INTOUCHABLES **

26 Mar

2sur5 Intouchables fait évidemment partie de ce cinéma populaire incroyablement sur-côté et surtout arbitrairement précipité à l’avant-scène, néanmoins il s’agit de cinéma, ce qui n’était pas le cas des Ch’tis, précédent exploit hexagonal. Le troisième film du tandem Toledano/Nakache prolonge leur formule à succès, déjà éprouvés dans les également très loués Nos jours heureux et Tellement proches : humour franc, candeur démesurée nuancée par un pragmatisme cash, guimauve à la cécité militante sur le plan social, allégresse et refus voir négation de toute profondeur embarrassante pour un cinéma où cohabitent le rire et une conception enfantine du bien. Pas de quoi mériter 20 millions d’entrées en France, mais plus qu’il n’en faut pour les valoir.

Briser la glace et vivre ensemble

Le film repose sur un tropisme, le choc des cultures, en l’occurrence des niveaux sociaux, confrontés pour être rassemblés dans une bulle harmonieuse et pépère. Au prix du sacrifice de l’ensemble des choses du monde, naturellement. D’une part, il y a le mauvais fils, dont la tutrice se résigne à lâcher l’affaire en le mettant à la porte, probablement en espérant le pousser à se responsabiliser ; de l’autre, le « fils de » aux ancêtres mieux définis et surtout mieux pourvus, terne super-riche mais cloué à son héritage par la tétraplégie.

Renverser la table : en amenant le jeune immigré sans qualification à soutenir dans son quotidien le possédant croulant, les deux vont être poussé à réaliser leurs propres préjugés, mais aussi à sortir l’autre de sa zone de confort et à en rire. Omar lui-même est très dur et buté moralement ; tandis que son patron s’avère plutôt permissif et inconsistant dans sa prise de considération des autres (tant pour moraliser sa fille que pour comprendre la nature urgente d’une situation). Le refus de la différence (Omar), l’absence de conscience du monde (Cluzet) sont là mais pas du côté censément prévu.

Intouchables joue surtout des méthodes expéditives et franches de Omar, met en exergue son pragmatisme terrien qui tâche (la galerie d’art). Omar désacralise tout, brise la glace et tout ce théâtre, ces faux-semblants dans lesquels Cluzet se perd. Il apporte une perception radicale des choses telles qu’elles sont : son réalisme constructif passe alors pour une vision cynique et impudente. Paradoxalement, c’est lui qui restaure l’équilibre, en arrachant à la neurasthénie et au statut quo, par son dynamisme – dont le prix est la confusion, mais qui se trouve canalisée par cet aristocrate tétraplégique, éducateur malgré-lui, tiré de sa morosité dans le même temps. Ce dernier se réjouit de trouver enfin quelqu’un ne s’alanguissant pas sur son sort (« pas de pitié »). Échange de bons procédés.

Le parti-pris de la cécité optimiste

Fondamentalement, Intouchables est un film énergisant et positif. C’est un peu hémiplégique dans sa vision de la société mais ce n’est pas une escroquerie et sans être le plus averti qui soit, c’est au moins honnête, sans masquer la nature des choses, simplement en omettant de s’écarter d’un sentier idéaliste, à l’écart de la banlieue. Cette France des ghettos, le film ne s’y prête pas ; Omar Sy en est simplement un consultant, c’est aussi pour ça que cette vision candide peut être déroulée ; il n’y a pas l’entrave du réel complet et surtout, la culture est unilatéralement française et d’un autre temps, aussi il est évident que l’intervention d’un esprit différent en fait nécessairement un garant du renouveau.

C’est un cinéma populaire, tout-terrain, offrant une vision idéaliste d’un multiculturalisme sinon sans dommages, au moins aux effets négatifs résolus ; mais aussi prenant le parti-pris de le tenir pour vital à la pérennité d’une France endormie. Somme toute, ce film innocent et aimable a naturellement une couleur politique ; ceux qui l’ignore sont des idiots ou des mous. Toutefois, on pourra, de tous côtés, lui reprocher son angélisme, sa valorisation neuneu de la mixité – de surcroît à partir d’un exemple factice (et facile), mais aussi son manque d’authenticité sociale.

Dévaloriser l’altérité pour exister, malgré tout

S’il se crée une complicité entre le vieux rentier neurasthénique et le jeune immigré fauché, cette rencontre pleine de joie est aussi une réunion pour s’amuser au détriment des citoyens lambdas. Avec leur amitié, ils se jouent des plus honnêtes qu’eux ; c’est la séquence d’ouverture elle-même qui l’annonce et célèbre ce défi crâne. Les hors-la-loi sont sympathiques : or ils outrepassent les règles qui vaudraient aux crétins applaudissant leur belle collaboration, s’ils les bravaient ainsi, la peine et probablement la garde-à-vue sans ménagement.

Cet espèce de cynisme roudoudou malgré tout, mais ingrat dans le fond, joue de la morale et des violons devant la masse ; et simultanément, la tient à distance du délire à l’œuvre (ni le goût et le statut d’un possédant croulant, ni la flamme et le capital sympathie d’un immigré), comme si elle était un horizon dépassé. Pour ne pas dire la simple chaire propice à célébrer cette vision d’une société affable, où le bonheur de quelques-uns, parce qu’il est consensuel, efface la notion de condition des autres et efface la validité morale de ceux-là.

Par ailleurs, l’ironie est la bienvenue. Mais lorsque Omar dénigre le répertoire classique, n’en reconnaît que les repris par le petit écran pour la pub, et que cette inculture est saluée pour sa défiance et son apport, c’est juste pitoyable. Le disco remplace Berlioz ? Et ça, c’est une contribution pour mettre du baume à notre cœur et renouveler la culture occidentale ? Drôle de vision du progrès, mais cohérente avec la perception de ravi de la crèche de tous ces libéraux ineptes mais de bonne volonté, toujours prompts à glorifier la médiocrité au prétexte qu’elle insinue un nouveau rayon de soleil ; tant pis si le prix du dépoussiérage est l’inanité et la vulgarité, d’ailleurs il ne faut pas oser le dire ni le penser, ce serait là une drôle de posture.

La spontanéité régressive, l’alternative bonhomme mais par le bas

Earth Wind & Fire et sa danse non-sensique pour l’illustrer ; c’est, pour Omar, sa différence et elle vaudrait largement tous les chefs-d’œuvre que des civilisations (enfin, comprenez l’Europe en particulier) ont engendrés. La bouffonnerie et la banalité festive prendraient l’ascendant sur ce qui est intrinsèquement noble (c’est-à-dire  »plombant » pour un pratiquant du jeunisme, de l’anti-académisme primaire et inculte, ou de l’anti-intellectualisme égocentré). De la même manière, prétendre que les tableaux produits par Omar sont talentueux n’est que démagogie ; toutefois, ils sont à la hauteurs de croûtes sacralisées, donc là n’est pas tellement le problème. Finalement, Intouchables reste une de ces histoires où un ploutocrate et un enfant du petit-peuple se croisent, où le second est convié et profite de cette vie facile, arbitrairement : la masse rêvasse un peu, les roitelets liquident les bonnes œuvres.

L’argument de l’adaptation d’une histoire vraie revient éternellement lorsqu’on évoque Intouchables. Comme s’il validait tout ; mais justement, le based on a true story est ici employé, mais c’est le destin de ce label, comme un masque pour mieux esquiver la réalité et en présenter une vision charnue et désintégrée. Le réel est esquissé, avec notamment les vannes sur les Assedic, mais pour autant il reste à la porte. Surtout, la répression de toute complexité et de tout sérieux l’emporte aussi, au point d’acclimater le film aux tares éternelles du cinéma ultra-mainstream. Nous pouvons le voir en particulier avec le souci de qualité et de raffinement prêté au personnage de Cluzet, lequel ne fait que reprendre des références extrêmement évidentes et n’affirme somme toute de goût ni de perception individuelle sur rien. Comme toujours dans ce type de cinéma, la banalité du grandiose l’emporte pour offrir à la représentation populaire une version synthétisée et galvaudée de l’art véritable et même de la simple notion de culture, celle qui franchit le seuil de l’immédiat, du commun et de l’utilitaire.

Il faut néanmoins tenir le film pour ce qu’il est, un divertissement aimable, drôle avec une pointe de causticité ; et après tout, par-delà la puérilité de son regard social et politique, relever sa perspective positive (bien que faussement engageante). Car Intouchables incarne parfaitement cette conviction que c’est par un regard favorable et optimiste qu’on valorise et hisse les individus ; en traitant les uns avec les autres indifféremment des appartenances, aussi. Une posture séduisante, transversale, mettant au défi la réalité, avec une cécité tout de même pour accomplir les torsions nécessaires : ici les collaborateurs sont ouverts et leurs intérêts convergent. C’est peut-être ça, la condition réelle de la mise en œuvre d’une utopie et de la cohésion entre les êtres et les groupes sociaux.

Note globale 51

Page Allocine

 .

Aspects défavorables

Aspects favorables

* une vision sociale hémiplégique – et trouvant le bon moyen pour se défiler à une prise en compte plus réelle

* promoteur, par imitation et manque de profondeur plus que conviction, d’un relativisme culturel glorifiant des alternatives piteuses et beaufs (et déjà très ringardes)

* extrêmement drôle tout en étant affable

* un film pétri de bonne volonté

* des valeurs sincères et bienveillantes, même si pas totalement conséquentes

* acteurs excellents

 .

Voir l’index cinéma de Zogarok

.

Publicités

7 Réponses to “INTOUCHABLES **”

  1. Voracinéphile mars 26, 2013 à 10:23 #

    Encore une fois, belle inspiration ! Un succès presque surprise qui a bénéficié d’une belle promo et d’un buzz assez énorme, toutefois on est loin de Bienvenue… Une oeuvre finalement plutôt sympathique, et comme je ne veux pas paraphraser ce que tu as déjà développé, je me contenterai de nuancer un peu l’humour. Pour le coup il y a effectivement des passages à fou rire, et des dialogues de bonne tenue, mais on est loin du titre de « film le plus drôle de l’année ». Toutefois, belle énergie et une petite critique facile de l’art moderne, dommage effectivement que ce qui s’applique en peinture ne soit pas mis en lien avec le domaine musical. Enfin bon, en 2013, on va avoir un nouveau film de l’année ! Et vu que ce n’est pas « Pas très normales activités » (rires), les paris sont ouverts…

    • zogarok mars 31, 2013 à 21:26 #

      Je n’ai pas compris ce que tu disais pour le « nouveau film de l’année » 2013 ? http://www.allocine.fr/film/fichefilm_gen_cfilm=207786.html Ouch, ça sent… mauvais !?

      • Voracinéphile avril 2, 2013 à 22:13 #

        Ce que j’entendais par mes deux dernières phrases, c’est que les paris étaient ouverts sur les pronostics pour le film français de l’année 2013. Cependant, c’est très dur à prévoir parce que les films de l’année sont des succès surprises (c’est dit dans ton article), d’où l’ironie du titre film de l’année alors qu’ils n’en ont pas l’étoffe.
        Concernant Pas très normales activités, je suis atterré. Rien que dans le concept, c’était déjà nul. Et maintenant, les podcasters sont en train d’envahir le cinéma (on va se reprendre une vague d’immondice avec Les gamins et Max Boublil)… Je fais un pronostic ultra pessimiste, j’espère sincèrement me tromper, mais je parie, d’ici 5 ans, qu’un film nommé VDM sera tourné et passera en salles…
        Autre menace : les adaptations de BD… Les 2 derniers astérix, Boule et Bill, Ducobu, Lucky Luke… Toutes sont des échecs artistiques et commerciaux (il n’y a que le Marsupilami qui surnage, uniquement grâce à l’humour de Chabat). Mais on continue, on nous fait voir de la merde jusqu’à ce qu’on en redemande… Bon, ça doit se sentir, que je viens de voir Inspecteur Gadget le film, version mentalement déficiente de Robocop à en chopper un herpès rectal… Avec l’autre adaptation de dessin animé que je me suis tapé récemment (GI Joe constipation), je suis bon pour aller refaire tous mes vaccins…

  2. chonchon44 mars 26, 2013 à 10:55 #

    J’ai bien aimé ce film, il m’a fait rire, et je l’ai pris au premier degré. Tout en gardant pour moi une deuxième lecture… qui comme l’exprime fort bien ton billet est beaucoup plus critique. Ce qui m’a le plus choqué dans cette histoire, c’est que le malade est immensément riche. Cela fausse absolument tout. Des milliers d’aides à domicile se coltinent eux tous les jours, pour même pas le Smic (rare de trouver un job à plein temps, ils cumulent les « patients »), des malades pas forcément amènes, vivant dans des conditions beaucoup moins luxueuses, et le travail n’est pas du tout le même quand vous êtes seul à vous occuper d’une personne, ou s’il a déjà une armada de gens à son service. En fait dans le film, Omar a le rôle d’amuseur, pas de soignant.
    Ca reste une belle histoire, vraie mais rarissime, et le danger est justement là : la réalité est tout autre. Le spectateur lambda a parait-il changé sa vision par rapport au handicap… mon œil ! Qu’on le mette à s’occuper des pipi/caca d’une personne en fauteuil roulant, pas sûr qu’il garde le même enthousiasme…

    • zogarok avril 1, 2013 à 13:50 #

      C’est d’ailleurs un argument récurrent pour valoriser le film : il est basé sur une histoire vraie, il est donc dans le camp du « vrai », du « réel ». Mais qu’on arrête de défendre Intouchables au motif qu’il parle du « réel » ! Il se fonde sur un « réel » particulier, pas sur le réel social général, tout au plus sur le réel commun le plus trivial voir génital.
      On assiste ici à la métamorphose d’une exception une généralité-modèle. Ces à-côtés sont regrettables car le film peut largement être défendu sans ce mensonge trop gros.

  3. 2flicsamiami mars 28, 2013 à 09:39 #

    Je suis d’accord avec Chonchon : une histoire vraie mais ne pas en faire une généralité car tout les tétraplégiques ne sont pas riches.
    Après, malgré toute la réflèxion que l’on peut faire (et que tu as faite) sur la fabrication du message (je ne parlerais pas de valorisation de la médiocrité même si j’ai bien compris ou tu voulais en venir avec cette expression), cela reste un film drôle et positif comme tu le dis dans ton dernier paragraphe.

    • zogarok avril 1, 2013 à 13:57 #

      Disons que l’intervention d’Omar met du baume au cœur. C’est le brave type, optimiste, simple, sans revendication et aussi sans considération marquée pour quoique ce soit. Ce dernier aspect pose problème car tout sympathique qu’il est, il n’a pas beaucoup d’égard pour ce qui n’implique pas sa stricte personne. Qu’on valide au passage cet égocentrisme rutilant me dérange, surtout qu’il ne respecte rien ; d’ailleurs il ne s’ouvre pas tellement à d’autres cultures dans le film et a tout le loisir d’ériger ses goûts de plouc en modèle de style, de dynamisme et de bienséance. La bonne humeur pour petit ado attardé ne fait pas tout, elle n’est surtout pas à la hauteur de ce qu’elle agresse ici.

      Mais c’est tout à fait démagogue de ridiculiser ce qui surpasse le commun des mortels, alors je ne peux que comprendre.. d’ailleurs, c’est toujours opérationnel. Les gens se sentent regonflés, ils peuvent même porter la vulgarité au-delà de tous les standards ; c’est plus commode pour exister sans se confronter à quoi que ce soit de trop déstabilisant ni original.

Répondre

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l'aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :