LES DIABLES ****

1 Nov

5sur5 Inspiré de l’affaire des possédées de Loudun de 1634, Les Diables est un grand film à scandale sorti en 1971, sinon une œuvre  »maudite », dont les décennies n’ont rien entamées de la fureur. Ken Russell, cinéaste iconoclaste s’il en est (à la limite de l’autisme impétueux – Altered States en est un magnifique exemple), s’y montre plus libre et exalté que jamais. Extraordinairement provocateur, blasphématoire dans ses démonstrations, Les Diables n’est pas un film contre la foi : au contraire, il aspire à la réparer et lui rendre hommage. L’objet de ce brûlot explicite est la religion organisée et des associations de malfaiteurs : dans Les Diables, Russell montre comme les tenants de la spiritualité officielle se reposent sur les institutions, la loi et les croyances pour s’en servir de piédestal vers le pouvoir. Ce dernier apparaît lui-même sévèrement écorné, avec le roi de France Louis XIII, souverain inconséquent et oisif, mettant en scène et prescrivant son goût de la décadence.

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Anticonformiste, virulent, Les Diables l’est, mais il arbore sa propre boussole morale : il rend un jugement sur son temps et sur la nature de la politique. En cela il n’est pas nihiliste comme on a pu le prétendre : c’est un pavé sans couleur idéologique, un cri de colère et de rage taillé pour atteindre sa cible. Le personnage de l’abbé Grandier ne se fie pas aux codes étriqués, il s’engage par l’action, son but n’est pas dans la parodie de vertu. Ce n’est pas un étudiant exemplaire et il s’assume homme, avec le grand et le petit  »h », avec aussi les faiblesses inhérentes : et pour autant, c’est le seul à la foi sincère, le seul à entreprendre des actions positives, bénéfiques et éventuellement désintéressées, là où ses homologues ne font que se servir de la parole divine comme d’une planque ou d’un piédestal. Cette disposition le met pourtant en porte-à-faux et il devient finalement l’accusé public et l’exutoire, chargé de tous les maux et vices qui tentent ou (qu’)entretiennent les autres.

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Au-delà de l’exploitation de la religion, de la subversion du rôle des institutions et des valeurs au service de comploteurs avides et mesquins, Les Diables apporte une leçon plus téméraire encore que ses démonstrations. Il nous rappelle que pour détruire un individu, une maison : on pousse ses occupants à la déraison, plus sordide encore : à l’irresponsabilité. Introduire l’inconscience et garantir la faiblesse pour détruire ce et ceux qui vous protège, voilà l’attitude des véritables prédateurs. Lorsqu’on brûle  »l’hérétique », c’est une ville en proie au délire, laissant sa laideur apparaître le temps de cette récréation sordide. Il n’y a pas de cynisme complaisant dans Les Diables : au contraire, ce film vomit les masques malsains, expose les mécanismes de l’aliénation et les véritables ressorts de la tyrannie (démagogie et spontanéisme, débauche et esprit de destruction) ; mais aussi tout ce qui se cache sous le vernis des sociétés hypocrites, des flics déguisés. Dans Les Diables, le rigorisme de façade et la sécheresse de sœur Jeanne ne servent qu’à compenser ses désirs brutaux (Vanessa Redgrave –la mère de Julia dans Nip/Tuck– nonne bossue ne jouissant que par sa maigre domination sociale et ses ébats fantasmés avec Grandier), tandis que les rôles sociaux de l’exorciste ou de Mignon ne servent que leurs desseins égoïstes.

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Un voyage en enfer, auprès des lieux et gens d’autorité ; une concertation avec les diables, des diables bien terrestres et à la cruauté hégémonique et triomphante. Les Diables est l’un des films les plus obscènes qui ait jamais été conçu : raffiné et hystérique, c’est un maelström de couleurs criardes, de formes improbables, de scènes d’orgie, générant la confusion, l’excitation et la fascination tout en entaillant profondément le spectateur. C’est une vision si féroce, brûlante et authentique d’une nature humaine dévoyée que Les Diables ne pouvait qu’être un monstre partout censuré, embarrassant ses distributeurs aujourd’hui encore. On ne peut plus oublier les décors conçus par Derek Jarkman, l’aperçu incisif des autorités (morales) dévoyées, la richesse inouïe de ces Diables réfutant toute limite, de la même manière, pour le coup, que ses personnages corrompus. Pas enfermée dans son époque comme d’autres films de Russell, cette production expérimentale et culte a probablement inspirée L’Exorciste, reste un modèle de déluge opératique sur grand écran (Russell a d’ailleurs filmé des opéras dans les 80s), une référence de la réunion de l’érotisme le plus ardent et la violence la plus pénétrante. Visionnaire, unique et sophistiqué, il n’aura jamais fini de sentir le souffre ni d’éblouir.

Note globale 94

Page Allocine & IMDB

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Voir l’index cinéma de Zogarok

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