pédagogique, invitant le spectateur à la table des gentils et des compatissants avec des victimes désignées. Elles sont d’autant plus aimables et à plaindre qu’elles sont rapprochées d’enfants, leurs délires tenant souvent de leurs jeux. Dans White Dog, le focus est sur le coupable bien que le chien ne soit pas responsable ; la force du propos n’est pas compromise, mais le film n’offre alors pas la même possibilité d’engagement émotionnel. Le divertissement en lui-même prend alors le relais et bouche les trous, tandis qu’on s’offusque aussi brutalement qu’on pleurniche avec trop de distance.

Note globale 52

Page Allocine & IMDB  + Zoga sur SC

Suggestions… Volte/Face + L’Homme qui rétrécit + La Nuit des Morts-vivants (1968)

Scénario & Écriture (2), Casting/Personnages (2), Dialogues (1), Son/Musique-BO (3), Esthétique/Mise en scène (2), Visuel/Photo-technique (4), Originalité (3), Ambition (4), Audace (3), Discours/Morale (2), Intensité/Implication (2), Pertinence/Cohérence (2)

Voir l’index cinéma de Zogarok

 

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