Archive | janvier, 2014

LE LOUP DE WALL STREET ****

29 Jan

4sur5  Après quelques encarts ou essais (Hugo Cabret), c’est bien le retour de Scorsese le grand, celui des grandes fresques euphoriques. Le Loup de Wall Street c’est la tragédie confondue en farce ; c’est le Casino sans rapports de force, sans le besoin de puissance et d’auto-conservation ; c’est Les Affranchis dans la Bourse, sans les pesanteurs de la pègre et des contrats liés, avec une vulgarité libérée. Ici il n’est question que de plaisir et de triomphe.

Le Loup de Wall Street vient clore une trilogie de Scorsese sur le rêve du capitalisme libéral américain. Contrairement aux deux opus précédents (Casino et Les Affranchis), cette fois le grand héros est un self-made-man absolu ; sa meute, c’est lui qui l’a façonnée, de A à Z. Jordan Belfort, dont le film s’inspire des mémoires écrites pendant son court passage en prison, a été assistant courtier chez Rotschild à la fin des 80s. L’époque des junk bonds qui inspire Oliver Stone, le premier, pour son Wall Street. Dans ce monde cocaïné où les salaires atteignent les cimes, Jordan crée alors sa propre société de courtage et connaît un succès rapide et fulgurant. DiCaprio s’est mis dans la peau de cet homme-là.

Pendant trois heures nous sommes les témoins de cette ivresse ridicule mais sans doute, enviable, car Belfort connaît le luxe et la facilité que personne n’ose espérer pour soi. Mais ce transgresseur est aussi un nouveau riche, saqué par les pontes de Wall Street, les pré-installés. Bien qu’il ne montre pas les héritiers traditionnels, pas plus que le peuple, Le Loup de Wall Street mentionne cette confrontation entre les arrivistes et les dominants plus enracinés ; les vrais vainqueurs, ceux qui ont façonné le système et subissent les nouveaux joueurs venus leur faire concurrence, retournant (avec réussite) leurs règles contre eux. Si le parcours de Belfort est scandaleux pour les hommes ordinaires, il l’est aussi pour les élites, jalouses mais néanmoins redevables envers celui qui assure la pérennité d’un modèle où chacun peut théoriquement devenir milliardaire.

Ce conflit (qu’on ne voit que par l’angle de Belfort le bouffon magnifique) marque aussi l’antagonisme entre le charisme et le pouvoir technique (la presse spécialisée, les héritiers qui n’ont rien à prouver) ou l’autorité légale (la brigade des fraudes, la justice) – toutefois tous les deux n’ont que de faibles moyens ou menaces à exécuter. Comme les gourous autoritaires dont il est pourtant antagoniste, DiCaprio s’engage souvent face à ses troupes dans des délires tribaux. Il est un jouisseur et un vainqueur, outrepasse les règles et cette transgression en fait un modèle d’émancipation dans le monde concret. C’est donc un leader totalement coupé du réel commun, puisque la réalité est celle qu’il choisit, un théâtre à sa mesure. Son orgueil sans limites lui donne le panache qui fait se lever des foules désireuses de marcher de ses pas, profiter d’un peu de sa puissance. S’il se dissocie du sort du lambda, son destin n’est pas marqué par l’élévation pour autant. En-dehors de la splendeur matérielle, c’est l’hystérie et le vide. Ces sentiments-là cependant n’ont pas le temps d’émerger puisque la jouissance est permanente.

D’ailleurs le loup ne tombe jamais vraiment ; pas parce que c’est un bourreau ou qu’il est pardonné, mais parce que justement c’est un homme sans fond particulier, indifférent au sort des autres mais en rien mauvais ou malsain, auquel ni la société ni les autres n’imposent jamais de barrière. La loi est faible face à lui dans un système dont les prémisses font le choix d’adouber ce genre de déviances : la richesse scandaleuse est légitime, la tromperie aussi. Ses admirateurs transis achèvent de conforter le loup dans son irresponsabilité et sa mégalomanie. Mais ce loup n’est pas un ogre odieux. C’est juste un animal vaniteux lâché dans les grands espaces, rendus bergerie disposée par les masses serviles.

Le dernier plan est assassin, où on voit tous ces ploucs (qui sont nos cousins à nous, les 99%) transis et tout offerts à ce pacte malsain, dont ils ne jouiront même pas. Ils sont juste la main-d’œuvre la plus servile, incapable d’autonomie.

Note globale 79

Page Allocine & IMDB

Suggestions…

Voir l’index cinéma de Zogarok

 

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YOUR MORALS, LES 5 VALEURS FONDAMENTALES EN POLITIQUE

27 Jan

En voulant découvrir « les racines morales des libéraux et des conservateurs » aux Etats-Unis, Jonathan Haidt a mis au point un modèle présentant cinq grands groupes de valeurs communément partagés (ou pas).
  1. Présentation des 5 valeurs (universelles et innées)
  2. Distribution des valeurs à Droite & à Gauche (affinités politiques)
  3. Passer le test « Your Morals »
  4. Voir les propositions
  5. Moral Matrix, le prolongement
 
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LES VALEURS

Cette échelle comprend cinq valeursIl s’agit de :
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* Harm * (le Bien & le Mal, les soins/la prise en charge) This foundation is related to our long evolution as mammals with attachment systems and an ability to feel (and dislike) the pain of others. It underlies virtues of kindness, gentleness, and nurturance.
* Fairness * (le sens de l’équité/réciprocité et de la Justice)  This foundation is related to the evolutionary process of reciprocal altruism. It generates ideas of justice, rights, and autonomy.
* Loyalty * This foundation is related to our long history as tribal creatures able to form shifting coalitions. It underlies virtues of patriotism and self-sacrifice for the group. It is active anytime people feel that it’s « one for all, and all for one. »
* Authority * This foundation was shaped by our long primate history of hierarchical social interactions. It underlies virtues of leadership and followership, including deference to legitimate authority and respect for traditions.
* Purity * (ce dernier point comprend les valeurs religieuses, entre autres) This foundation was shaped by the psychology of disgust and contamination. It underlies religious notions of striving to live in an elevated, less carnal, more noble way. It underlies the widespread idea that the body is a temple which can be desecrated by immoral activities and contaminants (an idea not unique to religious traditions).
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Une sixième avait été ajoutée : 
* Liberty * (vs Oppression)
Cette valeur n’est pas anodine, c’est peut-être la plus fondamentale et instinctive. Et justement, pour cette raison elle peut paraître négligeable ; c’est plutôt l’intensité de sa présence qui permet d’en faire un indicateur. Hormis avec quelques tendances politiques comme le Fascisme, il est rare voir anti-naturel de trouver des individus ou des pensées s’opposant catégoriquement et/ou de manière structurée à une telle valeur.
 

LES VALEURS CONDITIONNENT LA DÉMARCHE POLITIQUE

rep demo global morals
Voici les moyennes pour les USA, entre Démocrates (bleu) et Républicains (Rouge). Lorsque vous passerez le test, votre résultat vous sera indiqué en Vert.
 
Partout dans le monde, les individus s’identifiant à gauche, dans le camp des progressistes ou l’équivalent, ont eu en moyenne un indice très élevé pour les deux premières valeurs, tandis qu’ils accordaient une faible importance aux trois autres (allant jusqu’à flirter avec le rejet, notamment pour le dernier, la Pureté).
Chez les conservateurs, la droite ou les équivalents, les cinq valeurs sont adoptées ; mieux, elles sont assimilées de façon lisse. Les résultats sont marqués mais modérés, contrairement à ceux de  »la gauche » où ils sont passent d’une radicalité à l’autre. Toutefois, les scores en  »Authority » se détachent quelque peu, pour en faire la valeur championne – tandis que ceux en  »Pureté » sont en très léger retrait – mais là encore, les écarts sont faibles.
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Vous pouvez voir ici les indices rapportés à trois catégories : liberal US (gauche), conservative (« right-wing ») et libertarian.
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VOUS ET LES CINQ VALEURS FONDAMENTALES

Jonathan Haidt a fondé le site YourMorals, sur lequel sont rassemblés des dizaines de tests sur un grand ensemble de sujets sociaux et humains. Ils vous déterminent généralement selon des groupes de sensibilités politiques, parfois selon des appartenances (religieuses, de genre, etc).
 

Le test principal est celui-ci : Moral Foundations (inscription nécessaire)

Vous pouvez retrouver ce sujet développé par Zogarok ici, avec différents profils pour l’occasion.

LES PROPOSITIONS

Voici les propositions que vous devrez noter de 0 à 5 :
Whether or not someone cared for someone weak or vulnerable.
Whether or not someone was cruel.
Whether or not someone suffered emotionally.
Whether or not someone acted unfairly.
Whether or not some people were treated differently than others.
Whether or not someone was denied his or her rights.
Whether or not someone showed a lack of loyalty.
Whether or not someone did something to betray his or her group.
Whether or not someone’s action showed love for his or her country.
Whether or not someone conformed to the traditions of society.
Whether or not someone showed a lack of respect for authority.
Whether or not an action caused chaos or disorder.
Whether or not someone was good at math.
Whether or not someone acted in a way that God would approve of.
Whether or not someone did something disgusting.
Whether or not someone violated standards of purity and decency.

It is better to do good than to do bad.
It can never be right to kill a human being.
Compassion for those who are suffering is the most crucial virtue.
One of the worst things a person could do is hurt a defenseless animal.
Justice is the most important requirement for a society. 
When the government makes laws, the number one principle should be ensuring that everyone is treated fairly.
I think it’s morally wrong that rich children inherit a lot of money while poor children inherit nothing.
People should be loyal to their family members, even when they have done something wrong.
I am proud of my country’s history.
It is more important to be a team player than to express oneself.
If I were a soldier and disagreed with my commanding officer’s orders, I would obey anyway because that is my duty.
Men and women each have different roles to play in society.
Respect for authority is something all children need to learn.

I would call some acts wrong on the grounds that they are unnatural.
People should not do things that are disgusting, even if no one is harmed.
Chastity is an important and valuable virtue.
==> Pour ma part, je n’ai aucun réponse à zéro, seulement deux à 1 concernant la Pureté (« Some acts are unnatural » et « Chastity »). Une forte minorité de questions a été évaluée à 2, notamment concernant les catégories Purity, Care/Harm et Authority. Cinq réponses à 5sur5 concernant mes deux piliers, Fairness et Loyalty.
 
 

LE MORAL MATRIX

Le Moral Matrix est un dérivé de YourMorals. Il met en scène deux axes, censés refléter plus finement les tendances déterminant les camps politiques pour lesquels nous développerons une sensibilité. Il oppose ainsi la priorité donnée à l’Individu ou à la Collectivité ; au Jugement ou à l’Egalité. La traditionnelle dichotomie économique/social se ressent, cependant l’outil va en profondeur et sonde bien la morale et la philosophie, plus que les positions pures, bien qu’il nous donne l’aperçu de ce qu’elles devraient être, dans une logique littérale.
J’y viendrais en particulier dans un prochain article ; un autre présentera ma position sur ce Moral Matrix et sur le YourMorals, dans la foulée d’articles spéciaux sur des tests politiques.

SVANKMAJER, LES COURTS (SUITE ET FIN)

24 Jan

Suite et fin de la focalisation sur les courts-métrages de Svankmajer. La liste suivante en présente l’intégralité ; ceux qui le sont aujourd’hui puis les courts déjà abordés.

LISTE DE TOUS LES COURTS-MÉTRAGES :

  • Nourriture (1992)
  • La Fin du Stalinisme (1990)
  • Flora (1989)
  • Obscurité, lumière, obscurité (1989)
  • Viandes Amoureuses (1989)
  • Jeux Virils (1988)
  • Une Autre sorte d’amour (1988) – clip
  • Le Puits, la Pendule et l’Espoir (1983)
  • Dans la Cave (1982)
  • Les Possibilités du Dialogue (1982)
  • La Chute de la Maison Usher (1981)
  • Le Château d’Otrante (1977)

  • Le Journal de Léonard (1972)
  • Jabberwocky (1971)
  • Don Juan (1970) – moyen-métrage
  • L’Ossuaire (1970)
  • Une semaine tranquille à la maison (1969)
  • Pique-nique avec Weissmann (1969)
  • L’Appartement / Byt (1968)
  • Le Jardin / Zahrada (1968)
  • Histoire Naturelle, suite (1967)
  • Et caetera (1966)
  • La Fabrique de petits cercueils – Rakvickarna (1966)
  • Jeux de Pierre (1965)
  • JS Bach : Fantaisie en Sol Mineur (1965)
  • Le Dernier Truc de M.Schwarzwald & de M.Edgar (1964)

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LE CHÂTEAU D’OTRANTE (1977) **

2sur5 Le Château d’Otrante (1764) de Horace Walpole a initié la mode du roman gothique. Au fil de son œuvre, les quelques incursions de Svankmajer dans l’adaptation littéraire concernent Poe, mais aussi le Alice de Lewis Carroll (en long-métrage) et ce classique du XVIIIe.

Le court commence sur un journaliste de télévision interrogeant un archéologue sur des lieux chargés d’Histoire. Une séquence d’ouverture poussive et superflue (elle accapare les quatre premières minutes) où le spécialiste affirme que l’histoire racontée par Walpole est véridique. Il interviendra à nouveau par le biais d’un accompagnement documentaire où il s’improvise explorateur.

Perdu au milieu d’une pause cinéma de huit ans pour Svankmajer, Le Château d’Otrante est l’un de ses films les plus anodins. Il est une sorte d’hommage sarcastique aux chercheurs possédés par leurs chimères,dévorés par des travaux fondés sur une mystification. On visite ce Château en deux grandes partie : celle pachydermique du documenteur, celle de la reconstitution utilisant des gravures anciennes et mettant en scène l’émergence d’un géant au milieu du château, justifiant notamment quelques combats inéquitables. Des idées mais un style étouffé à la faveur d’un propos dérisoire.

Note globale 54

Page IMDB

Voir le film sur Tudou

 


LA CHUTE DE LA MAISON USHER (1981) *** 

4sur5 A l’instar de Le Puits avec lequel il entretient un langage esthétique similaire, ce court-métrage est inspiré d’une nouvelle de Poe. Signant un nouveau parti-pris radical, La Chute est sans acteurs ni personnages. Elle invite à une balade dans la maison des Usher en laissant les objets, les meubles, le parquet et les ombres l’animer tandis que les murs craquellent. Une voix-off souligne cet ensemble.

Svankmajer étire une excellente idée sur un quart-d’heure, avec succès mais non sans faire douter, car la voix de Petr Cepek pourrait être plus rare et inhibée. Toutefois c’est un fabuleux conte lugubre, abondant de séquences surréalistes comme avec ce cercueil ambulant et sa vadrouille en forêt. La notion de chute est remarquablement traduite lors de l’étrange final, au travers de la dégradation organique d’un oiseau et la saisissante vision des objets fuyant les lieux quitte à se dissoudre. Ou comment une demeure à l’éclat évanoui se donne la mort.

Note globale 73

Page IMDB & Alllocine 

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LES POSSIBILITÉS DU DIALOGUE (1982) ****

4sur5 Le plus fameux et emblématique des courts de Svankmajer, ainsi que le vecteur de son exposition internationale (récompenses nombreuses dont un Ours d’Or). Sacré meilleur film des 30 ans du Festival d’Annecy en 1990, cette métaphore visuelle de douze minutes, en trois parties, décline le concept de son titre de façon limpide, représentant le dialogue de sourds, la parole comme instrument d’aliénation ou de rejet ; mais aussi comme dispositif créateur.

Ainsi, dans le premier acte où s’exprime l’inspiration du peintre maniériste Archimboldo (avec lequel fruits et légumes composent les visages), des personnages réduit à leur figure se dévorent, se digèrent, se recrachent, jusqu’à aboutir sur des formes humaines se reproduisant et se faisant face. Même chose dans le second ( »passionate discourse ») reflétant la sexualité et la procréation, notamment comme fardeau. La capacité d’absorption et d’assimilation est perçue de façon plutôt frustrante par Svankmajer, qui interprète son propre film comme mettant en scène « the process we are witnessing in this particular stage of civilisation, the passage from differentiation to uniformity ».

Avec des moyens rudimentaires (de la terre glaise et des objets en vrac), l’animation est pourtant très rapide, précise, virtuose mais aussi spectaculaire. Svankmajer provoque mieux que jamais l’émerveillement et l’amertume amusée, par ce tour de manège (et de force) un brin pessimiste.

Note globale 80

Nom des trois courts : « exhaustive discussion », « passionate discourse », « factual discussion »

Page IMDB & Allocine 

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DANS LA CAVE (1982) ****

5sur5  Avec l’aventure angoissante de cette petite fille chargée de descendre à la cave de l’immeuble, son panier à la main, Svankmajer aborde un de ses thèmes fétiches, l’enfermement ; ici, celui intrinsèque à la condition de l’enfant.

À l’exception de quelques incrustations parfaites, il quitte ici le domaine de l’animation. Pas de stop-motion, mais des objets dissidents et de rares personnages un peu trop débridés et mystérieux. Le film comporte un aspect initiatique malsain, la gamine étant précipitée dans un univers en vase-clos, absurde et menaçant (à tous les degrés, Alice, le premier long, approche). Elle y est harcelée par les éléments, les choses et les vieux adultes : tous semblent vouloir l’aliéner en la retenant à leurs lubies, leur confort sinistre ou leur rationalité étriquée. L’alternative, c’est le vide, celui qui ni apaisant ni agressif n’appelle à rien et peut trouver sa matérialisation dans la besogne : par exemple, en remplissant ce panier.

Cette descente ressemble à une exploration de l’envers sombre de l’enfance, celle vécue comme un petit adulte à l’innocence absente et aux espoirs perdus trop vite. Dans la cave raconte la sensation d’égarement dans un monde impropre, que certains éprouvent, parfois pour l’oublier, parfois très tôt dans la vie. Cette petite fille la connaît, mais elle l’assume, se résigne et fait son devoir. L’ultime séquence, très noire, est d’une profondeur inouïe, exprimant à merveille l’impossibilité de sortir du tunnel du désarroi, sans pour autant perdre ni la dignité ni la lucidité. C’est universel et générationnel. Il vaut mieux que cet état de conscience et ce rapport au monde ne soit pas précoce.

Note globale92

Page IMDB

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LE PUITS, LA PENDULE ET L’ESPOIR (1983) ***

5sur5 La Chambre des Tortures sans le kitsch ni les petites manières. Nous sommes dans une sorte de moulin, contraint d’attendre la mort. Ce film de quinze minutes est inspiré d’une nouvelle de Edgar Allan Poe et nous met dans la peau d’une victime de l’Inquisition espagnole condamnée à la peine capitale.

En noir et blanc, le film se déroule en trois temps : d’abord, les souris et le pendule ; ensuite les instruments et décors fous ; enfin la fuite du prisonnier. L’identification avec ce personnage sans caractère ni visage renforce les sensations éprouvées. Lorsqu’il s’engage dans une course instinctive le film se concrétise, pour quelques instants, comme une expérience rare, à la première personne, angoissante et primale, terreuse, à la fois irréelle mais tellement proche et crédible.

Avec sa progression puis surtout son dénouement, le film acquiert un sens éclairé et les événements une certaine définition ; de nouvelles visions, nécessaires, permettent de mieux pénétrer encore cet univers. Bien que prévenus, nous y sommes encore perdus, tout en suivant un sentier qu’il faut apprendre à connaître. A défaut de se délivrer (une référence à Villiers de l’Isle-Adam en décide), au moins maîtriser. C’est un cauchemar sur pellicule, à voir absolument.

Note globale93

Page IMDB

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UNE AUTRE SORTE D’AMOUR (1988) **

3sur5  C‘est l’un des plus méconnus de Svankmajer, mais il est intéressant à plus d’un titre. D’abord, il occupe chronologiquement une place intéressante car c’est le premier de ses courts à émerger dans la foulée d’un long-métrage ; en effet, en 1988, l’auteur passe une étape et porte à l’écran Alice. Au fil des ans, il va délaisser le format court pour plutôt étirer ses visions sur une heure et demi, sans pourtant y sacrifier son style si artisanal et déroutant.

Ensuite, il s’agit d’un clip, réalisé pour le chanteur Hugh Cornwell et commandé par MTV (qui produira à nouveau Svankmajer pour le lapidaire Flora). Sur un son pop quelconque et pendant un peu plus de trois minutes s’enchaînent donc les morphing de l’artiste avec de la terre de glaise, ses déambulations surréalistes et celles d’un mannequin blanc dont il est épris.

L’existence de Another Kind of Love est un effet positif du succès rencontré par les Possibilités du Dialogue, dont la technique de fusion de visages amoureux est répétée. C’est l’occasion d’un joli exercice de style, entre Jabberwocky et Darkness light Darkness.

Note globale 65

Page IMDB

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JEUX VIRILS (1988) ***

3sur5 Dans Muzné Hry, Svankmajer libère sa parole misanthrope. Un homme suit un match de foot à la télévision. Bières, cortèges beaufs de footeux, liesses de supporters ravis et musiques dégueulasses (sauf la principale, très sixties) au programme. Comme dans Le Journal de Léonard, on assiste des foules de gens gagnés par la bêtise, représentées dans des images d’archives (avec de vrais joueurs ou stades) ou par des marionnettes en cartons.

La raillerie est jusqu’au-boutiste, avec un téléspectateur que Svankmajer fait circuler sur le terrain en chaise longue, métaphore coriace de ces amoureux du sport le pratiquant ratatinés sur leur fauteuil entre ivresse et inertie.

Au-delà de cette dimension spirituelle et esthétique, Jeux virils comporte un commentaire politique dont la férocité rappelle Le Jardin. Le football, opium du peuple, est montré comme outil servant à contenir les masses et muter leurs instincts révolutionnaires en éructations collectives dans les stades ou derrière le petit écran. La projection et l’identification favorisent ce succès, où l’identité et la liberté se dissolvent – un propos rejoignant celui des Possibilités du Dialogue.

Le rejet des humeurs grégaires y est associé dans la foulée. Le match est un nouveau jeu de cirque, sans grâce ni noblesse, où les équipes gagnent un point à chaque nouvel adversaire décimé (des hommes (à moustache) détruits en étant taillés au ciseau). Bel exercice et charge puissante, visionnaire mais pas des plus sensuellement délicates.

Note globale 68

Page IMDB & Allocine

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VIANDES AMOUREUSES (1989) ***

4sur5 Ultra-court métrage de une minute où deux steaks barbaques nouent une charmante idylle. Trois ans avant Nourriture, ce n’est plus les objets mais les aliments qui imposent leur rythme en se découvrant la capacité d’agir. Contrairement à la plupart de leurs homologues au pays de Svankmajer, les deux morceaux de viande rouge ne se livrent à rien d’inquiétant ou surréaliste et la complicité qu’ils établissent est de nature à attendrir et éblouir, rapprochant le spectacle de Jabberwocky. Mais c’est sans compter sur la claque finale, simple, brutale, primaire, sans appel. En soixante-diz secondes, un concentré de Svankmajer, avec sa poésie, ses espoirs et sa morale absurde.

Note globale 72

Page IMDB

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OBSCURITE, LUMIERE, OBSCURITE (1989) ****

5sur5 Ultra-rapide, catégorique et jouissif, le plus organique et l’un des meilleurs opus de Svankmajer. Deux mains et deux yeux se trouvent dans une petite pièce, la lumière est allumée. Les autres membres du corps entrent par les portes, voir par la fenêtre comme le font les oreilles arrivant en empruntant la forme d’un papillon. Les bras, les jambes, la cervelle, la bite aussi, déboulent pour fabriquer un homme – en terre glaise, comme dans Possibilités.

Tma, Svetlo, Tma ou : néant, construction et complétude, finitude. Façon ludique de représenter comme on peut se sentir à l’étroit lorsqu’on est trop achevé ou qu’est bouclé un quelconque combat. Obscurité peut aussi être lu sous un angle politique, en tant qu’allégorie du constructivisme (Svankmajer, ce maître de l’animation expérimentale, est aussi un citoyen tchécoslovaque), du fantasme d’auto-engendrement et de  »nouvel homme ». Aboutissant naturellement à la détresse existentielle et privant les hommes de leur liberté.

Note globale 91

Page IMDB & Allocine

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FLORA (1989) **

3sur5 Une femme faite en fruits et légumes est attachée à un lit, comme une patiente dangereuse ou une prisonnière. Elle pourrit, incapable de réagir ou d’attraper le verre d’eau à sa gauche. Réédition du discours écologique qui existait déjà dans Histoire Naturelle vingt-deux ans auparavant. Le film dure trente secondes, il est très beau, son message carré et cash, mais trop court pour être suffisamment percutant. A noter que comme Another Kind of Love, ce clip est produit par MTV.

Note globale 62

Page IMDB

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LA FIN DU STALINISME (1990) ***

3sur5 C‘est le film le plus expressément politique de Svankmajer. Il n’en est pas à sa première puisque encore deux ans avant, il lançait un défi à la censure avec Jeux virils ; et plus encore avec Le Jardin dès 1968. Réalisé en 1990, La Fin du Stalinisme est un film coup-de-poing où Svankmajer règle ses comptes avec le régime communiste et la censure qui l’ont rapidement bridé. Ces onze minutes de rage consistent à humilier les figures de l’histoire tchécoslovaque et montrer les leaders du régime comme des copies malades et conformes d’un vieux modèle.

Auscultant la cervelle délirante de Staline d’entrée de jeu, Svankmajer signe un métrage corrosif, mettant en scène une dictature ouverte se régénérant grossièrement. C’est aussi l’occasion de décrire l’aspect mortifère dans la planification et la sacralisation du régime, ses instances, ses symboles outranciers et hypocrites ainsi que ses processus standardisés. Trop tardif pour être contestataire, c’est la conclusion d’une époque, une dernière mise au point. On peut également y voir une critique facile à la forme chaotique, ainsi qu’un compte-rendu à valeur psychanalytique sur l’état du subconscient collectif et la charge dont il ne s’est pas encore défait.

Note globale 67

Page IMDB & Allocine

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NOURRITURE (1992) ***

4sur5 Dernier court-métrage de Svankmajer ; il se tournera ensuite vers les longs (dans lesquels il s’est récemment lancé – à partir de Alice en 1988) ou d’autres formes d’expressions. En trois parties comme Possibilités, dont la seconde ( »Lunch ») procède à la démonstration la plus achevée, Nourriture montre des hommes à la faim insatiable.

Légèrement angoissant et totalement surréaliste, le film utilise des maquettes d’hommes, relativement proches de l’animatronic. Svankmajer y émet un humour désespéré plus délicat, une nonchalance inconnue. S’achevant sur un gag sordide, l’ensemble évoque l’exploitation, la manipulation et l’aliénation – parfois consentie, à l’instar de la dégradation de soi au profit de la jouissance à court-terme. Nous voyons des hommes trop gourmands, incapables de gérer leurs ressources et se défaire de cycles négatifs, toujours bons pour s’intoxiquer sur tous les plans. Une dernière vision féroce et originale, à la hauteur donc.

Note globale 71

Page IMDB

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Svankmajer sur Zogarok : Courts-Métrages partie 1 + Alice + Faust + Survivre à sa vie (théorie et pratique)

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Voir l’index cinéma de Zogarok

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TROPA DE ELITE & SA SUITE ***

20 Jan

TROPA DE ELITE ***

4sur5  Devenu l’un des événements ciné de la décennie, Tropa de Elite a été porté en triomphe par le public, battant des records au box-office brésilien et remportant de nombreux prix, dont l’Ours d’Or du Festival de Berlin. Il a cependant suscité de vifs débats et est incendié par la critique et les éditorialistes, qui lui reproche sa complaisance pour la violence de la BOPE, la troupe d’élite de la police brésilienne, réputée pour ses méthodes catégoriques. José Padilha la filme de l’intérieur, en donnant la parole à un défenseur de l’ordre, le capitaine Nacimiento.

Au début surtout, le résultat peut sembler parfois naif dans le propos ou certains biais, a-priori ; mais c’est le ressenti de ceux qui regardent d’au-dessus ou d’en-dehors. Or Tropa nous immisce au premier degré. Et la réalité est remplie de clichés, de dualités un peu ridicules, avec effectivement les Mr. muscles et les intellos idéalistes égarés dans le lot. Le film appuie à juste titre ; c’est la lourdeur d’une réalité impitoyable, ne laissant pas de place aux subtilités. D’ailleurs personne n’y vit de façon subtile ou complexe, le lien au concret et le jugement sont indispensables à la survie.

En vérité, on voie très vite que les auteurs ont déjà digérés les perspectives essentielles, les sentiments des différents groupes. Tropa de Elite évoque l’essence de la corruption, de manière théorique et explicative, mais aussi la démontre tout simplement, l’affiche dans un cas particulier dont elle fait son sujet ; et il l’affiche là et comme elle est, hégémonique, pas seulement dans les postes ou relais du pouvoir.

Le cas particulier de Tropa de Elite, c’est le Brésil, les favelas et les trafiquants qui les contrôlent. Padilha en donne un aperçu réaliste. L’objet du scandale vient de la connivence affichée pour les principes stricts de la BOPE. Jamais celle-ci n’est épargnée, jamais il ne lui est prêtée de pureté héroïque, mais Padilha reconnaît le sens de la mission et de la justice animant ses deux principaux personnages. Une description romantique aurait sans doute moins troublé.

Nacimiento est un personnage fataliste, loyal et anti-bourgeois. Il dit pour introduire le film « Il existe trois sortes de policiers : ceux qui sont corrompus, ceux qui ferment les yeux et ceux qui entrent en guerre ». Lui est un flic sans concession, en guerre, à la violence avouée. Un membre de ces forces légales qui, pour d’autres, serait corrompu (et effectivement il jouit de sa position) ; alors qu’il est indépendant et assume qu’il n’y a pas de résultats sans employer les moyens appropriés. En l’occurrence, mettre tous les fautifs, quelque soit leur place dans le vice, sous pression ; éliminer ceux qui entravent sa mission et l’impérieuse réponse à toute ces crises, y compris en écartant les policiers  »ordinaires » trop faibles ou coulants.

Dans le seconde heure, avec le stage de formation de la troupe d’élite (qui suit la quête d’un remplaçant et le suivi d’un stagiaire pendant la première moitié du métrage), Padilha montre la mise à niveau par l’ultra-violence. Il s’agit de faire des hommes des chiens enragés, mais mordant à temps et faisant la démonstration de leur intégrité.

Tropa de Elite n’est pas une publicité. Personne n’en sort blanchi, il n’y a que des nuances dans le mal et les bonnes intentions. Là où les spécialistes-fonctionnaires en tout genre perçoivent une propagande haineuse, il y a un regard premier degré et critique. Où tous sont impliqués, y compris les étudiants issus des classes moyennes ou aisées, critiquant les policiers, oppresseurs des classes pauvres et des minorités mais également, prétendent-ils, d’eux-mêmes. Des étudiants se faisant volontiers porte-parole de slogans bienveillants et typiques, sans ne serait-ce que titiller les sujets qu’ils peuvent traiter, eux que rien ne vient bousculer, eux qui peuvent prendre leurs distances avec les impératifs et la violence du réel. Quoiqu’il en soit, c’est un film authentique et nerveux, dont l’urgence nous gagne, où pour purger les déviances criminelles s’impose le recours à la violence nécessaire.

Note globale 71

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Suggestions… La Cité de Dieu + The Raid + Saga Pusher

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TROPA DE ELITE 2 ***

3sur5  Après l’incursion viscérale dans les favelas et la BOPE, Tropa de Elite 2 emprunte une tournure plus résolument et explicitement politique. C’est une réussite, peut-être trop généraliste pour être aussi puissante dans sa charge. Comme le premier, ce fut un succès considérable au Brésil et une polémique partout. Toutefois ce qu’on juge, c’est un reportage réaliste dans le 1, appuyant dans le sens d’un certain point de vue ; ici l’action et la confrontation au réel sont différents, c’est celle au-dessus des favelas, comme la guerre est manipulée.

La suite donc, treize ans plus tard. Nacimiento, le lieutenant-colonel de la BOPE, se retrouve propulsé à la tête de l’organisation. Cette consécration lui fait prendre conscience que la liste de ses adversaires est bien plus longue qu’il ne l’imaginait. Le film de José Padilha affiche la corruption et les impasses de la réalité socio-politique brésilienne. Devenu un héros populaire, Nacimiento s’est fait absorbé, il est seul dans le service de sécurité civile, qu’il découvre lié à la politique et aux intérêts criminels. De leur côté, les médias détournent les réactions possibles à la réalité, alimentant les conflits de personne (le député Diogo Fraga qui se fait chevalier blanc contre le chevalier fasciste Nacimiento) tandis qu’un mercenaire récupère la colère populaire dans un show grand-guignol où il accuse les autorités. Désillusionné, Nacimiento conclut à propos du  »système » qu’il s’agit d’un « mécanisme impersonnel, un regroupement d’intérêts crapuleux ».

Le final a une certaine ambiguïté – il évolue vers une sortie un peu optimiste.. qui finalement ne l’est pas (il montre l’étendue du « système », pas abattu grâce à une seule croisade courageuse), tout en étant bien franchement surfait et compassé (le petit miracle des dernières secondes). De toutes manières, le film laisse un compte-rendu acide, avec des exemples solides, sérieux, mais peut-être plombé par une inspiration se voulant trop idéaliste. La fabrication se fait sentir et alourdit l’ensemble ; le premier allait droit à l’estomac.

Note globale 65

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LA VIE RÊVÉE DE WALTER MITTY *

17 Jan


1sur5  Insipide. À un moment du coma, on réalise soudain qu’il sera difficile d’avoir quelque chose à en dire. J’ai passé la séance à décrocher, raccrocher pour… ça. Je n’ai ressenti que l’ennui et malgré la patience que j’accorde à n’importe quel film, je n’ai rien à tirer de celui-ci. Il n’a simplement aucun sens et se situe à un niveau trop enfantin. Son humour, son esthétique et son scénario… Tout se veut expressif et limpide, tout est plat, sans caractère. Ben Stiller laisse sa prose éructer, toujours littéral, sans vision et plein de prétention, c’est justement le drame.

Manifestement il se projette sans retenue dans sa caricature de petit employé de bureau effacé, se laissant porter au gré de ses petits fantasmes puis se trouvant confronté aux urgences de sa condition. Il ne faudrait pas ignorer l’imaginatif sous le masque de l’inertie ! C’est lui que nous allons découvrir et qui va renaître. Et voici le rouleau-compresseur de la petite poésie miteuse.

Non ce personnage n’est pas émouvant, car oui ses rêves sont nuls, ses rêves puent et sont ceux d’un sous-homme. Il n’y a rien d’humain dans ses espoirs et créations, qu’une affiliation à des fantasmes fabriqués, désuets. Par ailleurs son imaginaire est goitreux, se développant au travers de cartes postales et d’une imagerie de publicitaires primaires et essoufflés. Je ne sais pas si Ben Stiller est vide, manipulateur ou psychopathe qui s’ignore. Mais sa sensibilité en carton n’a aucune espèce de naturel ou d’authenticité, c’est au mieux une abstraction poussive. Qu’il arrête de se rêver en grand garçon émancipé (oh misère ce final-là évidemment nous le subirons) ; peut-être vaut-il mieux qu’il se laisse diriger, la réalisation le rend glauque (Tonnerre sous les Tropiques rendait déjà la gêne douloureuse, singulière sensation où l’inintérêt porté confine au malaise).

Note globale 30

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