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INVICTUS **

8 Déc

3sur5 Clint Eastwood entre dans la lumière, sans redouter l’emphase exorbitée ni l’illumination kitsch – d’ailleurs ils les embrassent furtivement. En 1995, l’Afrique du Sud est le pays d’accueil de la Coupe du Monde de Rugby, qu’elle remportera par la même occasion. Quinze ans plus tard, alors que la nation arc-en-ciel reçoit la Coupe du Monde de Football, Eastwood propose ce trentième long-métrage, au nom du poème favori de Nelson Mandela.

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Pour revisiter l’Afrique post-apartheid, Invictus met en scène un monde simplifié, avec quelques antagonistes aux traits criards, à l’instar de ce commentateur aigri et mesquin. Mais ces gargouilles sont réduites à de simples voix dissonantes éraillées, il n’y a pas d’adversaire ni de violence ici, l’univers est plutôt ouvert et disposé à la remise sur pied. Obnubilé par la figure de Mandela, Invictus fait du capitaine de l’équipe de rugby sud-africaine (Matt Damon) son auxiliaire averti et solennel. Issu d’une famille petite-bourgeoise, avec père beauf standard, celui-ci fait face à des dissensions rapidement avortées parmi ses camarades. Il communique sa prise de conscience du rôle symbolique de sa mission, non pour s’effacer derrière elle, mais pour fusionner et s’y dépasser.

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C’est autant une hagiographie de Mandela que la sanctification d’une démarche de paix. Eastwood y a concilié impératif culturel (restauration d’un orgueil et d’une fougue collective) et philosophie personnelle (combativité), tout en intégrant le mythe très américain de la résilience. Cet Invictus signifie beaucoup sur son auteur, cow-boy individualiste conservant sa pugnacité tout en choisissant la sagesse. L’œuvre scelle un credo nouveau, l’abandon de la colère et de la vengeance au profit du bien commun ; il faut sacrifier la rancœur pour l’harmonie. Les cinéphiles reprocheront à Eastwood d’avoir égaré son goût de la complexité, sa passion pour la part sombre, c’est plutôt vrai, mais la méthode reste aussi frontale, simplement l’enjeu n’est plus de sonder la trivialité des instincts mais de mesurer une légende plus grande que soi. Une autre rage de vaincre.

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Ainsi Invictus délivre un message hautement idéaliste : l’acharnement à réduire l’adversité à un malheureux concours de circonstance, la compulsion à invoquer le meilleur de l’Homme, paient toujours. C’est une façon de décider que tous les combats pour la vie en valent la peine ; c’est aussi l’expression d’une compassion à l’égard d’un monde injuste et imparfait, mais où germe déjà le plus grand. Cette béatitude n’exclue pas la raison, d’ailleurs tout le film gravite autour de la quête d’un nouvel ordre : Invictus évoque la nécessaire « transcendance » d’un État, d’une structure, d’une communauté. Eastwood nous dit que la première urgence sociale est de cimenter et impulser une société, la politique se joue donc d’abord ici.

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Tout ceci inclus une cécité partielle et volontaire : au-delà de la solidarité et des vœux pieux, il y a le retour de bâton racialiste en Afrique du Sud. Jamais il n’existe dans Invictus. Mais cette scandaleuse négation est le prix d’une propagande saine, optimiste et surtout iconique. Le film n’appartient à aucune chapelle ; bien sûr, il s’est relativement prêté à la gauche « démocrate » américaine qui a pu le détourner en « Obama-movie » (en 2010, au moment des élections de mi-mandat), mais cette OPA supposée n’a permis aucune capitalisation, ni dans les esprits ni dans les pratiques (la misère sociale n’est qu’aperçue et les diverses thématiques progressistes inexistantes : d’un point de vue de gauche classique et solide Invictus est au mieux désespérément centriste). Démarche un peu immaculée, presque éthérée, Invictus semble peu propice à être approprié par qui que ce soit, incarnant plutôt une soif de sacré universelle et de façon plus spécifique, illustrant toutes quêtes de cohésion sociale, politique et raciale (sans pour autant se lier aux déterminants politiques de l’époque – multiculturalisme, tiers-mondisme, etc). Au-delà de toute référence concrète, on en retient l’illustration d’une réconciliation et du progrès d’une nation transgressant la noirceur de son Histoire pour s’élever sur des bases pacifistes et volontaristes.

Note globale 66

Interface Cinemagora   + critique sur SC

Note montée de 59 à 66 suite à un second visionnage (août 2019). Ajout de la parenthèse commençant avec ‘misère’.

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Voir l’index Cinéma de Zogarok

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