SCHIZOPHRENIA – LE TUEUR DE L’OMBRE (ANGST) ***

18 Oct

4sur5 Labellisé « based on a true story », film-fétiche et influence majeure de Gaspar Noé (Seul contre tous, Irréversible), Angst ( »anxiété »,  »angoisse ») est pompeusement rebaptisé Schizophrenia, le tueur de l’ombre pour le marché français. Longtemps inaccessible, Angst a été réanimé par une diffusion à Gerardmer en 2006, puis par sa sortie inédite en France, par DVD cet été 2012. Confondant son récit avec le quotidien d’un serial killer, façon Deranged ou Maniac, Angst jouit d’une aura certaine. Gerard Kargl y filme Erwin Leder quasiment en direct : il n’y a quasiment aucune ellipse, quasiment aucun dialogue, essentiellement le long monologue du psychotique fraîchement sorti de prison et son déchaînement meurtrier.

Parfois syncopée, la réalisation alterne entre prises de vues à la grue (contre-plongées surplombant la situation) et plans rapprochés sur le personnage. Schizophrenia n’est pas dans la fièvre ou l’exubérance. Il montre un tueur froid, impulsif, aussi sinistre pour lui-même que pour les autres, dévoré par ses pulsions et obsessions, mais somme toute peu agité : il est perturbé, mais son malaise est inerte, son ressenti stable.

Par ses pensées confiées à l’oreille du spectateur, il expose son histoire, qu’il tronque non pas en motif de crime, mais en prétexte à subsister. Le jeune homme évoque ses « plans », terme lui permettant de réduire toute la portée émotionnelle et instinctive déployée ou probablement perçue, sous une chape d’autisme différent. Spectateur de sa propre nature, commentateur désincarné de ses schémas internes atones et répétitifs, il reste figé dans un dialogue interne compulsif et inlassable, même lancé dans l’action la plus débridée.

Un aspect capital de Schizophrenia doit être relevé : jamais le film n’entre dans la psyché du personnage. Il reste à la porte, s’accommodant de commentaires qui sont à peine des descriptions fugaces. Les limbes de son esprit n’existent pas, pourtant la quasi-intégralité des critiques, chroniqueurs, experts, cinéphiles et curieux prétendent, à tort, qu’il s’agit de cela. Or Schizophrenia est dans approche pragmatique, simple, sèche… mais totalement sacrifiée au personnage. Le film est empathique, mais avec un être totalement vide. La psyché du personnage ne trouve pas sa place, car elle est pauvre et minimaliste ; or le personnage est transparent et, pour le spectateur placé dans une situation de communion avec les pensées du tueur, volubile. Ses flux internes sont sans entraves et s’expriment ; mais ses paysages mentaux sont absents, lui-même les ignore. La vraie hallucination, c’est ce réel totalement surréaliste, primal, qu’il offre à la vue. C’est une psychose blanche, terne à l’intérieur et Schizophrenia capte cette condition, d’où sa fascinante étrangeté, sa banalité totalement éclatée. Pas une once d’élans psyché ou même psy là-dedans, pas d’onirisme ni de flou artistique même chez le tueur : juste la réalité la plus absurde, lointaine quoique évidente. Cette horreur pure est aussi expressive et baroque qu’un voyage au bout de l’enfer : c’est une échappée hors du réel factice, auprès d’un théâtre ou joue un esprit lisse et brisé en roue libre. Pas dantesque, presque insignifiant ou trivial par endroits, mais impressionnant.

De ce fait il manque, outre les envolées gores, les overdoses de tourments, les obsessions criantes, les bouffées malades de Maniac. Le tueur d’Angst a sa mythologie, mais elle ne le dévoile pas complètement, s’appliquant plutôt à représenter ses effets sur l’environnement et la façon dont le tueur régule ses perceptions. Sauf que l’écriture de Schizophrenia est son grand défaut : l’approche clinique est caricaturale ( »expertise » bien approximative pour épilogue), la genèse est grossière et l’ensemble parsemé d’élucubrations sentencieuses manquant d’envergure. Mais pas de crédibilité. Agaçant et peu divertissant (ou trop paradoxalement), mais frontal, Schizophrenia est en vérité un documentaire romancé. Un documentaire avec sa richesse naturaliste et ses aspects plombants ; un vrai documentaire car il révèle que les vérités les plus trashs ou réprimées sont parfois plus creuses qu’on l’aurait souhaité.

Schizophrenia est l’absolu principe de réalité, compensé par une stylisation appuyée mais sans mystère. C’est un film assez fascinant (dégoûtant éventuellement, n’effrayant et surtout ne stressant jamais), heurtant logiquement l’esprit des publics peu initiés au cinéma underground, mais, pour des raisons d’époque comme de cinéma, il ne perturbe pas comme peut le faire A Serbian Film ou un faux snuff. Il amène à la terre tout en dissipant le flot de la vie, les exigences quelconques. C’est une sorte de délire mutique et carré, avec une caméra à la fois voluptueuse et premier degré, paré d’un certain aspect comique, car ce réel-là est désigné dans ce qu’il a de bête, précis et définitif.

Tout en flirtant lourdement avec la science pathologique et les emportements verbeux, Schizophrenia est d’abord l’observation minutieuse, élégante et brut de décoffrage d’un cas psychotique dans un contexte donné. Ce rapport rachitique au personnage et à sa démence peut inspirer un état d’hypnose : Schizophrenia est à la fois sans recul et totalement impliquant, neutre mais vaguement épicé, par la partition musicale électro-funèbre et monocorde de Klaus Schulze comme par les assertions lapidaires ou la sophistication des personnages, tous incarnés, limités et exaltés par leur physique entre grotesque et beauté radieuse (qu’il s’agisse de la vieille ou de la commerçante). Une plongée dans un environnement catapulté par un tueur. Si Henry (sorti plus tard) est plus cinglant et constitue une authentique  »exploration » des abymes, Schizophrenia n’appartient qu’au tueur. 82 minutes totalement abandonnées à un psychotique, sans la moindre intervention.C’est trop simple et net pour être  »déviant » ou même complaisant, le tueur n’est pas assez pervers pour créer une intensité physique et mentale éventuellement générée par Guinea Pig, mais c’est un chef-d’oeuvre de brutalité glacée. Soigné, limpide et dépassionné.

Note globale 74

Page AlloCine 

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2 Réponses to “SCHIZOPHRENIA – LE TUEUR DE L’OMBRE (ANGST) ***”

  1. Voracinéphile octobre 19, 2013 à 11:30 #

    Ouf ! J’ai relu ma chronique et si effectivement j’utilise le mot psychologie, c’est un tort, puisque je décris aussi le même vide émotionnel que j’ai ressenti pendant le visionnage. C’est un film où le meurtrier avoue complètement le vide de sa personne, une absence totale d’humanité finalement (loin de Maniac 1980 ou 2013). C’est plus tragique qu’effrayant.
    Intéressant en tout cas de trouver dans ta chronique le mot « comique », j’ai toujours pensé que j’étais le seul malade à trouver des traces d’humour dans certaines scènes. Mais c’est bien parce qu’il y a une dose d’absurde instillée dans le quotidien du tueur… Dans le dvd, il y a toute une scène additionnelle qui devait précéder le générique d’ouverture, montrant le premier meurtre du personnage, complètement mécanique.

    • zogarok novembre 1, 2013 à 18:47 #

      Oui, d’absurde… un humour objectif.

      Plus sinistre que tragique, plutôt. C’est du drame degré zéro. C’est inquiétant mais sans frayeurs galopantes : l’imagination se prend un uppercut par la réalité crue et crade.

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