MAN OF STEEL **

6 Juil

2sur5 Il est intéressant de découvrir Man of Steel à l’aune de Watchmen. Avec celui-ci, Zack Snyder avançait déjà une conception du sur-homme, pragmatique et visionnaire ; acculé à son filtre ténébreux et torturé, le mythe optimiste de Superman trouve une nouvelle expression, régénérant avec brio la vision du pur ange gardien de la civilisation, où la population, compacte et lointaine, voir invisible, relève autant du fantasme que l’idéal de ce deus ex machina loyal et tout-puissant.

Érigé en blockbuster de l’année 2013 et annoncé comme le meilleur film de super-héros depuis The Dark Knight (il existe une correspondance psychologique marquée mais incomplète avec les Batman de Nolan), Man of Steel se démarque par son ampleur épique, sa solennité assumée et la puissance de ses effets. Si la narration semble sans cesse contrariée, déchirée entre le cahier des charges et des aspirations conceptuelles, l’identité esthétique du Superman de Snyder se déploie sans concessions, notamment par la confrontation entre les forces de Zod et celles de Superman ; et aussi avec la belle animation du rêve poliment libidinal de destinée héroïque compilant extase sociale, amoureuse et transcendantale. Mais par-delà les crânes mouvants ou le grain décoloré, les enjeux du combat et l’usage des pouvoirs participent en premier lieu à cette démarche esthétique. Ainsi, le projet de refondation de Crypton au prix du génocide des humains illustre un mélange de tribalisme réactionnaire et de technophilie futuriste, alors que Superman incarne « l’espoir » d’une ère post-déprime voir nihiliste. Il y a aussi dans ce face-à-face un sens manifeste : lorsque Kal-El alias Superman choisit la race humaine (envers laquelle il est ambivalent) plutôt que son peuple, il se pose en contradicteur philosophique et moral d’un général Zod honorant ses racines. Pour justifier ce point de vue, la position du général Zod est assimilée à celle d’une acceptation cruelle, puisqu’il se laisse conditionner intégralement, bien qu’activement, par ce que son héritage a conçu pour lui, alors que ce dernier se révèle souvent un fardeau injuste. Or si le propos de Snyder invite subtilement à une distanciation par rapport à ces principes historicistes, il n’évoque la  »liberté » que pour mieux justifier son indifférence à l’égard des masses, sinon en tant qu’instrument (et obstacle éventuel, voir parasite) de la société de ses désirs : celle du règne de maîtres se tenant pour auto-engendrés à la différence du commun des mortels, entité dont ils se servent par ailleurs de support pour matérialiser leurs projets.

C’est une seconde fois le discours élitiste d’aspirant-illuminé qui travaille le film et lui confère un sens particulier. Cette fois l’œuvre tient plus de la projection idéaliste que de la métaphore souterraine ; et elle ajoute au double-niveau de lecture (affaibli) un double-niveau de langage. Ainsi, avec Man of Steel, le cinéma de Syner revendique ses chimères grandiloquentes (avec une facette altruiste) tout en étayant sans relâche sa misanthropie et son dégoût des masses ; qu’elle tend à confondre en même temps qu’il fait l’éloge de l’individu. Il prétend que chacun se bâtit et vaut pour et par ses actes et sa personne ; pourtant il enferme dans des carcans pré-déterminés et se montre indifférent aux individus lorsqu’ils sont là et font la preuve de leurs qualités, de leur acuité, de leur ingéniosité.. toute humaine soit-elle. Par ailleurs, on retrouve cette idée, déguisée voir consciemment rejetée par le script et pourtant bien intégrée, que le commun des mortels est dangereux et stupide ; alors qu’une petite poignée est sage et éclairée et même, parce qu’il faut légitimer sa position, bienveillante ; de la même manière, on déclare que l’individu est tout et évoque la richesse de chaque homme – tout en se servant de cette prose humaniste et universaliste pour défendre le statut-quo et maintenir une saine ignorance. Néanmoins, le révolutionnarisme fantaisiste de Snyder semble incorporer une dimension emphatique, en tenant compte de ces pions ingrats formant la population avec laquelle il faut composer. Le personnage de Kal-El incarne même un tenant de l’avant-garde passablement résigné, plus attiré par la satisfaction commune qu’un progrès hypothétique ou circonscrit. Ainsi à l’arrogance, il préfère un orgueil discret.

Note globale 52

Page Allocine & Metacritic

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12 Réponses to “MAN OF STEEL **”

  1. Voracinéphile juillet 6, 2013 à 07:15 #

    Oh ! Que voilà de subtiles nuances ! Snyder ne se serait donc pas renié (comme j’avais tendance à le penser) dans ce cru de superman, il aurait simplement fardé sa vision d’un brin d’altruisme et agiterait l’espoir devant les masses insipides vouées à rester béates devant le gardien. Grossir les masses tout en faisant l’éloge des individus, voilà quelque chose parfaitement inscrit dans l’air du temps en revanche. Dans nos sociétés de liberté, c’est tellement plus confortable d’être un individu unique et éclairé capable de faire des choix. Plus personne ne compte sur le bon sens finalement. Bonne dissertation thématique, les grands axes sont bien exposés concernant l’opposition Zod / Kal-El (et surtout, l’analyse est limpide, directe, alors que les autres critiques mitigées s’attaquent davantage aux détails). On peut y rajouter des effets spéciaux épatants et une plutôt bonne 3D pour l’occasion.

    • zogarok juillet 6, 2013 à 11:31 #

      Bien sûr on peut estimer qu’il s’est « galvaudé » mais il inscrit toujours les mêmes lignes de discours ; mais c’est comme si le statut d’ange gardien limpide, sans idées tordues, de Superman, déteignait sur lui et l’inspirait ; ou qu’en étant pressé à un blockbuster familial, Snyder se découvrait une fibre d’indulgence pour la race des veaux que nous sommes tous – et qu’il est, mais moins, maintenant qu’il fait des films.
      Oui, ce discours sur la richesse des individus, se posant comme indépassable et évident (ce serait un peu comme être contre « l’humanisme », la « liberté » ou ce genre de concepts vidés) enrobe une action et même un idéal exactement inverse. Tout comme nos « individualistes » ne sont que des moutons se pressant dans le même couloir. Je ne vois pas en quoi nous sommes éclairés. Que ça nous console de le croire, ou que ça semble nécessaire pour justifier la médiocrité et le désintérêt pour tout ce qui dépasse notre champ de vision immédiat, je le conçois parfaitement.
      Enfin, ce thème de « l’individu » autonome et fier de lui au service d’un collectivisme moral dévoyé, ça, c’est un long sujet.. Dans « Man of Steel », c’est plutôt les doutes d’un saint, qui se trouve également être le boyfriend idéal et le gardien illuminé, avec idéal grandiloquent pour une humanité qui ne le mérite pas, mais qu’il servira quand même. Un surhomme, pur sang, rempli d’emphase pour les moutons, que lui-même qualifie d’ « individus » par gentillesse.

  2. 2flicsamiami juillet 6, 2013 à 10:19 #

    Un film qui n’a pas réussit à attirer ma sympathie. Certes, c’est bien fait, mais je m’y suis ennuyé fortement.
    Quant à ton analyse, je suis plutôt d’accord avec elle, et je n’avais pas forcément envisagé de regarder le film sous cette angle (même s’il est évident). Mais j’avoue avoir été assommé par tous ces dialogues ampoulés, foireux, et par cette connotation christique hystériquement appuyé par la mise en scène.

    • zogarok juillet 6, 2013 à 11:34 #

      C’est ce que j’ai aimé au contraire, car Snyder s’investi massivement dans ses projets et n’a pas peur du trop-plein ou du sous-texte hardcore. Les dialogues pourraient être réduits en effet puisqu’ils se chevauchent et ont tendance à infirmer la façon dont Kal-el/Superman applique sa philosophie. Je ne me suis pas ennuyé et il pourrais passer à 3sur5. Il y a une ampleur esthétique notable, le problème est plutôt dans le flirt, ou plutôt dans le saut les pieds-joint dans le ridicule ampoulé (pour reprendre le terme), notamment avec la mort du père. L’attitude générale de ce dernier rappelle celle de l’oncle de Spider-Man, mais en encore plus… obstinée et débile. A ces moments, la dimension « tragique » était… comment dire… un peu forcée… pas au bon endroit..

  3. Voracinéphile juillet 6, 2013 à 13:12 #

    Je pressens de plus en plus l’avis sur Watchmen. Et l’épisode de clairvoyance du second paragraphe résume à lui seul le côté sombre de Man of steel (avoir conscience d’un problème, c’est aussi croire en partie qu’on peut le maîtriser, puisqu’on l’a identifié). Au final, il flatte les qualités de l’individu (nous, mais pas la masse agglutinée autour dans le cinéma) en mettant en garde contre les masses peureuses et déraisonnables (celles qui paniquent dès qu’on annonce une nouvelle importante). J’avais senti que le reste du monde, malgré la menace de Zod adressée à l’ensemble des humains, était rapidement évacué de l’équation, probablement certains que c’est le travail des USA et pas le leur…

    Ah, tu trouves la performances de Costner trop sacralisée, trop soulignée… Intéressant, d’un commun accord (j’en suis moi même partisan), c’est le personnage secondaire qui ressort le plus dans les chroniques, et justement, sa mort (un peu stupide, je te l’accorde, pour sauver un chien) appuie définitivement l’idée qu’il défendait. Avec ton niveau de lecture, on voit effectivement ce que ce passage vient conforter, et comment ces éléments servent (finement) ce discours…

  4. NeoDandy juillet 7, 2013 à 16:38 #

    Une analyse qui se tient, aucun souci. Félicitations même, puisqu’après avoir vu le film, j’aurais été incapable de tirer quelque chose du « trop-plein » de combats, d’effets spéciaux réussis dans l’ensemble mais qui surpassent l’ensemble. J’avais aimé Snyder avec Watchmen pour son adaptation assez fidèle, mais sur ce Man of Steel … Rien du tout.

    • zogarok juillet 14, 2013 à 18:19 #

      Bienvenue sur ce blog NeoDandy ;
      ce trop-plein semble blaser pas mal de monde, pourtant c’est « la marchandise » attendue et peu de films ont su donner autant ; j’ai trouvé The Avengers plus laborieux à ce niveau. Sur le fond, Man of Steel a surtout du sens via ce qu’apporte Snyder ; mais intrinsèquement, le scénario est léger et SuperMan n’est pas enrichi, c’est bien Snyder qui y gagne.

  5. louanchi juillet 11, 2013 à 19:27 #

    HARKIS LES CAMPS DE LA HONTE :

    lien vers http://www.dailymotion.com/video/xl0lyn_hocine-le-combat-d-une-vie_news

    En 1975, quatre hommes cagoulés et armés pénètrent dans la mairie de Saint Laurent des arbres, dans le département du Gard. Sous la menace de tout faire sauter à la dynamite, ils obtiennent après 24 heures de négociations la dissolution du camp de harkis proche du village. A l’époque, depuis 13 ans, ce camp de Saint Maurice l’Ardoise, ceinturé de barbelés et de miradors, accueillait 1200 harkis et leurs familles. Une discipline militaire, des conditions hygiéniques minimales, violence et répression, 40 malades mentaux qui errent désoeuvrés et l’ isolement total de la société française. Sur les quatre membres du commando anonyme des cagoulés, un seul aujourd’hui se décide à parler.

    35 ans après Hocine raconte comment il a risqué sa vie pour faire raser le camp de la honte. Nous sommes retournés avec lui sur les lieux, ce 14 juillet 2011. Anne Gromaire, Jean-Claude Honnorat.

    Sur radio-alpes.net – Audio -France-Algérie : Le combat de ma vie (2012-03-26 17:55:13) – Ecoutez: Hocine Louanchi joint au téléphone…émotions et voile de censure levé ! Les Accords d’Evian n’effacent pas le passé, mais l’avenir pourra apaiser les blessures. (H.Louanchi)

    Interview du 26 mars 2012 sur radio-alpes.net

    • Voracinéphile juillet 12, 2013 à 13:59 #

      Dommage que Superman ne soit pas intervenu… (et pardon pour le mauvais goût).

      • zogarok juillet 14, 2013 à 18:11 #

        Peut-être que les Harkis n’étaient pas à la hauteur de ses projets. Superman ne se déplace pas pour n’importe qui, c’est son essence, je vous le rappelle !

  6. arielmonroe juillet 17, 2013 à 18:33 #

    J’ai été dérouté par ce film qui alterne entre le totalement médiocre et le grand spectacle. On ne s’ennuie pas mais la sauce ne prend pas non plus, on attend. Même quand l’action est bouillonnante, il manque un truc qui fait qu’on est dedans mais sans y croire.

    Harkis ?

    Je pense un peu comme 2flicsamiami. Ampoulé et hystérique, c’est les mots adéquats.

    • zogarok juillet 18, 2013 à 12:03 #

      Oui c’est vrai ; il y a un manque par rapport aux personnages, on oscille entre le concept et les caractères trop typés. L’ennui éventuel naît de cette absence d’humanité.

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