MORT SUR LE NIL ****

14 Fév

4sur5  La plus massive et célèbre des adaptations d’Agathie Christie sort deux ans après sa mort (1976). Mort sur le Nil fait de l’ombre au Crime de l’Orient-Express signé Lumet (1974) et même au roman (Death on the Nile, 1937) qu’il porte à l’écran, ayant le bon goût d’en éluder les pesanteurs. Le superflu de la mise en place et de la seconde partie (le temps de la résolution) passe à la trappe ; la folie douce de Jacqueline et l‘agenda romantique de Simon et Linnet occupent davantage de terrain. Du récit de papier lourd et saccadé on passe à une balade splendide, épique à sa façon. Dans les deux cas il n’y a pas ou peu de sous-texte, que l’investigation et ses à-côtés ; à l’écran c’est l’opulence y compris sur ce plan-là. Le roman était une bagatelle ludique, le film un modèle de divertissement pur mais doté d’une emprunte forte, de ressources, de plans (et de ‘gimmicks’) marquants.

Savoir que quelqu’un va mourir rend l’affaire d’autant plus excitante. Dans la première partie, les protagonistes évoluent en vase clos ; un vase clos charmant et en mouvement. Mort sur le Nil prend le meilleur du voyage sans sacrifier le confort ; on a l’exotisme égyptien et l’excentricité désuète des anglais, les ruines de l’Histoire (la visite d’Abou Simbel et du temple de Karnak) et le pittoresque d’une actualité révolue (le temps du livre, début XXe, est conservé). Au milieu du film la mal-aimée vernie est poussée vers la sortie ; Poirot se lance déjà, sûrement mais tranquillement, dans ses déductions et reconstitutions. Tout le monde sur le bateau a une raison, même apparemment anodine, d’avoir tué : c’est généralement une question de concurrence, plutôt de la convoitise ou de la jalousie selon le cas. Outre les révélations (une démonstration digne de Maigret, avec une légèreté que lui ne se permettra jamais) et quelques anecdotes sur les sujets (un cadavre dans le placard), le meilleur de cette seconde partie tient aux simulations visuelles des hypothèses, lorsque Poirot passe au crible chacun de ses suspects.

Confiée à John Guillermin (La Tour Infernale, le second King Kong), la réalisation, peu visionnaire au demeurant, est éblouissante. La photo est exquise, les couleurs et les éclairages tendent à la perfection. Mort sur le Nil est rayonnant et léger, donne une impression de complétude telle qu’il peut s’autoriser une espèce de flegme génial, comme s’il s’agissait d’une routine royale. Le souffle romantique plaqué sur l’intrigue balance la froideur de l’investigation. Et surtout, la présence de tous ces personnages truculents arrache à une léthargie délicieuse. Les portraits versent parfois dans la stéréotypie pour mieux jouer aux poupées russes, ou donner une assise ‘traditionnelle’ à des manies ou des caractères singuliers. Un casting international, éclectique et ambitieux, donne leurs visages à ces bourgeois en croisière et à leurs assistants : il y a des références classiques (on dit aussi ‘légendes vivantes), des gloires du moment (Jane Birkin en laquais opportuniste) et des valeurs sûres de demain (Angela Lansburry, future madame Arabesque ; Maggie Smith – Harry Potter et Downton Abbey).

Mia Farrow en Jacqueline a la place la plus intéressante ; Bette Davis en a une plus discrète, pas du tout cruciale concernant l’affaire principale. Elle est Miss von Schuler, vampire à la retraite, sombre et blasée mais toujours avide et agressive, comme pour mieux s’accrocher. C’est une fenêtre ouverte sur les grandes heures de Baby Jane, dans un mode plus apaisé, plus présentable, sans sacrifier le magnétisme lugubre (dans le livre, elle a une « tête de crapaud » et des « joues fanées »). Cette intervention fait donc partie des cadeaux (ou sobrement : ‘détails’) totalement gratuits qui font l’essentiel du film – l’enquête n’en étant pas moins riche, encourageant une prospection ‘passive’ qui rend la séance captivante. Quand à Hercule Poirot, détective belge que tout le monde s’obstine à croire français, il prend la forme d’un petit gros sophistiqué, nonchalant et efficient. Peter Ustinov ré-endossera ce costume à cinq reprises (deux films : Meurtre au Soleil, Rendez-vous avec la mort ; trois téléfilms : Meurtre en trois actes, Le Couteau sur la nuque, Poirot joue le jeu).

Note globale 79

Page Allocine & IMDB  + Zoga sur SC

Suggestions…

Scénario & Écriture (4), Casting/Personnages (4), Dialogues (4), Son/Musique-BO (4), Esthétique/Mise en scène (4), Visuel/Photo-technique (5), Originalité (3), Ambition (4), Audace (2), Discours/Morale (-), Intensité/Implication (4), Pertinence/Cohérence (3)

Voir l’index cinéma de Zogarok

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