NOUS NE VIEILLIRONS PAS ENSEMBLE **

5 Oct

3sur5  Maurice Pialat entame sa carrière de cinéaste sur le tard. Après une poignée de courts (L’amour existe, Janine, la série des Chroniques turques), il accomplit son premier long-métrage en 1968 à 43 ans avec L’Enfance nue, au point de vue cru et complaisant sur la réalité d’un orphelin livré à des tuteurs gâteux. Après une série pour la télévision (La Maison des bois, feuilleton de 1970), Pialat présente un second long, cette fois avec des acteurs professionnels. Jean Yanne et Marlène Jobert y mènent une liaison pathétique, vouée à l’échec comme l’indique le titre. Sauf qu’ils ne savent pas se quitter.

Jean est toujours plus odieux envers Catherine ; elle s’accommode de ses bassesses, par lâcheté et paresse encore plus que pour satisfaire son franc masochisme, sans doute rassasié depuis longtemps. Ils ne s’aiment déjà plus, se méprisent, mais une petite pointe de connivence due à l’habitude et au passé commun les rapprochent toujours ; ils sont minables mais minables ensemble. Ce sont deux amorphes tourmentés, noyés dans leur médiocrité, leurs besoins rustauds, leurs occupations de ploucs fatigués. Ils se sont trop bien trouvés. Pourtant Jean est marié à Françoise (Macha Méril, blonde en ce temps là), bien plus jolie, réactive et délicate ; Catherine fait pâle figure face à elle et Jobert est enlaidie et vieillie pour ce rôle, du moins au début du film.

Jean la rejette car cette nerveuse abattue est nulle comme lui ; elle a peur de décoller, évite la réussite, investi son intelligence dans l’inertie. On voit. On voit bien qu’ils sont moches, qu’à ce moment il est lourd, qu’elle se fait bête, qu’il en chialerait presque d’être aussi impuissant, etc. On les voit s’appeler, après deux ruptures en un éclair et c’est débile. Et le film suit le cours de cette débilité, rigoureusement torve. Pialat n’y met pas de panache, mais une ‘entièreté’. Et à force de s’éterniser, de répéter les mêmes schémas grotesques sans accepter d’en rire ; nous aussi on deviendrait bizarrement otages de cette aberration désagréable, vannés mais résignés à traîner dedans en attendant le crépuscule.

Sans avoir la violence de La Gueule Ouverte (prochain opus et coup d’arrêt à la carrière de Pialat en raison du désastre commercial), cet extrait de l’oeuvre de Pialat met en relief ce que son cinéma a de plus dissuasif et impérieux. Ce n’est pas encore Loulou (avec Depardieu et Huppert) mais c’est du cinéma bœuf accompli, sans malice ni manières. L’implication de l’auteur semblerait minimale s’il n’y avait ce fiel criant à chaque portion de séquence. Sitôt qu’on regarde autour du film, son caractère autobiographique devient évident (il est même tiré d’un livre du réalisateur, publié aux éditions Galliéra). Le personnage confié à Jean Yanne (cinéaste raté, bourru et abject) est un décalque de Pialat.

Cela ne suffit pas à rendre le film remarquable ; en-dehors de ses émotions ‘pourries’, crachées avec une distance de sécurité et pleines d’aigreur, Nous ne vieillirons pas ensemble se refuse à germer. Le travail ‘formel’ n’est pas omis mais Pialat en dénie l’importance, au profit de la cure féroce et son réservoir de fulgurances. C’était déjà le cas dans L’enfance nue et les sentiments sales seront toujours son totem, mais à ce niveau de ‘savante’ négligence cela devient terne – l’amertume est chargée de tout. Dans le fond c’est juste une simple vieille histoire de couple, voire de coucherie, en train de se rétamer ; le supplément c’est de l’afficher dans toute sa capricieuse dégueulasserie, mais sans véritable inquisition.

Finalement c’est un peu comme les heures crasses de Tavernier, celui de Coup de torchon, mais devenu apathique y compris à propos de lui-même et l’imaginaire de ses turpitudes, court à tous points de vue. Pialat demeure sans jugement à propos de cette fosse ordinaire où il nous balade, avec sa part de génie. Le film connaît un grand succès à sa sortie, avec 1.7 million d’entrées et une reconnaissance critique envers son auteur. Yanne, qui allait bientôt passer derrière la caméra (Tout le monde il est beau tout le monde il est gentil en 1972) reçoit le prix d’interprétation masculine à Cannes, malgré ou peut-être à cause des circonstances troublées du tournage, entre ses conflits avec Pialat (incapable de diriger un acteur selon lui) et l’agonie de son épouse.

Note globale 57

Page Allocine & IMDB  + Zoga sur SC

Suggestions…

Scénario & Ecriture (3), Casting/Personnages (4), Dialogues (3), Son/Musique-BO (-), Esthétique/Mise en scène (3), Visuel/Photo-technique (2), Originalité (4), Ambition (3), Audace (3), Discours/Morale (-), Intensité/Implication (3), Pertinence/Cohérence (3)

Voir l’index cinéma de Zogarok 

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