EUROPE 51 ***

18 Oct

4sur5  Dans Europe 51, Rossellini met en scène une icône mal raccordée avec les clivages de son temps (catholique, communiste, capitaliste), s’en affranchissant pour traiter des questions politiques, sociales et économiques à sa petite échelle, humaine. Ingrid Bergman incarne une bourgeoise dont le fils meurt des complications liées à sa tentative de suicide. Elle réalise l’artificialité de son existence et son égocentrisme stérile. Submergée par un amour à donner, elle s’engage auprès de pauvres et rompt mécaniquement avec son milieu. Rossellini s’est inspiré de St François d’Assise (déjà le cas en 1950 avec les Onze fioretti), de Simone Weil et de son propre vécu pour inventer cette histoire. En plus de ces cas spécifiques et du décors social, la parabole pourrait concerner l’actrice suédoise elle-même, fraîchement émancipée du système hollywoodien (vue dans Casablanca, Les Enchaînés), possédée par son rôle de sainte sans le dogme.

À partir de sa rencontre avec Ingrid Bergman (pour Stromboli en 1950), le cinéma de Roberto Rossellini se transforme. Après avoir donné le coup-d’envoi du néoréalisme via sa trilogie de la guerre (Rome ville ouverte, Paisa et Allemagne année zéro), Rossellini s’engage sur des sentiers plus intimistes. La dimension chorale s’efface au sens strict, laissant l’ascendant à un personnage central. Néanmoins l’essentiel se joue toujours à l’extérieur, en lien avec les conditions sociales et économiques de l’environnement et des autres protagonistes. Des réalités crues sont abordées avec sensibilité, sans distance ni idéalisation (à rebours de la victime ou du prolo vertueux, passif et finalement chimérique des bourgeois de gauche), quoique sans creuser au-delà de ce qui se donne ici et maintenant. Sauf pour les acteurs qui ne sont plus amateurs, les méthodes sont toujours les mêmes, mais atténuées : l’approche est ‘à vif’ et proche du documentaire, le style est dépouillé (mais pas la photo d’Aldo Tonti), la ‘morale’ est déployée sans leçons ni principes, plutôt en laissant une expérience la faire s’animer.

Rossellini filme cette expérience dans toute sa banalité terrienne et avec emphase ; il accepte et montre ses protagonistes, en faisant des instruments sans doute émoussés, rebelles. Le général de la Rovere en sera l’exemple le plus fort, car son protagoniste principal serait hors-contexte une ordure et l’est encore à l’écran ; mais comme nous sommes plongés dans le bain qui est le sien et comme Rossellini fait des films plus que du cinéma, nous acceptons nous-même la situation, emportés par le flux, avec des gens assumant des rôles les dépassant (dans Allemagne année zéro, une génération est désarmée pour affronter cette pression ‘invisible’). Les crises existentielles sont liées à la guerre et ses résultats avec Rossellini ; ici le ton est plus tranchant. Les autorités décrétant Bergman folle ou en perdition ont des visages mais peu d’histoire : il y a un système et pas d’hommes, plutôt ses fonctionnaires obtus. Ce système fait la synthèse par défaut des forces contradictoires dominant alors une société dure et sans élan, où le bonheur est simpliste et l’amélioration pour le grand nombre un défi insoluble.

Note globale 74

Page Allocine & IMDB   + Zoga sur SC

Suggestions…

Scénario & Ecriture (4), Casting/Personnages (4), Dialogues (3), Son/Musique-BO (3), Esthétique/Mise en scène (4), Visuel/Photo-technique (4), Originalité (3), Ambition (4), Audace (4), Discours/Morale (3), Intensité/Implication (4), Pertinence/Cohérence (4)

Voir l’index cinéma de Zogarok

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