LA VIE NOUVELLE **

19 Mai

3sur5  Philippe Gandrieux est un auteur unique, une tâche étrange dans l’horizon du cinéma. Il est l’auteur de deux contes, l’un horrifique et humain (Sombre), l’autre animiste et extatique (Un Lac), ainsi que de cette Vie Nouvelle, accomplissement de son œuvre d’avant-garde pour ses admirateurs. Caméra à l’épaule et mutisme de mise. Le film fait défiler un enchaînement de séquences flambeuses et indicibles, comme dans Sombre, ponctuées de rage, de sentiments béants et confus, assénés avec entièreté. Jamais Gandrieux n’a à ce point représenté les Hommes par leurs pulsions et leurs actes. La volonté de confectionner une œuvre sensorielle est portée à un point de rupture. La bande-son ressemble à une respiration continue, elle est lourde, tendue et intense, tout en gardant une sorte de retenue confinant à l’intériorité bornée.

L’effet est curieux. L’immersion est à la fois totale et décevante, au point qu’on peut préférer, de soi-même, reprendre la distance qui ordinairement s’impose au cinéma : en effet, pourquoi se fondre dans un exercice de style où rien n’est construit ni valide, mais tout à faire, alors que dans le même temps, nous sommes rappelés constamment à notre position d’étranger. Donc de spectateur esclave du bon vouloir d’un maniériste qui néanmoins voudrait se contenter de laisser notre regard remplir les zones d’ombre.

On incorpore pas l’œuvre, pas plus qu’elle ne nous atteint et nous assimile, filant toute seule sur sa roue. Le cinéma autiste a souvent un charme et une consistance, que l’on retrouve ici, mais qui à force d’autarcie en exclue le spectateur. C’est une ligne jaune, on peut la franchir, mais pas sans risques. La Vie Nouvelle l’a pris, à tort. Ce n’est pas que le film soit  »poseur », gonflé ou artificiel (ce sera le cas plus tard pour Gandrieux avec Un Lac) : il est simplement évanoui, écrasé par sa propre ambition, obstiné et pointilleux à un niveau tel que le réalisateur en a gardé soit la chair, soit les os ; en l’état, nous avons le catalogue tiré de cet univers, avec toutes les indications et les notes de bas de page. Mais nous n’avons pas le film, car il se préserve trop bien.

Enfin de quoi parle-t-on ? Quelle est cette vie nouvelle ? C’est la focalisation sur cet homme médiocre, animal brutal et laborieux, grosse masse visqueuse ? Ce sont ces individus perdus dans des coins du monde rural qui ne sont rien de plus que les visages figés et inexpressifs qu’ils tendent à la caméra ? Ou bien tout cela est ironique et la vie nouvelle, c’est de voir la vie de la façon la plus sèche qui soit ? Sombre sondait parfaitement les instincts (peut-être la raison pour laquelle les rares paroles qui s’y trouvait étaient dispensables), La Vie Nouvelle affiche juste une vision de l’Homme de candide autrefois fâché, désormais cynique et vide comme s’il avait été bourré de médocs.

Tapissé par des séquences expérimentales redoutables, La Vie Nouvelle récupère les lambeaux du magique Sombre, dont il est le petit frère malingre, survolté et monomaniaque de la souffrance. On y trouve un homme qui gueule, tire des putes et se fait bouffer par des chiens enragés. Une caméra viscérale se la jouant clinique. Mais, sans être jamais lourd, ni répugnant ou épuisant, La Vie Nouvelle ne déclenche rien via sa ritournelle du vide, notamment pas l’extase qu’il convoite.

Note globale 61

Page Allocine & IMDB  + Zoga sur SC

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2 Réponses to “LA VIE NOUVELLE **”

  1. mymp mai 19, 2015 à 16:18 #

    Cette immersion dont tu parles, évidente évidemment pour un tel film (nécessaire ?), n’a jamais été décevante pour moi. Il n’y a rien à faire justement, rien à chercher, rien à attendre, juste se laisser happer. C’est de l’ordre du primitif. Je l’ai vu à l’époque au cinéma, grand écran, super son et tout ça. J’étais comme un gamin qui découvre quelque chose de complètement nouveau. À chaque scène, sublime, je désirai la suivante, très fort. Ça n’allait pas plus loin.
    Bizarrement, ça n’a pas fonctionné sur Un lac. La vie nouvelle est plus chaud et pulsionnel, il y avait encore « l’effet de nouveauté », pas encore celui de redite à vide. Il y a tout je trouve ici, la chair ET l’os.

    • zogarok août 8, 2015 à 03:26 #

      Je « comprends », avec des guillemets car je ressens pas cet élan, ou minimise ce qui s’en rapproche. Dans le fond je n’ai jamais été disposé à avoir cette attitude-là, même pour les loisirs ou le cinéma. Donc je résiste sans difficulté et dans le cas de La Vie Nouvelle, je suis pas concerné. C’était différent pour Sombre, où j’ai été hypnotisé sans me sentir diminué.
      Dans un registre proche, Vinyan a eu cet effet. Encore que je n’attendais rien, j’étais épuisé ce jour-là (égal à l’ambiance du film, donc), tout m’y parlait (même « objectivement » par le thème), je me sentais dedans ou avec.
      Malgré tout il est possible que LVN et même Un Lac puissent être jugés différemment lors de nouvelles visions. Car à ce stade ils se posent en « rencontre » et la mise en boîte est plus ambiguë. Dans tous les cas je reconnais à LVN un aspect exceptionnel.

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