AMERICAN GANGSTER ***

17 Juil

4sur5  Après avoir fantasmé sur la figure du héros dont la rage sublimée en ferveur mystique édifiait jusqu’à ses ennemis (Gladiator) et sur celle de l’aristocrate individualiste ardent défenseur du bon goût dans la civilisation endormie (Hannibal), Ridley Scott s’est définitivement arraché aux 90s laborieuses pour ouvrir une décennie beaucoup plus flatteuse. Pendant ce second âge d’or, il a marqué les esprits avec La Chute du Faucon noir et Kingdom of Heaven, l’un rempli d’amertume, l’autre pétri par la foi dans la victoire éternelle sur les ténèbres et l’obscurantisme.

American Gangster est un habile compromis entre ces deux-là : classiciste et méticuleux, il mêle mythologie urbaine et démarche d’entomologiste. Avec l’appui de Franck Lucas, dealer d’héroïne dans le Harlem des 60s, Ridley Scott a reconstitué son histoire avant la case prison pour réaliser un portrait typiquement américain, sous la forme de film-fleuve mêlant grandeur et décadence, réussite par les chemins parallèles et conformisme paradoxal. A celui-ci (interprété par Denzel Washington) s’oppose un flic incorruptible (Russel Crowe) et jusqu’au-boutiste, poursuivant autant le bandit qu’une vertu égoïste qui ne lui rend rien. Le film ne dit pas qu’il deviendra le bienfaiteur et l’ami du premier grand mafieu noir immortalisé par Hollywood.

Regard sociologique, critique et emphase se confondent ; il n’y a de complaisance que dans la langueur du style et l’attitude omnisciente de la caméra. Cette confrontation lucide à la réalité, accompagnée d’un fatalisme amoureux, créée une étrange atmosphère. On y ressent une sensation de morosité, propre à toute conscience qui voit trop bien, et en même temps la chaleur intense et discrète dégagée par la cohérence d’un système humain vigoureux, si hypocrite ou fragile soit-il.

Ridley Scott n’est ni dans la grandiloquence des Parrain ou de Scorcese, ni dans l’ivresse de Scarface et son film n’est pas non plus un cri contre l’injustice comme Serpico. Pourtant nous pensons à toutes ces références et American Gangster n’a pas été conçu en les ignorant ; il s’offre en grande synthèse par-dessus les points de vue privés, pour revenir à ces fresques sans âge, éthérées et matérialistes, où suintent l’extase et la dépression. En ce sens, c’est moins un hommage au cinéma de genre dans lequel il s’inscrit que l’incursion dans une réalité sourde et familière, alimentée par les fantasmes et la philosophie.

Le constat est sans ambiguïté mais hors-jugement, porté par cette fascination teintée de pitié, rendant l’ensemble paradoxalement plus pénétrant et même plus édifiant qu’une œuvre qui aurait assumée une démarche plus moraliste. Dans l’ensemble de sa filmographie, Ridley Scott fait de ses personnages des ambassadeurs de conscience, brisant un certain flot courant pour soudain retourner le réel sur lui-même. Dans American Gangster, personne n’assume directement ce rôle, mais le film tout entier s’y dévoue explicitement. Il était logique que d’anciens agents du FBI se sentent offusqués, pourtant ce qu’ils appellent  »diffamation » est un compte-rendu poétique et sec n’incluant les institutions et les criminels que comme les éléments d’une destinée collective.

Ainsi Ridley Scott subjugue la morale habituelle du film de gangster, mais pour elle en revanche il n’a pas d’égards particuliers et la confond dans cet ordre spontané dont il expose toute la grandeur et dévoile toutes les bassesses. Pour Franck Lucas, son business l’érige en « homme de la renaissance ». Le gangster sait, comme les autres hommes qui s’y sont résignés, qu’il faut jouer avec les règles et le système, mais il y a un point de rupture. C’est un ordre intégrant les paradoxes et la volonté humaine, l’individualisme brutal et les traditions collectives : on peut prendre et s’imposer, il y a des risques, une gloire et un salut, mais tout peut s’arrêter n’importe quand, sitôt que les règles se retournent ou que l’ordre devient plus susceptible. Ce n’est pas une affaire de bien et de mal, c’est plutôt celle de rapports de force tacites (quel est l’idéal de la société et ses composantes) et explicites (lorsque la loi publique ou les gangsters mieux lotis reprennent leurs droits). Sous ses allures banales et virtuoses, ce film rude et sophistiqué illustre parfaitement la dualité complice entre l’immanence toute-puissante et l’académisme moral, éternel juge de dernière instance, au cœur de l’imaginaire américain.

Note globale 74

Page Allocine

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Voir l’index cinéma de Zogarok

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Une Réponse to “AMERICAN GANGSTER ***”

  1. Selenie Cinéma juillet 20, 2015 à 17:27 #

    Superbe épopée mafieuse, un grand film

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