ÉLÈVE LIBRE ***

15 Déc

3sur5  En échec scolaire, recalé également à la sélection nationale de tennis, Jonas est gavé de toutes parts de généralités creuses déguisant leur impuissance ou leur indifférence en assentiment voir en prophétie bienveillante. « Si tu réussis ça, tu réussiras tout » lui glisse un des adultes : or non Jonas, c’est le début de la galère pour toi, tu va ramer et sauf si tu arrache les victoires, tu sentira la frustration et le désenchantement passer sur toi. Et surtout maintenant tu doit être autonome. Réellement. Et c’est le cœur de l’affaire : d’ailleurs tout le monde t’y engage. En paroles, éventuellement en actes. Mais chacun à sa façon. Peut-on apprendre l’autonomie ? Ceux qui la déclarent pour Jonas sont en train de le vampiriser.

L’adolescent paumé de seize ans est soutenu par Pierre, un professeur trentenaire, l’accueillant chez lui et le préparant au passage en candidat libre. Un couple au profil psychologique voisin gravite souvent autour d’eux ; ces trois amis et amants seront les formateurs de Jonas. Il l’introduisent dans leurs confidences adultes ; l’invite à partager ses expériences les plus intimes, à l’oral, généralement à table ; l’ouvre au passage au monde de la monde. Ils sont expansifs sur tout ce qui touche à la sexualité et ne ratent jamais une dissertation sur la saine transgression. Tout le reste n’existe pas, ni en eux, ni en-dehors.

Sous des allures éclairées, des mots directs et bienveillants, des postures rationnelles, ils sont sordides à chaque instant. A travers leur exemple malsain, Élève Libre s’intéresse à la place de la transmission dans le parcours d’un individu ; et pose le problème de la légitimité et du vice entourant cette notion. Le regard est résolument neutre mais néanmoins attaché, clinique, épuré au maximum de toute subjectivité émotionnelle (proche d’une certaine ataraxie de forme, qu’on sent coupée par principe du ressenti de fond de son géniteur). On ne prend aucun plaisir à regarder Élève Libre et tout ce qu’il expose sèchement inspire une sorte de répulsion diffuse ; tout en se donnant à l’implication émotionnelle (pour combler cette absence tragique d’emprise pédagogique et de chaleur) ou au désir de lapidation (que ce soit de celui qui accepte ou de ceux qui abusent).

On parle souvent de films ‘posant des questions’. Ils interrogeraient le spectateur, leurs personnages, les clichés, les perceptions individuelles ou sociales, parfois eux-mêmes. Souvent, cette formule est employée abusivement, là où un film ne faisait que poser un constat ou recycler lâchement des thèses. Élève Libre est très différent : toutes ses séquences interpellent l’auditoire, le somme de démêler, d’analyser et de juger ; avant que ses protagonistes ne s’en chargent, eux qui jouissent et proclament une absence de polarité, ne semblent connaître que l’hédonisme froid et jamais l’emportement gratuit. Élève Libre interroge en permanence ce qu’il représente et laisse au spectateur le soin et l’opportunité d’y apporter des réponses ou de nouvelles questions ; et se tisse au fur et à mesure, par-delà le malaise voir le dégoût ou le mépris, un rapport intense, cérébral mais surtout précisément moral, entre Élève Libre et soi. Comme une relance inlassable, alors que les dissertations se recoupent et accouchent de leur illustration matricielle (cette narration saisissant tant d’éléments au vol ne fait que converger vers la profondeur sur chaque question qu’elle soulève, tout en reliant les points – et, plus concrètement, en exposant la vraie et triviale finalité de ces sentiers tordus). On remonte le fil, c’est à nous de le qualifier, tout le reste du travail a déjà été fait et assumé sans états d’âmes.

Élève Libre est dédié « à nos limites ». Il ose montrer les effets de la paresse (à se dépasser, à voir ou comprendre), les manques naturels d’un individu ‘lisse’, naissant étranger à tout attachement ; dangers renforcés par la connaissance (notamment de soi) défaillante (cela concerne autant les bourreaux que les complices, les victimes, les passants dans cette histoire). C’est son positionnement moral théorique – quasiment isolé de la représentation. Il ose surtout traduire à l’écran la violence infligée en dépit du libre-arbitre ; mieux, au nom de celui-ci. La démarche est audacieuse et il n’y a pas besoin d’engagement manifeste lorsqu’on a un regard aussi virulent ; en dépit du maniérisme, Élève Libre frappe fort et précis, donnant une définition lucide de la perversion, lui attribuant des leviers et des avatars réalistes, présents, culturels. Ou quand l’argument de la raison pure, simple et intrinsèque (auto-référentielle), ne sert que la déresponsabilisation et la justification ; ou lorsqu’on prétend désaliéner une jeunesse ou libérer un esprit, on ne s’applique qu’à le perdre, le flouer, le rendre vulnérable.

Note globale 66

Page Allocine & IMDB  + Zoga sur SC 

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Voir l’index cinéma de Zogarok.

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