LA STRATÉGIE DU CHOC ***

29 Avr

4sur5 En 2007, Naomi Klein, papesse altermondialiste ( »No Logo ») publie l’essai  »The Schock Doctrine » où elle démontre que les victoires du néolibéralisme triomphant dépendent d’une mise sous condition des populations, de la réactivité voir de la provocation de bouleversements dans les agendas public. Les situations de crise comme opportunités des passages à l’acte les plus déraisonnés ou déviants : les populations perçoivent comme légitime, voir réclament, des changements jouant contre eux. En 2010, Michael Winterbottom et Matt Whitecross, auteurs du remarqué The Road to Guantanamo, s’approprient les thèses du livre tout y insérant leur propre perspective.

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Le propos s’appuie sur quelques lignes directrices, évoquant dès le départ l’influence de prêcheurs sacrés comme Milton Friedman sur les gouvernements anglo-saxon. Il rappelle notamment la « méthode chilienne », autrement dit l’ère Pinochet qui fut une expérimentation en Argentine de l’ultralibéralisme le plus débridé et absolutiste, grâce à une dictature militaire subventionnée par la CIA. Les expériences de Cameron dans les 50s, basée sur des électrochocs, cures de sommeil et bandes sonores diffusant en boucle des litanies sordides, pour abaisser les vigilances internes des individus afin de leur inculquer un nouveau cadre sont mises en parallèle avec l’OPA des programmes de dérégulation économique à marche forcée.

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L’œuvre cerne les enchaînements : dans le cadre précis de son sujet, ceux amenant à imposer le capitalisme sauvage ; de façon plus vaste, en pointant les avatars récurrents permettant la remise à plat et la domination brutale d’une thèse, d’une volonté (guerre, démoralisation – autant de critères réunis à chaque changement radical de la nature d’un régime ou d’un ordre social, que ce soit pour le meilleur ou le pire, dans l’intérêt exclusif des élites ou dans l’intérêt général, à la faveur d’une projection visionnaire ou de besoins pragmatiques).

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Didactique, le film fournit des clés aux spectateurs et de la matière pour alimenter le dossier antilibéral. Il apporte un vocabulaire ( »chicago boys »), des événements, des personnages et des symboles forts pour illustrer l’ascension néolibérale. L’ensemble est vivant, coriace, clair et exhaustif. Il réussit une brillante synthèse et touche à l’essentiel, sur les méthodes de pouvoir, sur les hégémonies idéologiques ; de la même manière, il éclaire sur l’état actuel du monde et sur l’ascendant des forces dominantes, des ultralibéraux dont le pouvoir s’est étendu, jusqu’à arriver aux néoconservateurs dont les thèses sont aujourd’hui au centre des prises de décisions politique nord-américaines. Les réalisateurs régissent leur pensée selon les systèmes et tendent à lier les phénomènes et initiatives de politique, arrivant ainsi à évoquer les croisades du gouvernement Bush en Irak. Ils n’ergotent pas comme le font les dissidents faciles surfant sur des polémiques ; ils pensent le cadre global, celui de la civilisation humaine, pas le simple contexte local ou les interactions tacticiennes, qui si odieuses soient-elles, ne sont qu’une portion triviale de tout véritable sujet d’indignation.

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La grande limite tient à l’unilatéralité du propos. Le document est sans contradiction et parait attaché à épurer les nuances ; pour fournir un brûlot magistral et sentencieux à l’égard de l’emprise néolibérale. Parfois dualiste et partisan de la victime de l’oligarchie totalitaire (vision angélique et expéditive du régime d’Allende), le film donne régulièrement dans les contrastes grossiers, tout en dénonçant et catégorisant un diktat réel, identifiant ses sources fondamentales et ses manifestations avérées. La chronologie semblera audacieuse pour le grand-public, or elle ne fait que retracer les tâtonnements de la mise en œuvre de l’ordre économique actuel. Elle permet aussi de relativiser l’omnipotence du dogme du marché libre et de la dérégulation, rappelant les faits, l’Histoire et l’influence d’acteurs politiques souvent rangés en périphérie, voir dans l’ombre.

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Le film est partisan, au point que Naomi Klein a pris avec ce compte-rendu ses distances (essentiellement en raison du manque d’interlocuteurs). Pour autant, Wintterbotom et Whitecross peuvent arguer que si le document est à charge et teinté de leur propre grille de lecture et perception des idéologies et de leur application, à chaque image, chaque rapport, tout est vrai. Le ton est emphatique mais il est clair, sans manipulations ; la touche personnelle tient aux jugements des auteurs et à l’expression de leurs convictions. Ce sont des sociaux-démocrates (étatistes et keynésiens) et en l’état, ils ont toutes les raisons d’assumer leur subjectivité, car elle se nourrit de vérités effectives.

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Idéalistes, ils affirment leur espoir en une vague d’incrédulité active et montrent ouvertement combien ils aimeraient s’affubler d’un champion (Obama), mais reconnaissent aussitôt que cette aspiration conduit au mirage consenti. Le film s’achève en invoquant l’acte militant ou la lutte citoyenne par le moyen des manifestations de rues ; presque malgré lui, le document trahit aussi combien la tâche est rude pour entraver les mécanismes qu’il a décrit et plus encore, comme les alternatives et plus encore leurs émissaires manquent. Leur illustration de la « stratégie du choc » est féroce et avisée : toutefois, l’activisme de Wintterbotom et Whitecross est aussi salutaire que déceptif. Les esprits sont recadrés mais d’autant plus frustrés, car ce film  »anti » ne trace pas la voie d’un engagement aussi limpide. Son empressement lui-même démontre que tout reste à faire et atteste des difficultés à dépasser le cap du constat, alors même que toutes ces analyses et conclusions sont propagées avec difficulté. Il aurait été intéressant d’étendre le sujet au « sweet power », car c’est lui l’assistant et le relais de la « stratégie du choc ».

Note globale72

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Page Allocine

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Voir l’index cinéma de Zogarok

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5 Réponses to “LA STRATÉGIE DU CHOC ***”

  1. Voracinéphile avril 29, 2013 à 20:12 #

    Chic, la stratégie du choc !
    Pour ma part un documentaire vraiment passionnant, qui foisonne de références et qui tente de décrire l’expansion du néo-libéralisme avec l’histoire moderne. Fascinant, même si le parallèle fait avec le traitement psychiatrique « de choc » me semble plus être là pour « choquer » le spectateur plutôt que pour venir illustrer le propos. A prendre évidemment avec un peu de recul, car le ton est effectivement engagé, mais le constat est là, une excellente illustration. Quant à la mobilisation citoyenne, ce n’est pas prêt d’arriver. A moins d’un choc direct et édifiant en face de la population (avec une retransmission médiatique en conséquence), impossible de croire à une mobilisation commune.

    • zogarok mai 6, 2013 à 19:10 #

      Oui, ce pont est probablement la grande raison de la prise de distance de Naomi Klein (dont on voit des extraits de conférence dans le film), plutôt insatisfaite par cette adaptation.

      C’est réellement un bon document, ses limites sont dans son emphase trop grande mais aussi inhérentes au parti-pris (social-démocratie, voir socialisme démocratique). Mais cette position est affichée ouvertement, nous savons donc à qui nous avons à faire. Et pour autant, on reste dans le sérieux.

      Sur la mobilisation citoyenne c’est là qu’est le hic ; mais comme toujours avec la Gauche « franche ». Se poser en barrage « au pouvoir », quelqu’il soit (et qu’il s’exerce ou pas, finalement), semble plus important que d’élucider le problème voir les raisons de la mobilisation. Il y a encore dans tout ceci la logique du « grand soir », en arrière-plan ; mais comme il n’y a pas de structures, on ne s’expose pas trop, pas maintenant. Je force le trait et c’est assez ingrat puisque ça tombe sur ce film, mais c’est le même phénomène qui le travaille, comme on le voit lors de son issue, entre optimisme critique, fermeté et candeur.

  2. Vince12 juin 9, 2014 à 20:50 #

    Pas encore lu mais je connais Naomi Klein de No Logo. Encore une juive antisioniste injustement taxé « d’antisémitisme ». Dommage que la vidéo ne soit plus accessible mais de toute façon je lirai son bouquin

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