CRASH ! (James Graham Ballard – 1973) ***

12 Oct

4sur5  L‘un des éditeurs potentiels de Crash a suggéré dans une note laconique d’enfermer son auteur, manifestement troublé. Le premier opus de la ‘trilogie du béton’ (suivront L’île de béton et I.G.H.) met en scène une perversion post-moderne, avec sa communauté de fétichistes des accidents de voiture. Controversé à sa sortie (en 1973), le roman connaît un destin remarquable. Il apporte la célébrité à James Graham Ballard et influence de nombreux artistes, dans la littérature (retentissement auprès de William Gambson, un chef de file du cyberpunk) et au cinéma, au rayon musical des groupes d’industrielle (Nine Inch Nails) et de post-punk (Joy Division). Les projecteurs se braquent également sur sa Foire aux atrocités, précédent roman paru en 1969, associé à Crash pour le désigner comme auteur « visionnaire ».

Le ‘héros’ (reflet déclaré de l’auteur, nommé James Ballard) est un ancien présentateur télé, se rapprochant d’une espèce de secte après son accident. Il y trouve Vaughan, personnage bestial et dangereux, quoique bien ravagé et engagé dans une sorte d’agonie volontaire, consumériste. Avec son épouse Catherine, James forme un couple stérile, dans une union libre bizaremment étriquée. Ambiance générale : un monde urbain régnant sans partage, dans lequel on s’est dissout ; les technologies sont en passe de devenir le véhicule des ‘âmes’. Cette passion des accidents est donc logique – elle promet la rencontre et surtout le soulagement ultimes, dans un univers oppressant quoique confortable, où il semble ne jamais avoir régné de morale. Atmosphère de décadence globale imminente : à l’avant-garde de la ‘dépression’ des esclaves de la technologie.

Au départ c’est réjouissant. Style intense, introspection exubérante et un peu maniaque ; Ballard se répète, creuse, encore, toujours. Certaines échappées sont impressionnantes, comme cet extrait de la vie fantasmatique de Ballard qui fournirait la matière à un hentai gore (le rêve où Catherine porte l’enfant d’un démon). Une logorrhée vigoureuse, jamais dans le pur baratin quoiqu’elle flirte de loin ; progressivement cependant, une forme de ‘statut quo’ l’emporte. Les perversions au programme visent un état final et immuable ; les protagonistes sont déjà en grande partie rayés de la carte. Le monde social et les échanges convenables, décentes à tout degré d’entendement, s’effacent, James Ballard (celui du livre) et son entourage s’avancent vers leur chute sans entrain, avec un peu de tristesse et un désir de plus en plus ‘court’.

Le sexe est perçu partout, jusqu’au grotesque. Sa collusion avec les accidents de la route est plus qu’un catalyseur ; c’est son summum, la dimension la plus noble de cet érotisme polymorphe. Avec les accidentés et la proximité de la mort, le mari de Catherine cherche une présence spécifique : la ‘froide’ dégradation balaie les valeurs humaines, fatiguées et trop faibles. Le roman prend vite une tournure plus torturée, plus hypnotique, offrant à contempler non des fantaisies mentales, mais un processus de décomposition embrassé sans vergogne.Le héros s’ouvre un champ vaste et sinistre, mais reposant. Les détails pervers abondent, la gestion des frustrations et besoins obscènes occupe l’attention du personnage, en prenant régulièrement des propensions borderline. Cependant les actes les plus répréhensibles (en-dehors des atteintes à soi-même) sont refoulées dans les songes ou les projections évasives ; l’exaltation très ‘canalisée’ du héros tend à gommer l’impression de ces frontières, tout comme lui ne les ressent plus.

Les mêmes idées sont répétées inlassablement – ce qui devient un mal quand elles ne sont plus approfondies, mais employées à des décalques d’esthète un peu frivole. Ballard les étend, les rabâche, enchaîne les cérémonies flanquées des sentences identiques (l’éternel retour du « chromé »), des variations au détail ; suggère encore et encore « les nouvelles formes » de sexualité automobile mais somme toute omet d’en donner l’expression future tant évoquée. Il s’en tient à ces défilés visqueux et de plus en plus violents, présente avec une fausse placidité leur logistique (les mannequins, les simulations). « Le premier roman pornographique fondé sur la technologie » (préface de l’auteur) en est surtout un de SF : ce ‘paradis’ mécanique à la puissance froide et indifférente, sa barbarie léthargique et ses charmes sordides bien tenus en laisse, c’est selon Ballard la conclusion garantie de la norme d’aujourd’hui. Même si Cronenberg a fait part de son scepticisme lors de sa prise de contact avec le livre, les connexions avec son propre univers sont évidentes : la nouvelle chair est au cœur des ébats de Ballard, Cronenberg en explicitait une autre dans Videodrome.

Quand les dernières heures approchent, la torpeur installée est nécessairement secouée. Au moment où Vaughan abime un peu Catherine, le héros parle de soulagement ; son regard sur Vaughan s’éclaircit ; et puis il entrevoit son dessein ultime, lié à ses enthousiasmes autour d’Elizabeth Taylor (l’actrice américaine, dont on avait fait mention dans les premiers temps du livre). L’infirme et ses déchirures signent un accomplissement net des célébrations tant recherchées ; la sauce monte toujours, l’aboutissement tarde.

Alors Ballard se lâche et livre un de ces petits passages monstrueux, évoquant un grand déchaînement collectif où même les vieillards avides de cul frais et les pédophiles trouvent leurs comptes (dans un fringant anus artificiel ou un corps à l’agonie recomposé avec ses propres morceaux). L’univers de Ballard est finalement possédé par ces élans de morts à tous degrés. Après la convoitise et les poursuites malsaines, vient la compassion. La fascination pour Vaughan laisse place à une connivence homosexuelle, présentée comme le résultat des coups portés à leur énergie vitale. Pendant qu’ils projettent et vont chercher les issues morbides, ils se désenflent, chacun se taillant une jouissance ultime à la mesure de ses rêveries.

Note globale 73

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