BELLE DE JOUR ****

28 Fév

5sur5 Belle de Jour est l’un des chefs-d’œuvre de Luis Bunuel. Catherine Deneuve, alors âgée de 23 ans, y incarne une jeune bourgeoise fuyant sa sexualité frustrée par des fantasmes masochistes. Elle en cherche l’accomplissement en s’engageant dans la prostitution – de luxe, bien entendu ! Cette prestation va booster sa carrière et l’ériger en sex-symbol. Pour Bunuel, Belle de Jour sera le seul véritable succès commercial (2.3 millions d’entrées en France), probablement grâce à son affiche et son sujet osé pour l’époque : en 1966, l’ouverture (et la « libération ») sexuelle n’existe pas. Le film est aussi une traduction de l’état des mœurs non-conventionnelles mais surtout de leur usage social ; la matérialisation des désirs est réservée aux plus riches, c’est eux que le bouche-à-oreille atteint. 

L’histoire

Séverine est une espèce de femme-enfant issue de la bourgeoisie. Elle est mariée depuis un an à Pierre. Elle rencontre Husson (Michel Piccoli), un nanti aimant la bonne chair, la vie, ses plaisirs et les réparties cyniques pas forcément adroites ; maniant aussi bien la causticité au rabais que les bons sentiments faciles et hypocrites. Ayant perçu la soif de sexe refoulée de Séverine, laquelle feint de le mépriser (quoiqu’elle le méprise vraiment, mais est probablement séduite par son côté  »épicurien », sa liberté d’action -plus que de ton), il lui indique l’adresse d’une maison close.

Séverine se rend donc dans ce lieu qui l’attire et la terrorise (comme un client avant sa première fois – ou n’importe qui avant une initiation), et officie l’après-midi, entre 14 et 17 heures, d’où le pseudonyme de « Belle de Jour » que lui trouve Madame Anaïs (Geneviève Page). Elle fera face à des clients aux désirs très divers, du beauf accroc à un missionnaire épicé au vieux châtelain la saluant en morte, en passant bien sûr par le brave professeur venu se faire battre et insulter. Attention, l’un de ces exemples relève de l’imagination du personnage culte interprétée par Deneuve !

La sève qui monte

Le personnage de Belle de Jour prend en effet toute sa densité avec ses fantasmes récurrents dans lesquels Séverine subit humiliations voir dégradations. Le film commence d’ailleurs, en forêt avec Belle de Jour, Pierre et les cochers qui les accompagnent, sur un fantasme SM, demeurant assez déroutant et virulent, moins cependant que la scène de la boue sur la plage où deux amants manipulés se vengent.

Quelques flashbacks, très courts, nous indiquent les origines de ses traumatismes. L’un nous révèle brièvement qu’elle a subit des attouchements dans son enfance ; un autre nous la présente refusant la communion à l’église ; la petite Séverine a donc choisie son camp, puisqu’ici il en est un, et qu’elle se complaît plutôt dans celui de l’affranchissement, éventuellement du  »Mal » et des plaisirs qu’il occasionne ; en 1966, masochisme et dégénérescence apparaissent dans l’esprit commun comme deux notions indissociables. Étranger à tout jugement de valeur, Bunuel pose plutôt un regard clinique, proche de celui d’un scientifique mettant à l’épreuve ses petits cobayes.

Prostitution de confort

L’angle de vue sur la prostitution est très pur, lisse ; Séverine est praticienne dans un bordel chic, bien qu’elle y officie pour franchir des paliers. Moralement, Bunuel reste ambigu, comme retiré par rapport au sujet (avec un dédain sarcastique aux faux airs d’essentialisme mesquin) ; et lui-même accompagne la double-punition de Deneuve, celle invoquée (par le fouet et la luxure) et celle inattendue (l’échec de sa vie, avec son mari réduit à l’impotence à ses côtés). C’est donc aussi l’histoire d’une façade vertueuse, échouant doublement. Échec aussi dans l’aspiration à tout avoir, tout posséder : à la fois l’amour sain et protecteur, puis le jardin secret où se dilueraient les fantasmes. Jouer sur les deux tableaux s’avère intenable, mais la lutte contre cette fatalité est encore un exutoire plus subtil et plus féroce pour un personnage dont la nature est dans la soumission complice, quelque soit le domaine de l’existence ou de l’interaction (social, intime, relationnel).

Belle de Jour n’est pas une étude psychanalytique, c’est un constat, empirique et à pulsions ouvertes, d’une femme ne trouvant l’extase et l’élan vital que livrée à la brutalité, le corps offert en tant que fiancée embaumée, servante, esclave éplorée et compatissante. Ce n’est pas un hasard si lors de ses travaux pratiques, elle n’arrive à se décider que lorsqu’on la brusque ; sans contrainte, elle n’est rien, ne fait rien ; il faut s’imposer à elle pour la gagner.

Impact et aura de Catherine Deneuve

« Une actrice ne s’appartient plus. Elle appartient à ceux qui la contemplent » a dit Ava Gardner ; rarement cette phrase trouvera exemple aussi juste. Catherine Deneuve, qui incarne ici le personnage de Séverine alias Belle de Jour, est une de ces femmes à la fois fatales et objets, dont la recherche de plaisir se trouve en adéquation avec les fantasmes masculins. L’actrice se mue alors en icône glam ; et son statut d’ambassadrice du Cinéma et de  »l’Élégance Française » doit beaucoup à Belle de Jour. C’est d’ailleurs ici que débute sa collaboration avec Yves Saint Laurent, créateur des costumes du film.

Globalement implicite (y compris dans son propos), pas même descriptif, mais subversif par son sujet et par la crudité de la représentation du personnage éponyme au psychisme mis à nu, Belle de Jour est profond mais pas complexe. On peut dire qu’il est cristallin, tout en diffusant une atmosphère de réalisme magique. D’ailleurs, les mystères qu’il recèle ne sont pas à l’intérieur des scènes oniriques. Quand à celles-ci, efficaces pour l’éternité en raison de leur authenticité (plus que de leur sensorialité, dont l’absence est criante, obscène même), elles apparaissent de façon évidente au spectateur d’aujourd’hui, surtout que les transitions sont accompagnées par le son des clochettes. Malgré ce totem, certaines zones d’ombres demeurent et toutes les confusions ne sont pas écartées. Essentiel et peut-être aussi fondateur, Belle de Jour a continué à vivre bien au-delà de sa sortie ; un demi-siècle plus tard, il constitue un beau moyen de s’immiscer dans l’univers de Bunuel. 

« Belle de Jour est emblématique de ma carrière. Il y a là, dans cette passivité devant le vice, quelque chose qui a marqué les esprits » Catherine Deneuve

Note globale 86

Page Allocine ou IMDB   + Zoga sur SC

Voir le film sur Vimeo (VOF, sous-titres Grecs)

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Voir l’index cinéma de Zogarok

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