BLACK MIRROR **

22 Juil

black mirror

2sur5  Le sombre miroir en question, c’est la technologie. Cette série produite par Endemol a connu un vif succès commercial et un succès d’estime ahurissant. Sortie en 2011, elle est entrée directement dans les grands classements et y est restée. On en parle encore comme d’un témoignage visionnaire sur notre rapport à nos smartphones, à internet, à la réalité augmentée.

 

La série prend le parti de l’extrême et montre des dérives exagérées de l’usage des technologies ou des nouveaux médias. Elle a tendance à dresser un best-of des grands thèmes récents de la SF et pousse des concepts plus ou moins vastes à leur terme. Elle le fait avec un puissant volontarisme mais est confuse plus qu’elle n’est complexe.

 

C’est à la fois divertissant et stimulant, car il y a abondamment matière à disserter. Sauf qu’en plus des idées posées, il y a le produit lui-même. Souvent fantaisiste et bornée, Black Mirror ne tire pas grand chose de ses thèmes et demeure dans le bavardage. Contre-effet de ses postulats péremptoires ; c’est aussi une série parfaite pour entretenir sa misanthropie.

 

C’est cependant là qu’est l’intérêt principal de la série : envisager la conversion des aspects les plus vils (la bêtise, la cruauté) ou les plus lourds (la jalousie) de la nature humaine au tout-numérique.

 

 

 

Saison 1.01 / The National Anthem *** (6+)

Résumé Allocine : La princesse Susannah, membre de la famille royale britannique, a été enlevée. Dans une vidéo envoyée au Gouvernement, elle énonce les revendications de son ravisseur. Il exige que le Premier ministre, Michael Callow, ait une relation sexuelle avec une truie et que les images soient diffusées publiquement. Très vite, l’information est connue de tous et l’opinion publique se mobilise. Le cabinet du Premier ministre ne sait pas comment réagir…

 

3sur5 Ce premier opus est un violent uppercut, mais m’a fait largement tiquer. Tout concentré sur sa grande idée, l’épisode met les bouchées doubles et ses défauts s’en trouvent exacerbés. Le sujet lui s’en trouverait presque dégonflé s’il n’était pas aussi fort et, aussi, sensationnel.

 

L’enjeu est immense et pas seulement politique. Il est universel et existentiel, car il montre ce qu’est la dégradation la plus achevée : c’est d’être seul sur un piédestal pour un sacrifice dont on sortira sali à tout jamais, quelque soit son héroïsme. La noblesse d’un sacrifice ne change rien à l’humiliation qu’implique celui-ci. Pour Michael Callow c’est comme si tout ce que l’activité humaine avait pris le soin de fabriquer au cours des millénaires s’effaçait brutalement.

 

C’est comme s’il était, lui et lui seul, rappelé à sa condition de simple petit bonhomme et à la valeur de ce qu’est une telle entité. Il n’est rien et ce qu’il a été pressé de faire est une abomination, mais tout le monde continuera à exister paisiblement après cela. Or lui n’est même pas protégé par son statut et sa présence au sommet : il est le dernier des hommes et tout le monde le saura toujours. Cette honte intégrale est le sujet le plus profond et le plus passionnant soulevé par l’épisode.

 

Elle dépasse une simple dimension sociale ou culturelle ; ce n’est pas une honte subjective, une honte ressentie, c’est une honte devant chaque particule de l’Univers parce que vous avez été souillé et que vous ne pourrez absolument rien y changer. Vous avez donc été un échec, comme tous les êtres vivants, mais cet échec contrairement à eux, cette condition de poussière sans aucune importance sinon pour elle-même, vous l’avez senti à vif.

 

Tout ça est cependant bien secondaire du point de vue des auteurs de cet opus pilote. Ils se concentrent sur les répercussions sociales de l’événement et l’émulation dans l’opinion publique. Mais là-dessus il sera aussi décevant que l’idée est grande. Les incohérences sont légion et l’ensemble des détails sont victimes d’un manque de soin.

 

En outre, ni le film ni les parties prenantes autour du Premier Ministre ne posent les bonnes questions. D’où vient la menace ? Qui y a intérêt et pas seulement loin ou de manière abstraite ? Où sont les preuves ? Par ailleurs, on évoque rapidement l’ampleur internationale. Dans un reportage, on aperçoit une foule au Moyen-Orient ; mais quel est le lien ? S’agit-il de montrer l’opportunisme des médias et la confusion sur laquelle ils jouent, voir leur absence de compréhension des phénomènes ?

 

Mais The National Anthem se fiche légitimement de tout cela puisqu’il illustre une situation de crise où l’émotion l’emporte sur tout, avec sa bonne compagne les dits bas instincts. Aussi, la logique devient secondaire. Et c’est tout à fait regrettable et à l’image du manque de finesse de The National Anthem face à son sujet. Elle sous-estime les implications autant que la réalité des acteurs. La démonstration n’en est que plus virulente, sauf qu’il faut accepter de porter le bandeau qui nous est tendu et de collaborer à une sur-réaction qui est présumée être décortiquée.

 

 

 

 

Saison 1.02 / 15 Million Merits ** (5)

Résumé Allocine : Dans sa chambre aux allures de cellule, Bing passe son temps à pédaler sur un vélo d’appartement pour accumuler des crédits. S’il en réunit 15 millions, il gagne l’accès à la salle du casting d’une émission, ce qui lui permettra peut-être d’échapper à sa condition. Un jour, avec une jeune femme qui rêve de devenir chanteuse, il découvre ce qui se passe de l’autre côté du miroir : une société qui consomme les individus, les formate et les pousse à sacrifier leur intégrité sur l’autel de la célébrité grâce à une technologie de plus en plus sophistiquée…

 

2sur5 Capitalisme abstrait, degré ultime avant le ravin. Dans ce monde parallèle la compétition est supervisée par des autorités perverses, dans un cadre hypocrite, avec la masse totalement retournée. Lorsque vient l’heure pour les candidats de se soumettre au jugement des jurés d’une espèce de variante ultra cynique de American Idol, le public, représenté virtuellement derrière les trois professionnels, se montre bêtement aux ordres et méchamment vicieux, ne ratant rien des suggestions du trio.

 

Les esclaves trouvent leur parti dans ce système qui les broie, grâce aux narcotisations et aux compensations que les puissants leur offrent ; et en regardant les leurs se faire bizuter en toute légalité, sur un piédestal. Voilà la deuxième grande idée du film, surtout dans sa seconde moitié et il est passionnant. Mais plus encore que dans le premier opus, le niveau est faible. 15 million merits vulgarise à l’envie mais à l’instar de son protagoniste central, ne transmet qu’un message confus en tutoyant des vérités cruciales.

 

Dans cet épisode plus que jamais, il semble qu’Endemol soit parfaitement à sa place en tant que producteur : que la maison maîtresse de la télé réalité s’approprie les discours sur la déshumanisation induite par le genre reflète parfaitement la démonstration ; et nous montre dans le même temps à quel point ce produit si gaillard n’est qu’une baudruche, criant fort avec les slogans corrects pour mieux assourdir. Car sous le bruit, juste un avertissement hypocrite, avec la courtoisie de se dénoncer.

 

La première grande idée du film est encore plus compassée et exprimée de façon aussi floue que surlignée. En nous montrant ces candidats confinés et réduits à un mode de vie autistique, tout en étant simultanément pressés à l’enthousiasme, 15 million merits formule la critique standard sur l’Humanité pixellisée où le lien social s’est rompu, où les individus ne sont que des compétiteurs et où seule la virtualité fait foi. Et notre héros lui, au lieu de se connecter aux dérivatifs, veut entrer en contact avec le vrai : et avec elle accessoirement.

 

La première moitié du film marche ainsi sur les plates-bandes de Wall-E et Her, avec une volonté de faire entendre son message bien plus ostentatoire – la poésie elle-même est grassement estampillée. Cet épisode est le plus cité de Black Mirror et le vaut bien. Il avance des thématiques immenses, vertigineuses et se crashe non sans savoir énoncer les généralités faciles et criantes disponibles au catalogue.

 

 

 

 

1.03 / THE ENTIRE HISTORY OF YOU (Retour sur image) ** (5)

Résumé Allocine : Jeune avocat à la recherche d’un emploi, Liam Foxwell a, comme tout le monde désormais, une puce implantée derrière l’oreille, qui lui permet de stocker des souvenirs. Un soir, en se rendant à un dîner, il voit sa femme, Fi, en compagnie de Jonas. Pendant la soirée, il commence à douter de la fidélité de Fi. Il mène l’enquête en utilisant les données de sa puce…

 

2sur5 Cet épisode a le mérite de viser moins haut que ses deux prédécesseurs et d’explorer son sujet avec attention. Il choisit surtout de s’intéresser à un effet d’une révolution technologique dans le quotidien d’une poignée de personnes et non à un niveau collectif ou massif.

 

C’est simultanément une vraie audace et un parti-pris maladroit, car d’une révolution il ne retiens qu’un aspect quelconque, au lieu d’allez voir ce que celle-ci implique de vraiment dérangeant, c’est-à-dire en terme de contrôle social, de surveillance généralisée, mais aussi de modification de l’esprit humain, puisque celui-ci se trouve à la fois assisté et amputé de sa liberté.

 

L’épisode est interminable, laborieux et répétitif, mais pique tout de même la curiosité par son optique de banalité distordue. Finalement, si banale soit-elle, cette affaire de mœurs est traitée de manière complète, sans niaiserie ni grandes sentences creuses : et c’est la seule fois (avec l’épisode suivant) où un thème humain est traité de façon lisse et précise. Voilà un couple partant en miettes, voilà comment ça se déroule, dans un contexte où la transparence règne. Ça fonctionne et c’est achevé.

 

 

 

2.01 / BE RIGHT BAR ** (6-)

Résumé Wikipedia : Martha et Ash ont déménagé dans la maison de campagne où les parents de Ash vivaient : Ash est un grand utilisateur des réseaux sociaux, un peu trop selon sa petite amie Martha.

Ash meurt dans un accident de voiture. Aux funérailles, Martha apprend par une de ses amies qu’il est possible de rester en contact avec un défunt. Martha ne veut pas en entendre parler, mais son amie Sarah l’inscrit. Martha recevra un courriel signé de son défunt petit ami le lendemain matin. Un « nouveau Ash » a été créé en utilisant son profil sur les réseaux sociaux et toutes les données numériques qu’il a enregistrées durant sa vie. Martha va commencer à dialoguer avec lui quand elle apprendra qu’elle est enceinte…

 

3sur5 Dans ce quatrième épisode, il semble y avoir un décalage entre les différents concepteurs. C’est plutôt bénéfique puisque cette sensation d’écartèlement et d’incomplétude sied parfaitement au sujet.

 

L’aventure de cette jeune veuve et de la reconstitution de son compagnon ne surprend jamais, mais a le mérite de se donner comme une bonne synthèse. Black Mirror a pour ambition d’évoquer les dérives de la technologie dans un futur proche et elle y parvient avec succès dans cet opus.

 

Car en se focalisant sur un cas particulier pour illustrer une norme (galopante, pas encore généralisée dans le contexte de cet épisode), tout ce que porte cette mutation se délivre de façon simple. Pas de slogans mais des sensations, un rapport nouveau à créer en direct.

 

L’écriture n’est pas brillante et comme toujours les grandes lignes sont rebattues sans arrêt, mais un rythme s’installe, qui frustre mais a le mérite de rendre vivant son sujet, au niveau où il l’est.

 

 

 

2.02 / WHITE BEAR * (4)

Résumé Wikipedia : Une jeune femme se réveille avec un mal de crâne épouvantable ; elle décide donc de sortir de chez elle en pyjama, probablement à la recherche d’une pharmacie. Elle n’a pour seuls souvenirs que des flashs cryptés, et se retrouve épiée par les autres habitants de son quartier, mystérieusement hypnotisés et agissant comme des caméras humaines smartphone à la main, tandis que d’autres se montrent plus menaçants…

 

2sur5 Plusieurs sujets passionnants sont lancés pêle-mêle dans cet épisode. Ils sont traités de façon criarde, avec un filtre vulgarisateur et un esprit de dénonciation poli et conforme des plus déprimants.

 

Qu’il s’agisse de la déshumanisation par la télévision ou plus largement la réalité augmentée ; de la déresponsabilisation des individus face au collectif juge et démagogue ; du masque de moralisme adopté par le sadisme : il faut forcer l’interprétation. Tout est disséminé mais ne compte que l’illustration vulgaire et féroce.

 

Ce n’est pas pour autant que la performance seule l’emportera : non, car dans Black Mirror, on explique abondamment, en s’appliquant à bien tourner éternellement autour d’arguments déjà conscients chez les protagonistes. Mais en faisant cela, les phénomènes structurants sont totalement ignorés ; voir niés. Alors White Bear fait sa petite dénonciation bien bruyante, bien accessible et chacun va venir chercher sa petite part de bonne conscience.

 

Que de braves gens seront bien avertis ! Pour le reste, l’opus est assez intense malgré tout et on partage le désespoir de la malheureuse otage de ces anonymes pervers et de cette institution corrompue. On peut aussi céder à l’émotion quitte à en oublier la légitimité a-priori de l’intégrité de chaque être humain ; ou à décider que les informations transmises sont suffisantes ; ou encore que la mise au pilori est tout à fait normale.

 

Allons voir Battle Royale et laisser les moralistes fatigués se noyer.

 

 

 

2.03 / THE WALDO MOMENT * (3+)

Résumé Wikipedia : Jamie Salter est un comédien raté qui prête sa voix et anime Waldo, un ours bleu de dessin animé, qui interviewe des politiciens et différents personnages publics. Les interviewés pensent se retrouver dans une émission pour enfants, alors que c’est pour une comédie de 2e partie de soirée. Waldo est extrêmement populaire auprès du public anglais, et un pilote pour une série est commandé ; malgré le succès de son personnage, Jamie est malheureux.

 

1sur5 De manière plus franche que dans le second épisode de la série, mais aussi assez ignare, l’ultime opus nous raconte comme un  »rebelle » est co-opté. Là aussi c’est un rebelle manquant de finesse, mais cela va beaucoup plus loin : ce n’est pas tant le manque de puissance et de tenue de ses coups le problème, mais carrément leur orientation.

 

En effet, d’entrée de jeu, Waldo l’ourson bleu est un rebellocrate, en plus d’être un gros beauf. Derrière Waldo, il y a en effet un pauvre tâcheron collaborant à la politique-spectacle, nourrissant ceux qu’il accuse publiquement de maux ridicules en s’en prenant parfois à leurs mœurs privées, leur allure ; et le plus souvent en visant encore plus bas, à coup de jurons gratuits et de coups de bite bleus dans la face du fadasse interlocuteur – ou une variante de  »pourri » quand l’ours se veut voix du peuple.

 

Le film marque la prise de cosncience du minable retourné donnant vie à Waldo. Il réaise sa bêtise et la nature de sa contribution au débat public, tout en étant dépassé par sa création. Difficile de pardonner à un si sinistre crétin ; difficile aussi d’endurer encore cette vision de l’Homme infâmante, où les individus n’existent pas, sinon qu’en tant que conglomérat de beaufs manipulables et puérils. Cet épisode est le moins nuancé et sa beauferie intégrale a le mérite de mettre les choses à leur place.

 

 

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2 Réponses to “BLACK MIRROR **”

  1. Moonrise juillet 22, 2014 à 03:00 #

    Je trouve ta critique particulièrement juste, elle aborde tous les points négatifs de la série avec précision : la maladresse du traitement de certains sujets qui malgré une bonne idée de base se trouvent noyés sous les effets chocs, et, plus inquiétant, l’hypocrisie qu’il y a derrière (cf l’épisode 2).

    Malgré tout, de façon globale j’ai adhéré et ai été plus indulgente : bien que je n’aie pas non plus apprécié le dernier épisode, je trouve que dans l’ensemble, la série a le mérite de poser de bonnes questions tout en étant divertissante et efficace. Il y a un côté too much un brin racoleur mais je préfère encore ça à un excès de bons sentiments.

  2. Van juillet 29, 2014 à 17:26 #

    Je vais lire en détail. Il n’y a pas de nouveauté quand on a de la culture, ça oui. Mais on peut pas nier l’intérêt de montrer ces thématiques au grand public. De la vulgarisation intelligente et efficace pour moi. Je dis pas que c’est visionnaire mais complexe, si complètement. Je savais pas pour Endemol par contre, j’avoue que ça fout un froid.

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