MOMMY **

16 Mar

mommy

2sur5  Un film de Dolan est toujours un cas passionnant. J’ai tué ma mère, son premier film, reste à ce jour la seule réussite à peu près univoque. Laurence Anyways était une sorte de faux-raté hypnotisant, aberrant mais toujours abondant de génie. Tom à la ferme n’était pas si flamboyant mais disait beaucoup, même si c’était passablement repoussant. Quand aux Amours imaginaires, le deuxième opus de Dolan, c’était une horreur si on est d’avance allergique à l’univers chimérique d’étudiants petits-bourgeois qu’il embrassait ; mais en ce sens il était exemplaire. Et à ce dégoût esthétique se mêlait toujours une certaine admiration, de ma part, pour le travail de Dolan, dont le caractère reste prégnant jusque-dans les moments les plus grossiers. En 2014, Mommy est le film de la consécration du québecois précoce, acclamé par tous et honoré partout : au lieu d’un objet imbuvable mais magnétique, d’un égo-trip grotesque et étincelant, c’est un coup d’arrêt.

Pour raconter les pérégrinations de cet adolescent souffrant de TDAH, Dolan opère un retour vers les 1990s criardes pastelles. Le jeune homme au centre du film n’est pas seulement un hyperactif, c’est aussi un adepte de musiques pop très moches. Mommy se profile comme l’heure du vilain kitsch, pas comme dans Laurence Anyways avec sa grandiloquence seventies/eighties : voilà le kitsch vrai, le littéral, le commun navré, le bien goitreux. Jusqu’au-boutiste, Dolan nous emmènera au karaoké incertain mettant Céline Dion à l’honneur. Le talent de Dolan est bien là, car il donne à toute cette laideur et ces références bien identifiées un semblant de virginité ; l’emprunte de l’auteur s’abîme cependant à côtoyer tant de ringardises et de bibelots vulgaires. Dolan est trop déférent envers cet imaginaire collectif très gras, renvoyant aux 1990s de son enfance. Son jugement et son goût sont totalement corrompus et l’objet de la transcendance est trop douteux.

Mommy est donc le film le plus désuet de son auteur, en même temps que le plus pressant : Dolan y intervient moins en tant qu’autodidacte inspiré qu’en petit-maître assimilé. Dans ce documentaire subjectif avec envolées lyriques, il aligne les saynettes outrancières avec une relative insensibilité pour la continuité ou la profondeur. Dolan compose un film-catalogue à tous les degrés. Son langage émotionnel chargé, affuté, demeure intensément présent (qu’il plaise ou pas), mais la coordination est lâche et pour arbitrer, Dolan s’en remet aux outrances tire-larmes : c’est un mélo classique, donner dans la banalité péremptoire est permis. Quand la menace pesant sur le trio est plus forte que ses errances, il y a davantage de vertige, ‘d’importance’ : pas un enchaînement de moments de vie bruyants, mais une confrontation à ce qui travaille ces vies-là précisément. La relation entre Diane (Anne Dorval) et Steve (Antoine Olivier Pilon, le garçon du clip College Boy tourné pour Indochine) devient intéressante lorsque son insularité est considérée par les parties prenantes ; idem pour les moments où Steve est moralisé sur la manière dont il traire sa mère, alors que celle-ci est complètement avec lui, engagée quoiqu’il arrive.

Malheureusement, en plus du pittoresque dérisoire, la nostalgie l’emporte et se donne tous les droits : rien ne saurait s’épanouir en-dehors de son assentiment. La dernière partie est donc plus percutante, le reste est simplement un gâchis pour quiconque n’est pas venu pleurer. Un gâchis maniéré, mais comme une pub où Hélène Ségara serait l’égérie, avec son sourire lunaire, un ciel d’automne et un petit pull angora. Il y a toujours cette finesse, engloutie par le pompiérisme à l’ordre du jour. Et s’il n’y a pas tout ce petit cortège fantasmatique exaspérant des Amours Imaginaires, Mommy n’offre pas cette réjouissance ironique d’être confronté à une espèce de Nemesis soignée, raffinée, détestable donc mais inspirant malgré tout le respect. Mommy est d’abord un produit frustrant, dérangeant dans le sens où on ne trouve plus la dose de stimulations qu’apportait une marque (Dolan), mais plutôt sa griffe diluée et banalisée, soumise à un régime contrariant son éclat.

Note globale 44

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6 Réponses to “MOMMY **”

  1. Shub mars 16, 2015 à 21:03 #

    N’ayant pas vu le film je ne vais rien dire sur celui-ci mais je dois avouer que ce mec est à mes yeux l’archétype du pédant moraliste moderne à lunette mi-Pd mi-bourgeois (Non je plaisante, il est entièrement Pd et bourgeois, pourquoi faire les choses à demi) qui m’hérisse le poil à chaque apparition. Impossible d’entrer une seule seconde dans son oeuvre à cause de ça, imaginant que ses films sont à son image. (Ça paraît gratuit et méchant mais il y a parfois de telles personnes qui provoques des antipathies violentes qu’il faut que ce soit dit.)

    Rien à voir mais je te remercie d’avoir chroniqué Magic qui est malheureusement bien trop méconnu et qui se trouve être un petit bijoux de sobriété.

    Ps : As-tu vu John Dies At the End ? Il est connu et c’est pas une sortie récente mais je suis curieux de savoir si t’as aimé.

    • zogarok mars 16, 2015 à 22:39 #

      Tu en as vus d’autres de lui ? J’ai déjà traité Laurence Anyways et Tom à la ferme à son sujet. Il ne me hérisse pas du tout, mais je m’intéresse peu aux créateurs en-dehors de ce qu’ils ont décidé de présenter. J’avais vu un passage chez Ruquier, avec Zemmour en tant qu’invité lui aussi et la confrontation avec Anne Dorval – séquence assez ridicule ; et enchaîné sur une vidéo de Dolan deux jours plus tard dans une radio, où on lui demandait s’il avait réellement voulu ‘casser la gueule’ de Zemmour ce soir-là, en substance. https://www.youtube.com/watch?v=RyMguohUu7A (pas encore vu le passage entier)
      Le côté mégalo ou simplement ‘narcissique’ ne me dérange pas, bien au contraire ; c’est plus stimulant de trouver des auteurs investis à ce point. Mais je comprends parfaitement ce dégoût, je le ressens à d’autres endroits..

      Non je n’ai pas vu John dies at the end, mais je compte le voir depuis un long moment déjà !

      • Shub avril 13, 2015 à 00:16 #

        Je confesse n’avoir vu que Tom à la Ferme de lui, film qui ne m’avais pas plu, même en omettant ce que je pensais du réal’.

        Ce n’est pas non plus côté son côté mégalo’ (d’ailleurs je l’ai pas tellement remarqué pour être franc, pour dire à quel point ça me passe au dessus) mais son côté moraliste et par dessus tout j’ai cette sensation de mépris envers le français/québecquois moyen et ça n’passe pas en c’qui me concerne.

        D’ailleurs – j’ai pas relu ta critique je dis ça de mémoire – mais tu décris une scène ringarde où ça chance du Céline Dion je crois. C’est un exemple parfait. Qu’il n’aille pas s’imaginer que ça fasse clin d’œil ou connivence avec le public (enfin si, peut-être le sien finalement..)

        • zogarok avril 26, 2015 à 15:33 #

          Il assume et revendique la culture un peu discount pour laquelle il éprouve un certain attachement – comme lorsqu’il parle (en itw) de Y a-t-il un pilote dans l’avion ? pour ses premiers repères cinéphiles, quoique là il suggère que c’est carrément médiocre et coupable.
          Je ne pense pas qu’il soit véritablement moraliste, du moins pour le moment ; il n’est pas assez structuré et offensif de ce côté-là ; et plus attaché à la spécificité de ses personnages qu’à leur potentiel ‘moraliste’ ou par des parti-pris publics clairs : au mieux il a sorti quelques banalités égalitaristes à la sauvette, sans donner beaucoup de crédit à ses assertions.

  2. girlsintown59 avril 14, 2015 à 21:16 #

    Xavier Dolan est un réalisateur moderne, narcissique peut être ( je le trouve plutôt vrai dans ses propos. Il est engagé dans ce qu’il dit ou fait. Il sait où il va.) mais disons que je suis aveugle et qu’il est vraiment narcissique; il ne serait que l’image d’une génération qu’il peint à merveille. J’ai vu chacun de ses films et ils ont tous quelques choses à dire contrairement au film qu’on peut voir en ce moment. « J’ai tué ma mère » mérite totalement les louanges qu’il a pu recevoir, à 17 ans il a réussi à « peindre » parce que faut l’avouer chaque scène ressemble à un tableau, des scènes de ménages très poignantes. « Les amours imaginaires » est son oeuvre la moins intéressante mais on garde les dialogues qui sont plutôt réussie. « Laurence anyways » est de mon point de vue le meilleur, les dialogues sont parfait et les mises en scènes grandioses ( on reste ébahi par la « douche froide »,décrit littéralement, dans le salon ». « Tom à la ferme » j’ai eu du mal à me mettre dedans, au début je me rappelé la critique de X.Dolan dans les amours imaginaires quand l’un des personnage parlant d’une pièce de théâtre disait  » moi les pseudo burderline qui rêve de souffrir, le fantasme de la douleur comme échappatoire à une vie sans intensité: fuck off. Elle a juste besoin de se faire fourer un peu c’est tout. » et j’ai pensé: X.dolan devrait écouter ses propres conseils, puis j’ai compris où il voulait en venir en mettant en scène une relation « dominant-dominé » consentants et j’ai pu profiter du film. Et pour finir son dernier long métrage « mommy » ne vaut pas « Laurence anyways » mais il est réussi. Après je ne le vois pas comme l’histoire d’une mère et son fils malade mais plutôt comme un film sur l’espoir. La phrase de fin Anne dorval résume le film « j’ai fait ce que j’ai fait parce, quand même y a de l’espoir « . Qu’importe ce qu’on traverse on doit prendre les chemins qui permette de garder espoir parce que sinon la vie n’a plus de sens. Tous les personnages sont remplis d’espoirs et je crois que cet optimisme est inscrit dans chacun des personnages de X.Dolan. Aucun ne se laisse porter part le vent, ils veulent contrôler leur destin. X. Dolan disait que le point commun dans ses oeuvres c’est que se sont tous des « amours imaginaires » mais si les personnages vivent des amours imaginaires c’est parce que ils espèrent, ils sont « remplis d’espoirs » que cet amour leur soit rendu en retour.
    Enfin je voulais juste donner mon petit avis, désolée pour les fautes d’orthographes. Merci pour ton article.

    • zogarok avril 30, 2015 à 14:34 #

      Il peut être sincère et narcissique ; ça me pose aucun problème, au contraire ; et vu sa fonction c’est une qualité. Je ne sais pas si c’est représentatif d’une génération ; les sujets sur lesquels il se porte sont peut-être propres à son temps mais le contenu émotionnel m’a semblé dépasser ce genre d’assignation ; quoiqu’il y a cette fascination pour les métamorphoses morales et les fossés qui se sont creusés dans les années 1970.
      Je pense comme toi pour Les amours imaginaires, qui est son seul opus complètement artificiel, pour un univers envers lequel je n’ai aucune affinité. Laurence Anyways serait le plus intéressant, voir le plus riche, mais ce n’est pas mon préféré car Dolan ne tire pas de conclusions sur son sujet, reste dominé par un manque de direction, un peu comme Laurence. J’ai tué ma mère reste ma meilleure expérience, la première, mais c’est assez ancien maintenant et je n’ai jamais revu et n’avait rien écrit à l’époque. L’espoir me semble une notion piège, c’est peut-être ce qui marque ma distance finale avec tous ces personnages – quoique dans Tom à la ferme, cet espoir est interdit (ce qui va très bien aux gens de la ferme ; c’est le publicitaire qui en a besoin, eux non ou alors ils ne le cherchent plus).
      Merci beaucoup pour ton commentaire – et s’il y a des fautes j’en ai pas vues !

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