OPERA ****

17 Avr

5sur5  C‘est le vilain petit canard d’Argento, celui que les fans redécouvrent et que les cinéphiles réévaluent timidement. Opera a été conçu dans la tempête, dans des conditions chaotiques et harassantes selon Argento, alors en pleine rupture avec Daria Nicolodi, sa  »muse » et associée, ici encore à l’écran [à l’exception de Suspiria, elle était de chacun de ses films depuis Profondo Rosso]. A l’arrivée, le film déçoit, y compris son auteur exténué, lequel prend congé. Après Phenomena, qui divisait, c’est cette fois la fin (effective) d’une ère. Argento et son cinéma ne seront plus jamais les mêmes. Il quitte bientôt l’Italie pour n’y revenir qu’en 1996 avec son Syndrome de Stendhal, un autre de ses grands oubliés.

Mais avec le recul, tout le monde (Argento comme les fans) est revenu sur Opera pour y poser un regard neuf et dégagé des considérations biaisant les points de vue à l’époque : conscience d’un possible déclassement du cinéaste après le crépusculaire Ténèbres ; incidents inhérents à l’exploitation de MacBeth selon Argento, persuadé de faire l’expérience de la malédiction associée à la pièce. Tout le monde était trop focalisé sur l’inéluctable déclin au point de censurer l’orgasme qui le précède. Les germes d’accidents vrais et profonds comme Le Fantôme de l’Opéra peuvent se deviner : mais ce n’est pas encore ce moment. Aujourd’hui et si selon Pascal Laugier (fan de la première heure et réalisateur de Martyrs) Opera reste « objectivement médiocre », aucun leitmotiv ne suffit plus pour occulter ses mille-et-une merveilles.

L’atypisme de Phenomena n’est déjà plus qu’un souvenir ; Opera s’oriente vers une sorte de néo-classicisme effervescent (à l’image du metteur en scène de la pièce, avec sa cantatrice dotée d’une arme à feu), où son auteur esquisse tout juste une une trame  »conventionnelle » de thriller, qu’il s’applique encore à cribler de retouches fatales. Il retrouve les personnages artistes qu’il affectionne et avait dans une certaine mesure abandonnés dans son film précédent (et de manière plus péremptoire dans Le chat à neuf queues, de sa  »trilogie animale » des 70’s). Argento retrouve toute la furie baroque de ses oeuvres maîtresses, développant avec raffinement une atmosphère d’opulence sépulcrale.

Il avait expérimenté celle-ci dans ses Frissons de l’Angoisse, mais le chef-d’oeuvre attitré et présumé du cinéaste, de douze ans l’aîné d’Opera, est devancé par ce dernier sur le terrain de l’outrance graphique. Probablement pas celui du bon goût à en juger la réception connue par Opera, opus particulièrement décrié et oublié, souvent rangé au rang des ratages voir parfois des bêtises. C’est que bien avant les nanars ambulants [ainsi que fades ou destroy, voir les deux à la fois], Argento compose son film  »malade » et c’est sans doute à la foule d’incidents connus pendant le tournage que l’on doit ce déchaînement noir dont rien n’est venu tronquer la folie. Et pour quel résultat ?

Une prodigieuse décadence, une fuite en avant consumériste, une implosion illuminée. On sent qu’Argento ne va plus tenir et que le chef-d’oeuvre fringant et révolutionnaire n’arrivera plus, car il est déjà derrière lui (c’est Inferno, ou Ténèbres, ou les deux grands classiques). Le film est parsemé d’auto-citations, ouvre et ferme des boucles avec des œuvres antérieures. Cette sensation d’approcher le gouffre, voir qu’il a été dépassé et qu’un astre mort éclate sous nos yeux, doit être acceptée. Car Argento donne tout, dans un film littéralement fou, surchargé d’inspirations énormes sur lesquelles son contrôle mental semble échouer : pour le meilleur. Le film semble exécuté dans un état de transe, les aléas matériels ont même pu pousser Argento à passer en force pour un tel résultat.

La séance défile comme un cauchemar, procurant cette authentique sensation tant convoitée, à laquelle on n’ose croire lorsqu’elle prend forme. Certainement, Opera n’est pas d’un point de vue académique une œuvre forcément respectable, sans doute aussi que se laisser envoûter par lui c’est faire fi de diagnostics pointilleux auquel un cinéphile devrait souscrire. Alors peu importe, c’est le film ‘culte’ au sens le plus brut, qu’il le soit dans les faits ou pas n’a presque aucune importance. Son charme et sa beauté sont à peine croyables, à quoi bon résister ou plutôt sous-évaluer l’extase sous prétexte qu’Opera n’est pas exactement Inferno. C’est un film trop abstrait, les intentions de son écriture sont presque balayées : cette liberté prise est obscène, mais c’est celle d’un génie. Il est normal qu’un auteur doute de lui-même après avoir osé à ce point ; il est possible que l’échec critique du film et son destin commercial modeste (hors d’Italie) aient conduit Argento à s’inhiber parfois par la suite ; faisant écho à la sensation d’avoir été devancé par sa maîtrise et dépossédé de sa volonté par les circonstances.

Daria Nicolodi reflète précisément cet état de grâce, jamais loin du mindfuck et de l’ubuesque : sa nouvelle et peut-être dernière métamorphose est éblouissante. La BO est éclectique et renversante, la contribution de Simonetti est une synthèse anormale d’angoisse, de sensualité de féérie, les airs de Brian Eno et de Verdi employés avec génie. Bill Wyman & Terry Taylor apportent une contribution majestueuse au travers du theme et des Black Notes, morceaux obsédants. Argento réussit à introduire du hard/metal de la race la plus triviale en lui donnant sens dans le contexte des meurtres et même sans gâcher la force de ces séquences. Cette OST n’est peut-être pas aussi affolante que celle d’Obsession, mais elle mène sa propre vie une fois qu’elle a servi le film et laisse des références puissantes, rares combinaison de majesté et de brutalité.

Opera demeure l’un des sommets de la touche  »Argento » et l’un de ses films les plus planants. Sa propension au grandiose -totalement accompli- l’inscrit auprès de Suspiria et Inferno (à l’approche esthétique radicalement différente). C’est la grande classe italienne (tel qu’on ne la connaîtra jamais plus jusqu’à Hannibal de Ridley Scott) doublée d’une virtuosité technique et de choix esthétiques bluffants et avant-gardistes/visionnaires. Les mouvements de caméra débridés d’Opera renverraient presque l’illustre DePalma au statut d’élève modèle et poli ; les audaces d’Argento valent bien les performances du maestro Fincher, une quinzaine d’années plus tard. De fait, le film est dynamique, plus que ses prédécesseurs, et le cauchemar autrement plus stressant. Contre toute attente, Opera pourrait ainsi être la porte d’entrée idéale vers l’univers de Dario Argento pour les néophytes curieux ou un public peu attentif aux ambiances excessivement ‘psychiques’ ou désincarnées.

Le lyrisme horrifique, dégingandé sur Phenomena, atteint ici des sommets, tant le film et ses lieux exclusifs (l’opéra et l’appartement de l’héroïne) deviennent l’espace d’un jeu de chat et de la souris, mais aussi de massacres en plongées subjectives entre autres morceaux de bravoures éblouissants. La mise en scène d’une malédiction intime et de celles de MacBeth fait se succéder des visions d’une grâce miraculeuse. Sans sacrifier en beauté, certaines virent à la farce macabre comme la mascarade orchestrée spontanément par les corbeaux lors d’une représentation.

Le script lui-même est une invitation sulfureuse, notamment pour cette idée fabuleuse d’une héroïne contrainte, sous peine de sentir ses yeux s’enfoncer sur des grilles, de voir ses proches tués devant elle, impuissante aux premières loges. La forme suggère un parallèle avec les motivations du public de l’opéra, avide d’assister à la production de la malédiction, fantasmant sur les variations qu’elle adoptera. Idem pour Betty : la morale est de son côté, puisqu’elle subit et donc ne scrute pas l’inévitable par choix (contrairement au spectateur de film d’horreur que nous sommes). Mais l’effet  »catharsis » s’est opéré et les sens sont sous influence.

Les dix dernières minutes contrastent violemment avec l’ensemble et ont été copieusement critiquées. Pourtant cet épilogue dans les montagnes transalpines est un véritable comble, expression d’un rêve d’amour tordu et extrême recadrant avec l’esprit de Phenomena ; pour ne reprendre que son meilleur, soit la beauté insoluble d’une image de carte postale exhalant ses souillures avant de les gommer. Il s’y exprime un contentement bizarre, forcément : une tragédie a été surmontée. Cette partie est moins exaltante mais elle enrichit encore le voyage. Morceau de choix pour (re)définir la notion de film baroque, Opéra est l’un des meilleurs opus de l’un des meilleurs cinéastes du monde.

Note globale 97

Page Allocine & IMDB  + Zoga sur SC

Suggestions… L’étrange vice de Mme Wardh + Bloody Bird + The Game + Hellraiser IV:Bloodline + Anna M + The Host

Voir le film sur YouTube (1h43)

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Opera (1987)**** Acteurs*** Scénario**** Dialogues*** Originalité**** Ambition**** Audace**** Esthétique***** Emotion**** Musique****

Notoriété>4.200 sur IMDB ; 20 sur allocine (le plus bas de tous les Argento)

Votes public>7.1 sur IMDB (3e meilleur, ex-aeco Ténèbres+L’Oiseau / tendance masculine & 18/44)

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 Voir l’index cinéma de Zogarok

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