GOD BLESS AMERICA ***

13 Avr

4sur5 Dans ce monde contemporain dégénéré, incitant à la misanthropie et la consternation, Franck est seul et après avoir perdu son emploi et appris le raccourcissement soudain de son espérance de vie, il perd l’aisance qui lui permettait de tenir encore un peu à distance son anxiété sociale et sa frustration morale. Frank passait ses journées à observer malgré lui toutes les hystéries sociales, le grotesque de cette société auto-consumériste, où tout n’est que mirage et plus rien n’est mystère. Où on ne quitte une perspective que pour en retrouver une autre tout aussi aberrante (du facho exalté au pacifiste surexcité ; ses voisins sans conscience ; où la consommation de masse et la culture laide et crétinisante ont les pleins-pouvoirs. Mais où surtout, c’est son angoisse profonde : où les hommes et les femmes ne sont plus gentils.

Expéditif, mais juste

La déchéance matérielle est le premier pas vers le salut et, de toutes façons, celui qui devait surgir en dernière instance compte tenu de la misère de sa condition. Déférant devant les règles du jeu et conscient de vivre au mauvais moment au mauvais endroit, Frank envisage alors de se suicider ; en homme de vertu, il prendra congé en emportant une starlette de reality show. Car tout désespéré qu’il est, Frank n’en demeure pas moins un homme soucieux d’élever le niveau global, ambition impliquant de remettre à place régulièrement son prochain. Son geste symbolique ne va pas se dérouler comme prévu et attirer vers lui une adolescente trop curieuse et enthousiaste, excédée par son cadre de vie simple et rigide ; c’est le début d’une croisade grand-guignole où ce tandem improbable s’attachera à dégommer toutes les catégories insupportables avec lesquels ils sont obligés de partager ce monde. La liste est longue, incluant les pouffes de base, les pêcheurs par excès de servilité, les commentateurs odieux et les fondamentalistes religieux, mais surtout, surtout, toutes ces meutes, ces sommes de brutes, toute la chaire grégaire se donnant dans des spectacles grotesques ou se pressant pour se fondre dans son public crasse et mesquin.

Le résultat est une série B mordante, excessive, exubérante, une revanche sauvage sur la médiocrité. La virée consciencieuse et désinhibée de Frank et Roxy associe abandon total, comme pour une dernière fois où plus rien n’est à perdre, avec implication franche et viscérale, à l’instar d’un militant au fait de la vision à propager, sans être dogmatique pour autant car la vie est trop intense et sa vérité trop criante pour se donner à des ornières. Ces nouveaux Bonnie and Clyde, avec leurs façons cartoonesques, ont compris toutes les leçons de Tueurs nés et de Network.

C’est un film où se mélangent colère et tristesse à l’égard de l’état des choses, et action ; au lieu de simplement se laisser décompresser puis s’évanouir en précédant la civilisation dégradée dans laquelle il est piégé, il devient un dévot de son idéal à la fois privé et transcendant, une âme bienveillante en action : tout ce qu’engage le personnage n’est somme toute qu’une lutte contre la résignation. Certains jugeront que la vie l’a déçu, voir frustré et c’est vrai : mais God Bless America est un spectacle où s’affirme un refus féroce d’être blasé. Ce n’est pas un hymne aux regrets, un incitatif à cracher sur l’ordre des choses avec complaisance ; c’est un pavé, l’œuvre d’un post-dépressif abandonnant le reste du temps et de son énergie à réanimer une société en proie au vide, à la perte de sens, de vertu et de teneur. Frank est désespéré mais pas inerte pour autant ; il sature certes, mais il n’a pas renoncé à la vie, ne donne la sienne et n’en prend d’autres non pas par opportunisme et comme un passe-temps exaltant, mais par volonté, par foi et courage.

Cette trop lourde et indépassable civilisation déglinguée

God Bless America aurait pu devenir une référence définitive s’il dépassait la critique et la catharsis. Le film est lucide, trop lucide, y compris sur sa propre vocation et la condition de ses personnages. Si la razzia est jouissive, il demeure surtout un morceau de bravoure à l’amertume déguisée. Cette compensation mène au sacrifice de soi et à un constat d’échec ; non seulement car chacun a rendu les armes autour (nous sommes tous des laquais et mongoliens consentants), mais aussi parce que personne n’est en mesure de bousculer le cours de cette dégénérescence. Y compris en y participant pour la saborder de l’intérieur et arborer en son sein une méta-réflexion. Pour autant, le film est alors le porte-voix d’un combat à cœur et à corps perdu et si la fatalité l’emporte – au moins dans un premier temps, il y a la possibilité d’inscrire des symboles et faire éclater les vernis factices. God Bless America met en scène et croit en l’aptitude à déchirer la toile du réel pour réanimer les consciences, voire les réconcilier avec l’expérience de la vie.

Toutefois, le film reste otage de ses tourments. La générosité du propos ne parvient pas à entamer son pessimisme ; cynique par la force des choses, God Bless America se sait trop nain face à l’emprise de ses adversaires, certes en continuant de s’agiter de façon brûlante et acerbe. La mise en scène et toute la dimension formelle s’avèrent plutôt coutumières, entre le road-movie et le cinéma indépendant. Bob Goldthwhait ne s’embarrasse pas et évite les circonvolutions : c’est un programme éclairé mais pugnace, celui d’un surdoué qui a compris que dans un monde hostile et dévalorisant, il vaut mieux agir comme un sale gosse conforme à sa discipline, à son idéal et ses hauts standards, que comme un collaborateur espérant un jour, par une quelconque manière, influer sur le monde extérieur ou mieux, sur la conscience de son prochain. Alors, si les modalités de la représentation ne permettent pas d’atteindre les cimes, les manières, la démarche et la seule volonté qui l’habite font de God Bless America une grand-messe pour tous ceux qui ne croient pas aux  »grands soirs » des rebelles de confort, pas plus qu’à la cohérence du monde occidental, défiguré par la confusion, les maladies séniles et infantiles, l’amour déraisonnable du ridicule. Et peut-être encore moins à la capacité, voir au simple désir, de leurs concitoyens à l’assumer justement, ce destin d’homme et de citoyen.

Le sujet est génial et le style cash, viscéral et un peu  »nu » de Goldthwait renforce le capital sympathie du film ; mais dans le même temps, il enferme God Bless America dans la position de brûlot paumé. Il se donne et s’affirme comme un cri de rage cohérent et réfléchi, mais assommé par sa propre impuissance. C’est une bouteille à la mer qui vous fait l’effet d’un fabuleux prophète bourré ; les bribes de génie et les recommandations sont là mais trop lourdes à porter et la nature n’a pas forcément gâtée l’enveloppe (en l’occurrence, le réalisateur, toujours attiré par la farce mais aussi et surtout par la marge, n’est peut-être pas le plus apte à transcender son sujet, son talent consistant plutôt à illustrer et dynamiter les états de grâce des autres, en leur apportant de vives solutions et des renforts musclés, mais pas la clé). A voir absolument, c’est un uppercut magnifique, il n’y manque que la victoire de sa cause.

Note globale 74

Page Allocine

Aspects défavorables

Aspects favorables

* des difficultés à dépasser l’objet de ses frustrations

* une tension entre mélancolie combative et réaction fataliste, aboutissant à un doute philosophique écrasant (enrichissant mais limitatif sur le plan esthétique)

* style et forme communes

* un film téméraire et sans interdits, mais suivant une ligne éclairée

* un hymne à la conscience en marche

* une véritable catharsis

* une vision acide du monde immédiat

* un spectacle généreux, joueur, misanthrope mais pas tout à fait

 .*

Exceptionnellement : nouvel article pour ce film (septembre 2019). La note passe alors de 74 à 72.

Voir l’index cinéma de Zogarok

 .

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7 Réponses to “GOD BLESS AMERICA ***”

  1. Voracinéphile avril 13, 2014 à 17:40 #

    Une révélation lors de sa découverte. Depuis je le recommande régulièrement et dans le monde de la comédie indé, une vraie bouffée de fraîcheur. Phénomène sociaux limpides, gags irrésistibles dans leur transgression, le jouissif par excellence. Un ou deux petits temps morts toutefois (la séquence shopping, les discussions le soir dans les motels), mais tellement d’idées jubilatoires que le film emporte largement le morceau, avec un final tout simplement extasiant. Seul un petit détail m’avait gêné, l’espèce de cours de culture donné au milieu du film, avec l’éloge d’Alice Cooper et la chiure sur la culture main stream… Le film avait vocation pour moi à charger contre la débilité et la méchanceté diffuse du monde, pas de donner un cours de goût, quelque soit la qualité de ses références. Mais comme il est donné par Roxy (personnage carrément excessif et facilement dominée par l’enthousiasme plutôt que la cohérence de son raisonnement (l’explication assez abracadabrantesque qu’elle sort en face du présentateur télé), on peut relativiser.

    • zogarok avril 25, 2014 à 13:57 #

      Je n’ai pas relevé cet « éloge » (!!) d’Alice Cooper. En terme de bon goût on a vu mieux. C’est un peu la limite du film : une fois passée la critique jubilatoire, il y a des options pas forcément brillantes pour autant.

      • Voracinéphile avril 26, 2014 à 08:50 #

        Et pourtanr, c’est le passage qui me gêne à chaque visionnage. D’un coup, le film a l’air de se sentir obligé de faire l’éloge de la culture alternative. Quoiqu’une petite nuance disant que la variété ne fait pas de mal (mention de Harry Potter et de Anne Rice) de temps en temps vient nuancer le propos. Mais ce cirage de pompe d’Alice Cooper… Comme si il fallait d’un coup s’assurer le soutien d’un public alternatif qui peut tout aussi bien être vulgaire et agressif.
        Un peu douloureux de relever les failles d’un film aussi attachant, mais on les oublie volontiers en face de son message.

  2. dasola avril 15, 2014 à 14:58 #

    Bonjour Zogarock, personnellement, je m’étais bien amusée à ce film qui tire à tout va. On en redemande. Joël Murray est excellent. http://dasola.canalblog.com/archives/2012/10/30/25428561.html Bonne après-midi.

  3. chonchon44 avril 22, 2014 à 10:25 #

    Tout à fait d’accord ! Un film décapant à voir absolument !

  4. Van mai 13, 2014 à 18:57 #

    Un peu ambigu et démagogue mais j’arrive pas à ne pas aimer.

    • zogarok mai 14, 2014 à 16:41 #

      Je pense la même chose, moins pour l’ambiguïté, le film étant bien tranché. Il nous montre les contradictions des deux personnages et leurs tendances autoritaires ou reacs respectives (elle par exemple qui ne conçoit pas qu’on laisse « n’importe qui » armé !) et leur démarche est extrêmement normative, derrière le pétage de plomb diffus.

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