TRISTANA ****

30 Avr

5sur5 C’est la « quintessence du cinéma de Buñuel » selon le New York Times de l’époque. En 1970, Buñuel revient en Espagne, à peine dix ans après avoir subi les foudres du régime franquiste pour Viridiana. Tristana fait écho à Belle de Jour, Catherine Deneuve y revient d’ailleurs, pour cette fois s’affranchir de ses névroses, passant de l’état de fille timide et modelée par ses pairs à dominante taciturne.

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A nouveau héroïne éponyme, elle est une jeune femme à l’esprit enfantin et aux attaches religieuses qu’un vieil aristocrate à la morale anticonformiste prend sous son aile. Soutenu par une servante qui a suivi Tristana et accompli le vœu de la mère défunte, il se délecte d’éduquer l’orpheline et lui impose ses idées libérales et anticléricales. De l’innocence foulée par le rationalisme bienveillant ; au lieu d’éveil, Tristana apprend la résignation par défaut, découvre la colère et l’ambivalence à l’égard de Don Lope. Son hymne à l’épanouissement masque son désir de la posséder et bien que confronté à l’écart entre ses idées permissives et son interprétation aigre du monde, jamais il ne s’avouera ses propres hypocrisies ; non seulement ses principes sont opportunistes, mais il peut développer sa philosophie grâce à son oisiveté et ses possessions. Dans Tristana, c’est le marxiste en Buñuel et le conseiller paternel en chaque homme qui tannent l’anarchiste aux flamboyances de salon – tout en maintenant (et validant – y compris par les actions de Tristana) l’ode au libertinage.

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C’est un grand film sur la vieillesse, mais aussi sur la désillusion (du vieillard et de l’adulte, par le choc du constat et celui de la vie), les paradoxes entre les aspirations et l’expérience (les manques pratique mais aussi l’affaissement de l’idéal avec le temps), sur le retour du concret. Tandis qu’il dénigre le mariage et se moque d’un couple qu’il devine enfermé dans la routine (« regarde leur air bovin et résigné »), il poursuit finalement lui aussi cette sécurité de la partenaire enchaînée, quitte à diluer l’ivresse et l’amour. Et alors qu’il devait l’armer contre ses ornières, contre le conformisme ; il l’écrase dans son étreinte et elle-même, le maudissant pourtant, ne peut ni ne veux plus s’en détacher. Ils ont trouvé la satisfaction par défaut d’un train de vie morose et sans remise en question, en tout cas sans autre perspective que celle accordée prosaïquement par le destin. Les mots ne font pas tout, l’existence n’en est pas plus heureuse ni surtout, plus cohérente.

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Buñuel a toujours considéré Fernando Rey comme son alter-ego et l’a employé comme tel dans ses films ; ici, au travers de son ami et associé, il dresse un autoportrait acide, simple et clairvoyant, se projetant dans cet aristocrate dont les valeurs fortes perdent de leur sens mais aussi se retournent contre lui. En effet, si la petite Tristana intègre ses commandements libertaires, c’est pour mieux s’opposer à son mentor ; surtout, celui-ci est moins le phare qu’il croit, mais plutôt un tuteur non-désiré. Et bientôt, la jeunesse lève les yeux aux ciels, autant en raison de ses principes pourtant modernes que pour ses réactions instinctives, ses commentaires et les limites posées, malgré le déni, la noblesse et les préceptes généreux.

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Grâce à ses acteurs, puis à sa dimension synthétique et testamentaire, Tristana est l’une des plus belles réalisations de Luis Buñuel ; il semble y disséquer avec ironie sa propre conception de la vie. L’interprétation de Deneuve interpelle ; elle défile comme un fantôme trop chargé et est toujours en contradiction, presque asymétrique, à Fernando Rey, exalté, trahissant continuellement ses arrières-pensées, même celles qu’il ne clame pas à l’assemblée, c’est-à-dire toutes celles arrêtées au filtre de sa conscience. Tourné à Tolède, ville chérie de Buñuel qui paraît taillée pour sa caméra, le film est rigoureux, plein d’humour et marque par son esthétique : le montage est malin, chaque image se répond et surtout c’est dans la réalité, tiède ou malade, perçue avec tendresse et acuité, que l’auteur trouve ce que les explosions surréalistes ne cernent pas forcément si bien : la vérité d’une âme, sans détours ni freudisme. Cette sécheresse enjouée est le meilleur porte-parole de Buñuel et engendre les climats les plus insidieusement oniriques, donc les plus troublants et mémorables.

Note globale 85

Pages Allocine & Metacritic   + Zoga sur SC

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Voir le film sur YouTube (mauvaise qualité – VOST espagnol)

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Voir l’index cinéma de Zogarok

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