LES VESTIGES DU JOUR ****

15 Juin

5sur5  Un des rares reproches qu’on pourrait adresser aux Vestiges du Jour, c’est son classicisme exagéré, son perfectionnisme absolu frisant avec le conservatisme figé. Or c’est justement son sujet ; et c’est bien ce traitement en adéquation qui rend la balade si passionnante. Réalisé par James Ivory (Maurice, Chambre avec vue), cette adaptation respectueuse du roman éponyme de Kazuo raconte l’histoire de James Stevens (Anthony Hopkins), majordome d’une noble famille anglaise, collaborant avec la nouvelle intendante Miss Kenton (Emma Thompson). En arrière-plan, les tensions géopolitiques en Europe ; Lord Darlington reçoit en effet des grands de ce monde dans son château, au moment où les revendications allemandes troublent le climat politique.

Maintenir à flot les charmes de la tradition

Les Vestiges du Jour est une tragédie existentielle : sur le plan intime, il montre une dévotion qui pourrait s’avérer une aliénation inutile ; sur le plan global, il représente un renversement des valeurs, entre un ancien monde essoufflé mais droit, et une réalité objective sapant ces efforts de chaque instant. Les Vestiges du Jour capture à merveille les mécanismes, la philosophie et bien sûr les contradictions et désillusions de ce qui fonde un champ idéologique précis : le conservatisme de droite (et/ou le traditionalisme). Celui-ci n’a pas simplement sa définition contextuelle, c’est un mode de vie et de pensée : et rarement une œuvre l’aura si bien traduit, non sans montrer la sensation de finitude et le fatalisme inhérent à ce qui est d’abord une disposition instinctive et un mode d’adaptation à la réalité.

Ce conservatisme, James Stevens en partage les traits au plus profond de sa psychologie : au point même de faire engager son père, dont il a hérité la fonction qu’il honore et qu’il dépasse dans son rôle. Il exprime également les valeurs organiques du conservateur par son acceptation de l’autorité, son humilité déprimante, sa résignation devant les faits ; mais aussi sa dévotion à une structure où il n’a pourtant qu’un second rôle sans véritable bénéfice ni valorisation. Ce sens des choses rangées, de l’ordre et de l’estime est renforcé par une tendance personnelle au perfectionnisme ; et une mentalité de missionnaire que Stevens emploie à son travail : ainsi toute sa vie est concentrée sur sa fonction. Pourtant, cette interdépendance est vécue froidement, sans la moindre passion – et ce conservatisme strict, qui ressemble à une paresse de conquérir de nouvelles terres sublimée, prépare justement son propre tombeau. Au contraire, Miss Kenton se montre davantage consciente et emphatique lorsqu’elle est tendue vers l’objet commun de ce tandem : assumer les tâches avec virtuosité, améliorer le pan du monde qui conditionne notre quotidien. Elle met de la chair et de la foi là où lui n’est que dans l’application aveugle du normopathe précieux ; elle abandonne aussi ce totem desséché pour allez vivre ailleurs et vivre pour elle-même, en construisant au lieu de rafistoler cette luxueuse barque triste dont le prestige sera bientôt broyé.

La grâce du conformisme, la logique de l’idéaliste en mode automatique

James Stevens est en effet une personnalité absente en dépit de son autorité mais aussi de ses prouesses permanentes. Les détails du quotidien prennent une place démesurée : l’exactitude, la retenue, le travail bien fait et l’élégance, compulsions reines, ne lui fournissent pourtant qu’une satisfaction morose. Limité par cette docte courtoisie, il est coupé de ses émotions ; ses affects pauvres lui interdisent finalement la communication et lorsqu’on lui parle, c’est toujours à une coquille remplie de formules, de codes et de devoirs, sans essence particulière. Cette sophistication sans lendemain, à la flamme presque morte, le rend pathétique et désuet – sans être inutile. Cette précision, cette rigueur, flirtant parfois avec le ridicule et le récital, sont aussi superflues qu’excessives ; même pour les aristocrates dont il est sous les ordres, elle est bigger than life.

C’est pourtant bien cette personnalité comprimée le cœur du film ; et c’est un objet de fascination. Indirectement, Les Vestiges du Jour est le parfait portrait d’un héros universel, débarrassé de (presque) toute sa subjectivité, mais aussi de son originalité et de sa capacité d’analyse et d’abstraction : un conformiste, irritant par sa étroitesse. Pas d’ouverture, pas de curiosité ; et donc, pas de possibilité de progrès ou de création, ni d’aptitudes aux choses de l’esprit. Arrive alors le paradoxe que James Stevens est finalement coupé de toute spiritualité, mais aussi de tout rapport actif à la société (sinon par ses actes rituels et circonscrits) qui pourtant aspire l’intégralité de son attention et conditionne chacun de ses mouvements ; il est donc incapable de faire écho lors d’un débat (et cette inaptitude lui vaudra d’ailleurs d’être humilié par un dignitaire anglais).

La vie et la vocation, ou rien

Le paradoxe est aussi dans l’effet provoqué par cette attitude : pourquoi cet attachement, de la part de Miss Kenton et de la nôtre, à celui qui ne se donne jamais, sinon que comme un mur, loyal et disposé à nous entendre sans réagir dans le meilleur des cas ? Fondamentalement, parce que James est héroïque, pas simplement pour son désintérêt envers sa propre identité, mais car il est sans relâche dans la représentation de la pureté. Celle-ci a beau être impersonnelle, l’attitude n’en est pas moins exemplaire et désarmante. D’ailleurs, alors que son rigorisme et son premier degré pourraient être moqués, ils suscitent plutôt chez les gens l’admiration et la sidération.

Ce qui rend Stevens si fascinant, en dépit de l’absence de ferveur et d’inventivité dont il fait preuve et qui ne fait que nuire à l’objet de son dévouement ; c’est cette capacité d’être toujours à la hauteur de l’événement. Car la dimension profonde, désirable et stimulante de cet intégrisme futile des bonnes manières, c’est de conditionner le monde selon ce que la volonté humaine a générée de meilleur. La grandeur du travail de James, c’est de peaufiner l’arrière-plan des grands tableaux vivants de ce monde, leur insuffler une épaisseur, du caractère. Une joute flamboyante n’est rien sans un théâtre : il faut élaborer une image pour enrichir un moment, fût-elle standard ou visionnaire.

Et puis James est aussi le gardien d’un art de vivre et un chef-d’orchestre. Il presse son armada d’employés de se comporter comme si elle était à la tête d’un  »bataillon » ; dans ces moments-là il décolle enfin, pour de bon, employant un champ lexical solennel, quasiment militaire, renvoyant « chacun à sa tâche », à la conquête de l’excellence formelle et du prestige. Dommage que la mise en scène ne soit que recyclage inerte, que l’aspect grandiose ne soit plus que parodié ; dommage peut-être aussi que cette vie s’y soit abandonnée, quand les autres ont préférées des perspectives différentes (mais toujours, c’est le drame, seulement personnelles, sans épouser une vocation).

Note globale 87

Page Allocine & IMDB   + Zoga sur SC

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MBTI-Enneagramme = Le personnage de Hopkins est un ISTJ caricatural ; mais aussi un 1-SO archétypique. Un 1 SX serait moins littéral, déverserait ouvertement ses ressentis et sa colère, se montrerait communicatif et emphatique (tout en conservant le sérieux, la discipline et le sens de la mission), serait attentif à ce qu’il incarne mais aussi à ce que les autres réussissent ou ratent, en se comparant à eux ; un 1 SP (comme l’est son père, ISTJ-1w9 lui aussi par ailleurs) aurait sans doute plus de recul ou de ‘souplesse’ dans la pratique. Il s’agit d’un profil classique (ISTJ-1w9 so/sp), une image caractéristique que chaque nuance (l’aile, le second instinct, le Si-dom) renforce.

Plus vivace et expressive, plus ouvertement directive aussi, encline à la confrontation ; elle est une 1w2 (sp/sx, une FJ – comme l’actrice Emma Thompson elle-même), contrastant radicalement, tout en partageant le même sens des valeurs, les idéaux élevés pour lesquels elle se sacrifie (et se blâme lorsqu’elle échoue à les tenir). 

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Voir l’index cinéma de Zogarok

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