LAURENCE ANYWAYS **

2 Mar

2sur5 Après son fascinant J’ai tué ma mère puis ses grotesques Amours Imaginaires, Dolan jette son dévolu sur le transsexualisme. Il choisit le contexte des 70s pour faire coup-double : le programme sera absolutely kitsch et en se perchant à une époque passée, on évitera de se mesurer à la complexité sociétale de son sujet, tout en allant le défendre face à des ennemis d’un temps et d’un univers parallèle au notre. Et si Laurence Anyways aurait gagné à durer deux fois moins longtemps, assister à cette célébration d’une pseudo-révolte narquoise et condescendante est un délice, tant pour des raisons anthropologiques que morales et socio-culturelles.

C’est un film passionnant pour plusieurs raisons ; d’abord parce que c’est une confession égocentrée, un paroxysme en son genre, et en cela l’œuvre a une valeur profonde à titre individuel. Ensuite parce qu’au-delà du portrait, c’est un tableau des mœurs depuis un certain angle de vue. Le film a un intérêt social, culturel, idéologique même bien qu’il l’ignore, tout en étant le produit d’un narcisse sans concession. S’il peut agacer sur le fond, sa transparence en fait une pièce de choix. Ce manque de recul est la preuve du courage et de l’absolutisme de son auteur, c’est aussi une matière riche épelant naïvement toute une vision du monde, de l’ordre et des rapports humains, ainsi naturellement que des identités sexuées et sexuelles. Comme dans ses précédents travaux, l’exhibition monomaniaque de Dolan agace en permanence, mais le spectateur peut s’y projeter lui-même et si on ne partage pas l’ivresse bien que le sujet ne nous gêne ou ne nous chamboule pas pour autant, on se délecte d’un produit aussi copieux, stimulant en tous points et détestable. Laurence Anyways est transparent, désespérant ou haïssable au choix, certes, mais franc du collier et hystérique, donc avec lequel on pourra se confronter sans prendre de gants. Dolan est bien un artiste adulescent, noyé dans l’introjection et subjugué de lui-même : c’est sa réussite et déjà sa catégorie.

L’égomaniaque clinquant

L’univers moral et esthétique ne fait jamais de doute ; Dolan soumet au spectateur un couple libertaire aux instincts conservateurs à l’intérieur, qu’ils combattent et tentent de sublimer par l’outrance et les parodies de transgression qui sont autant d’enfantillages de petits bourgeois bruyants à la débauche moraliste et aux extases soporifiques. Néanmoins, ce professeur de littérature aux envolées poussives n’est pas comme les petits adolescents sans talents se pâmant devant la moindre de leur production abstraite, ou comme ces néo-romantiques tardifs aspirant à vivre comme dans une carte postale. Non, il cherche réellement à épicer sa vie, à lui donner une dimension, avec une arrogance relevant du sain et brutal élan vital le plus revendiqué. Mais lui et sa groupie ne sont que des êtres incapables de s’ouvrir à une quelconque maturité. A défaut d’être des individus authentiques et achevés, la frénésie est leur méthode d’expansion et d’affirmation .

Le monde de l’auteur est limpide et vivace ; de toutes ces scènes dégoulinent l’obsession vaguement auto-érotique d’être entouré par une cour grandiose, accompagné d’une foule d’avatars gravitant autour de son sacro-saint nombril. Dolan, son film et son personnage (tout ça n’est qu’un et c’est d’ailleurs le charme et la puissance de l’objet) se voit en aristocrate indolent, éloquent par principe, sidérant par nature ; son anticonformisme forcené est essentiellement une pulsion obèse comme le plus gargantuesque des ogres, un repli narcissique virulent. Il se traduit par un besoin d’exaltation permanent et amène le protagoniste et sa chère compagne et assistante à effacer tout ce qui « cause du déplaisir ».

Mais un jour il lui révèle sa personne, ou ce qu’il a jugé brillant et sincère d’en traduire. Elle prend conscience qu’elle est un produit de substitution, tout en demeurant son alter-égo : mais le mal est déjà fait car le sérieux et la témérité réelle ont brisé à tout jamais cette bulle artificielle et criarde où il faisait bon exploser en régressions et désirs fugaces. C’est terrible, mais Laurence Anyways n’est jamais qu’un simple travelo un peu survolté.

Lorsqu’il se présente à l’école, il n’est que ça : un mec grossièrement déguisé ; un peu mieux que pour une soirée beauf et avec plus de sérieux et énormément de pompiérisme, mais c’est tout. C’est du Dustan en mode plombant. Tout en prétendant à la solennité et à la vérité affective, il se précipite sous les traits d’une figure carnavalesque. Certes, cette attitude, comme dans les vrais défilés farfadesques, révèle un égo endormi ; mais comme dans ces cas-là, elle ne fait que sublimer une part de soi dissociée, secrète. Laurence devrait plutôt véritablement devenir une femme, ou bien choisir un no man’s land ; assumer une définition de soi, mais pas demeurer dans le déguisement ostentatoire. Ici il flirte avec la farce et décide que l’aberration masque la vérité – alors que c’est l’inverse, sa vérité le pousse à une aberration parce qu’il va au bout de sa volonté biaisée mais en aucun cas de son identité. Le transsexuel fétiche de Dolan s’habille comme une rock star au style affûté, entre deux laisser-allez en mode ménagère aliénée. Son apparence est un nouveau confort et un prétexte pour mieux rester planqué et agité en vain, mais sans périls.

En même temps, c’est un magnifique témoignage sur une sur-compensation maladroite vécue comme une délivrance. Bien que ce soit une méthode boiteuse, ou celle de quelqu’un qui s’est mal compris ou ne s’assume pas encore complètement, puisqu’il reste dans la dualité, tout en la niant – non pas en voulant rester hétéro, mais en voulant rester une femme dans un corps d’homme. Un corps d’homme dans tout ce qui la dégoûte ; pourtant, plus qu’une femme, il restera toujours un homme qui refuse les hommes, leur silhouette et leur rôle, alors il emprunte aux femmes, pour autant il ne leur ressemble pas du tout. C’est juste un homme qui se voudrait châtré en tout et a choisit cette modalité. Et le voilà cherchant à honorer son engagement ; il se met à singer la femme, tout en restant ce mec en sous-régime, hissant son amour du vide en névrose grandiloquente, sa lâcheté en furie post-moderne.

Le dissident organiquement conformiste

Naturellement Laurence s’étonne d’attirer des théoriciens mystiques, des illluminés ; il se moque d’eux, autant que des ignorants ou de ceux qui s’étonnent et ne le cachent pas ou mal. Jamais il ne fait un retour lucide sur soi et au-delà de soi ; il se contente d’avoir ce dédain spontané de ceux qui croient pouvoir se dispenser d’arguments et de contact avec la réalité mentale de l’autre. Comme si son délire, qu’il est le seul à expérimenter, devait être normal, tout en étant félicité ; il se veut assimilé mais reconnu pour son originalité. Et cette façon de se réclamer commun tout en exigeant d’être honoré et loué pour ce courage flou est le nœud de l’affaire Laurence Anyways.

Il réclame d’être « normal » : c’est absurde ! Autant que de prétendre aimer tellement les femmes qu’il a cédé au désir d’en devenir une ; voilà une perspective totalement délirante et pathologique, non pour elle-même mais pour le voile taré qu’elle trahit et l’histrionisme pathétique mis en exergue. Une curiosité, une lubie devient son identité. A partir de ce postulat, Laurence se targue de sa quête individuelle pour la soumettre au conformisme des autres, en allant chercher ce conformisme pour, par le rejet, valider sa peur d’être elle-même. Dolan n’a de cesse de nous démontrer que sa Laurence et son cas, c’est  »normal », or bien sûr que non ; c’est une aventure (et Laurence l’expose et s’en réclame ainsi dans son interview en fin de métrage, cherchant à se jouer de sa nature fabriquée pour mieux en faire un paroxysme de folie lucide). Depuis son orbite, tous les autres sont caricaturaux ; mais lui aussi, lui Dolan peignant la « bourgeoisie droitiste » et lui Laurence, est caricatural, en particulier dans sa façon de vouloir être, dans sa pratique de ce qu’il prétend devenir. Et surtout il ne se défait pas des caricatures de la société ; il n’est pas lui-même ; il prétend ne pas être un rebelle lorsqu’il veut mieux se mettre en valeur ; mais tout ce qu’il poursuit, c’est montrer comme il s’affranchit – tout en restant là à espérer qu’on l’adopte ; et en plus, qu’on lui passe tout, à lui plus qu’aux autres.

Il ne veux pas être  »asocial », prétend strictement imposer sa  »différence », mais en même temps la garder pour lui ; il ne veut pas réformer (d’ailleurs il se fiche de bousculer ou de contribuer à la société), il est juste auto-centré et veux les applaudissements pour ça ; et qu’on lui laisse sa singularité pour autant. Il veut tout et croit que cette volonté seule prévaut, comme si elle était brillante et visionnaire au point d’effacer les contraintes du Monde factice, celui d’ailleurs dont jamais il n’ose déchirer le voile.

Dans le contexte cependant, sa situation est intenable. La transsexualité était qualifiée de maladie mentale jusqu’à il y a une décennie ; et la société civile refuse, bloque l’empathie aux portes de son esprit. Et Dolan est dans le vrai ; la société est dure et on ne peux y vivre pleinement en étant radicalement  »autre » ; ou alors, il faut du temps. Mais ce délai, Dolan ne le supporte pas : il veux être l’intermédiaire vers la normalisation de l’étrange. Il est à deux doigts de se jouer des angoisses morales que cela déclencherait (mais de toutes façons il ne les comprend et ne les envisage aucunement) ; dommage, la pose crâne de l’iconoclaste LGBT aurait été aussi indélicate que réjouissante. Ce que Dolan ne veut pas voir, c’est qu’on ne peux réclamer la révolution permanente : il y a, avant soi, une société qui a besoin de pédagogie, de temps pour colmater et assimiler. De même, ce que nous souffle pour nous-même notre libre-arbitre est tout à fait légitime : mais en quoi mérite-t-il intrinsèquement de surpasser l’ordre établi ou simplement, les repères structurant les autres et peut-être sauvant leur vie de l’abîme existentielle.

Au fond, Dolan aimerait appartenir à une loge aristocratique ; comme tout le monde. Il croit que ça l’en distingue, du reste des hommes. Dolan et son personnage sont ainsi. Laurence est le pendant fébrile et bourrin de Bronson : en ça, il est à la fois passionnant et attachant. Bronson était dans la propagation de sa propre image, un auto-promoteur grotesque et virulent ; Laurence est plus confus, plus vassalisée par son époque. Il prétend être ses désirs, mais il se fond toujours à une norme collective restrictive, par peur d’être vraiment lui-même, ou elle ; Bronson se passe de tout ça, c’est un contre-dépendant, il est avide de laisser une empreinte, pas d’avoir sa place. Bronson réveille l’animal sexuel, le tyran onirique ; Laurence exalte l’animal sexuel mais est incapable de s’affirmer. Dans les deux cas, il s’agit d’une affirmation identitaire absolutiste et flamboyante, mais elle est très mal vécue pour Laurence.

Tout est relatif et moi le dernier

A l’instar de ses précédentes réalisations, Dolan se répand dans l’emphase totale et sublime tout ce que sa conscience lui autorise. Il en résulte une aventure personnelle et individualiste captivante ; avec un personnage libre, libre aussi de se cogner dans des murs qu’il génère lui-même.

Cependant le film est passionnant d’abord parce qu’il met en scène toutes ces contradictions, toutes les plaies à vif de son auteur et d’un certain regard sur le monde : une perspective de diva hautaine moulée dans un uniforme éthique bien plus large qu’elle. En outre, l’absence totale de recul permet surtout de mettre en relief plus (et probablement) que jamais toute la vérité brute d’une sorte de gauchisme très précis, celui des post-modernes ahuris et imbus de leurs quelques  »différences ». Alors qu’il se croit avant-gardiste et indépendant, Nolan est en totale adéquation avec le catéchisme libertaire ; ses humeurs sont en phase avec celles de l’époque, ou pour le moins, celles qui tiennent la Une.

Le malheur de Dolan c’est qu’il n’y a pas que de vieux réactionnaires pour ne pas l’aimer ou ne pas se réjouir de sa  »différence » en s’inclinant devant une si visionnaire transgression, un si adroit niveau de conscience. Il y a aussi des gens qui comprennent parfaitement la démarche de son personnage et savent pourquoi il a tort ; et pourquoi il se ment à lui-même. D’ailleurs, Laurence veut être une femme, mais il a une vision obsolète et superficielle des femmes (notamment en portant ces atroces pulls dont sa mère aurait honte – le passé n’excuse pas tout). Il hait les conservateurs mais garde leur logiciel et s’y oppose de façon puérile. Dolan est le jumeau caché de Burton : ils importent des tyrans obscurantistes qui n’ont jamais ni de nom, ni de visage, ni de forme, et guère de manifestations, pour en faire une parodie de l’intolérante société opprimant leur génie et inhibant la puissance de leurs sentiments.

S’affirme ainsi et c’est un pénible mais caustique retournement, une ringardise non-accouchée dans l’esprit de son auteur, mais le cadenassant malgré lui. Dolan est un progressiste des 90s, les sujets dont il traite souffrent d’une vision old school passée au crible d’un jeunisme et d’un anticonformisme stéréotypé.

De plus, il n’est libertaire que par intérêt prosaïque, pour défendre ses désirs propres ; cela dit, c’est une caractéristique courante chez les libertaires aussi résolus, tous voués à sacraliser leurs besoins, comme si c’étaient eux l’issue. Laurence Anyways appartient à un cinéma et plus largement à un système de perception méprisant totalement tout ce que le monde lui soumet, sauf une singularité montée sur pattes qu’il décide de s’approprier pour avoir un nom, une forme, une identité. Laurence conclue le film en se félicitant d’être « montée trop haut pour redescendre » ; elle a parfaitement raison puisque tous ses efforts ne consisteront jamais qu’à échapper à l’impératif de réalité pour satisfaire des exigences égotistes.

Fatalement, Laurence estime que la génération qui la suit n’a plus de limites et doit s’émanciper (on ne sait jamais trop de quoi, de l’archaïsme, des codes en général) ; on patauge dans le tout est possible, où le n’importe-quoi doit faire sens et prendre l’ascendant sur les constructions sociales. C’est effectivement une façon d’explorer ses babillages, pas forcément de trouver (élucider soi ou la vérité au-delà) ni de croître. Laurence Anyways confond la dimension clownesque intrinsèque à chaque borderline pugnace avec une révélation identitaire, une restauration de soi ; alors qu’elle restaure simplement sa vraie foi punk et instinctive ; mais comme d’habitude, elle ne sait pas discipliner ses instincts.

L’œuvre a une véritable consistance idéologique et des velléités morales très fortes. Elle prône la « fin de la démarcation entre la norme la marge ». Le propos est d’une absurdité vertigineuse, incohérent et viscéralement mesquin, mais c’est bien lui et il est somme toute assez facile à reconnaître, administrer et célébrer. Comme si tout allait soudain être horizontal ; et comme si cette horizontalité était la clé pour l’avenir et pour chacun ; comme si elle ouvrait les portes de la liberté et du bonheur. En cela Laurence Anyways est un pur relent du totalitarisme libertaire, voué à un public libéral-libertaire, faussement dissident avec l’ordre puisqu’indifférent, axé seulement sur les mœurs, qu’elles soient passagères ou fondamentales.

Le programme de Laurence, son utopie lancée à la face et abandonnée par défaut (s’engager même pour ça, ce serait une trop grosse prise de risques), consiste à briser tous les repères tout en soi-même piochant à tous les registres. Vider le catalogue et le jeter en décidant que ça n’en vaut pas la peine, que les autres n’ont qu’à devenir eux-mêmes, mais sans que rien ne tienne debout ni ne soit encore valide au moment où ils arrivent. Offrir un monde vierge, sans balises, sans autorités, sans sacré, sans schémas communs, ou chaque volonté arrêtée est un attentat, mais ou chacun est pressé de se gargariser de sa propre importance ; ou l’émotion seule est reine, décide et fait foi et loi, au détriment de tout le reste.

Au-delà de ces dispositions hautement politiques, Dolan est aveuglé par le mythe du progressisme, mais un progressisme pour soi seulement ; un progressisme contre la masse, contre les élites aussi, à moins que ces dernières veulent bien le ramasser, ce dont il crève d’envie. Logiquement car c’est interdépendant, Dolan se pavane en réactionnaire social planqué derrière la parure de l’outrance sociétale. Un MtF, une âme sœur chamboulée mais aliénée et un club d’excentriques dont une folle embarquée dans la galaxie de la dissociation ténébreuse (miss « j’suis heureuuuuse »), voilà pour simuler et exhiber son ouverture d’esprit.

Laurence veut veut écorcher une société qui a l’impudence d’être pesante et refréner son quotidien hédoniste. C’est pour ça qu’il n’est jamais authentique, ne fait que suivre un chemin emprunté ; c’est pour ça qu’il reste un mec avec une perruque et un gauchiste taquin, parce qu’il ne flirte avec l’abîme ni avec sa nature profonde : il veut la surjouer et recevoir une médaille pour son originalité. C’est un performer, il reste vacant et intempestif. Il est chaotique pour éviter de se trouver. Il est en crise permanente pour ne jamais avoir à se mesurer à la vie et, pire encore, pour ne jamais être acculé au rôle du dissident véritable, celui qui ose briser la glace au lieu de tortiller au sujet des masques.

C’est cette transparence qui est fascinante. Le ton du film, kitsch et solennel tout en s’en défendant en permanence, rend la séance extrêmement enthousiasmante. Il suscite une consternation amusée (et implique quoiqu’il arrive) avec son chapelet d’iconoclasmes revêches et digne de la contre-culture standardisée. Intense, attachant mais aberrant ; tous ses mensonges, tout son grotesque, toute son open-mind surfaite est visible. Tout ça est parfaitement honnête, sincère et assumé, revendiqué même. Pour le meilleur et pour le vide. Avec une faste et généreuse BO électro-new wave.

Note globale 48

Page Allocine

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6 Réponses to “LAURENCE ANYWAYS **”

  1. Voracinéphile mars 2, 2013 à 13:59 #

    Mazette, quel pavé ! Ca en devient déstabilisant pour le lecteur, qui ne sait pas vraiment quoi apporter en plus dans son commentaire, vu que tout est traité en profondeur (ce n’est pas une critique, mais l’aboutissement du propos impressionne).
    Hélas, tout le monde ne semble pas avoir cette compréhension (très claire « malgré la longueur »), cette approche du film (traitant de ses qualités et de ses défauts avec le même enthousiasme). Autant une bonne partie des critiques et une majorité du public font de la lèche au film de Dolan (louant le portrait très sentimental de son personnage), autant ses détracteurs le réduisent à cette idée de totalitarisme libertaire sans prendre de recul avec le personnage. Tous les éléments du film sont exposés avec tant de clarté qu’on peut choisir d’y voir ce que l’on veut voir, de la sincérité émotionnelle à la superficialité autocentrée (je ne sais pas si je suis très claire dans l’exposition de cette idée). Le résultat, avec cette aura d’oeuvre personnelle qu’on assimile facilement à de la prétention, m’a intéressé en tout cas, et j’apprécie quand des auteurs mettent une part d’eux même dans un film, prenant le risque d’exposer au monde et à la critique une part de soi. Je rajoute à ça une bonne appréciation pour le jeu d’acteur, très bon dans l’ensemble du film.

    • zogarok mars 3, 2013 à 02:22 #

      Je dois dire que le film de Dolan a été un enchantement paradoxal pour moi, ou que tout ce qui me contrariait participait d’une certaine satisfaction. Pour faire court, tout ce qui intéresse Dolan est passionnant, son approche est juste et pénétrante, je m’y retrouve parfaitement : sauf que manifestement ma compréhension et la sienne sont diamétralement opposées. Nos emphases et nos amertumes sont en contradiction.

      Dans une ITW, Dolan prétend que son personnage veux être « normal » que « c’est pas un punk ». C’est justement ça le problème. Cette volonté de standardisation est grotesque et aberrante. Elle s’auto-détruit elle-même puisque le personnage revendique son originalité et simultanément d’être un modèle à prescrire. Comme s’il était le pionnier qui ouvrait la voie et désaliénait les malheureuses consciences réprimées.
      Ensuite, si son personnage n’est pas « un punk », pourquoi ne se transforme-t-il pas réellement ? Et choisir un défilé, de surcroît dans le contexte d’un lycée, pour pivot de sa bande-annonce et accessoirement moment du passage à l’acte/méthode de la première affirmation, n’est-ce pas la définition-même d’un acte punk ? Si c’était véritablement l’intime normalité du personnage, pourquoi se délecterait-il d’en faire une matière à troller : en ça, son inconscient trahit sa superficialité et son mensonge.

      Les critiques presses/spécialistes ne m’intéressent plus depuis longtemps ; je les consulte brièvement sur Allocine pour avoir un aperçu mais ce n’est pas systématique ; de la même manière, je ne me précipite pas sur les autres opinions délivrées. Mais elles m’intéressent ; et lorsque je dois compléter les articles, par exemple pour des liens (l’aspect « renforcement » me préoccupe), ma curiosité me pousse à explorer plus avant la perception de certains blogueurs (même si je n’en prend pas suffisamment le temps) ou sites, Critikat et DevilDead surtout.
      Tout ça pour expliquer que je ne sais pas si les détracteurs évoquent cet aspect « libertaire », encore moins « totalitariste », mais il est bel et bien là. Pour éviter l’ambiguïté, il faut plutôt parler de relativisme totalitaire et de dogmatisme libertaire.

      Tu est très clair dans ce que tu énonces. C’est notamment parce qu’il est si résolument auto-centré et dédaigneux à l’écart du reste du monde que le film est tellement enthousiasmant – peut-être fascinant pour certains. Ce qui peut être tenu comme des « défauts » ou des « tares » selon un jugement de valeur, ce sont ses fondations et ses meilleurs arguments. Nolan a au moins ce courage de mettre tripes sur tables, quitte à y aller en aveugle et sans se défaire de certaines confusions (la teneur de ses propos est moins cohérente dans les ITW).

      L’article est un peu ardu, exagérément long et en plus, je n’ai pas pris le temps de colorier les morceaux-clés. C’est une négligence de ma part. Je dois dire aussi que je l’ai écrit un mois et demi après avoir vu le film alors que la plupart sont expédiés dans les deux-trois jours suivants. Laurence Anyways était un sujet redoutable et il faut se réserver un moment pour le prendre à bras-le-corps et d’une traite. D’ailleurs, mon 2sur5, malgré mes réserves (qui ne sont pas tellement cinématographiques – j’adore son style), est un peu sévère : 3sur5 aurait pu être juste, même si ça rend l’affaire encore plus paradoxale.

  2. Voracinéphile mars 3, 2013 à 14:34 #

    Tout cela augure du meilleur pour J’ai tué ma mère… Un film qui faudra que je découvre rapidement pour approfondir mon opinion sur Dolan (quoique vu la longueur de Laurence et les « obsessions », les manies qui le parsèment, je pense déjà avoir une idée assez claire du personnage).
    J’avoue que sur Laurence, c’est moins le style que la longueur qui m’a lassé (pour mémoire, après une heure et demi, je commençais à regarder par intermittence en dehors de l’écran).
    Excellent, ton second paragraphe de commentaire, il résume parfaitement la « contradiction » état/revendication de Laurence.

    • zogarok mars 6, 2013 à 11:37 #

      Oui d’autant que cette seconde partie est sans nuances, dans l’évasion du couple; sa crise inéluctable; puis les ultimes déclamations arrogantes de Laurence (face à la journaliste ou à son ex). L’exploration (voir la thèse émotionnelle de Dolan) décroît, c’est là que mon agacement persistant l’a emporté – et donc le 2 sur le 3 !

  3. mymp mars 5, 2013 à 17:57 #

    Ta critique intimide et impressionne, et puis elle a presque réponse à tout, du coup je n’ose même pas la ramener, et pourtant tu connais mon point de vue par rapport au film sur lequel nous avons âprement débattu ! Et puis c’est énervant aussi : face à une telle analyse hyper développée, de simples commentaires ne suffisent pas pour débattre, il faudrait une table, une bière, des cafés et des cacahuètes, la parole et les idées qui fusent plutôt que de tenter de faire une synthèse écrite qui prend du temps et qui passe à côté de certaines choses.

    Mais finalement, ton article s’annihilerait presque lui-même quand tu écris et résume le film ainsi : « Laurence n’est jamais qu’un simple travelo un peu survolté ». Bah voilà, c’est pas plus simple que ça ! Oui, on peut participer à une révolution permanente, et puis on peut aussi la laisser de côté, ne pas y participer, par naïveté, égoïsme, petit confort ou désillusion. Le monde continuera bien de tourner de toute façon.

    Pour revenir sur cette « marge » et sur cette « norme », encore une fois le film ne tend pas à les réunir pour un en faire un trou noir idéologique, social ou quoi que ce soit d’autre. Mais pose plutôt la question de la marge assumée même dans une norme revendiquée (un peu ce qui se passe avec le mariage gay : choisir ou pas de se marier, choisir ou pas ce qu’on réduit à un conformisme, le mariage, ce grand cliché !), et qui serait un vrai défi par rapport à une marge complètement hors limite vécue seule comme un camé dans sa crack house (oui je sais, j’exagère). Dolan ne normalise pas l’étrange, il l’intègre à un tout pour en faire quelque chose de beau et d’unique, sans pour autant « l’extrémiser » (voir par exemple la scène du bal qui résume bien cet état de fait : Fred débarque, complètement singulière, regards de ouf vers elle, puis s’immisce dans la masse tout en continuant à briller).

    Allez, un 3/5 !

    • zogarok mars 6, 2013 à 11:52 #

      Bonjour Mymp : d’abord, je suis tenté d’amener « Laurence » au 3sur5.

      Concernant cette phrase ; si on veux dire tout ce qui est juste et vrai, il faut aussi passer par l’évidence. En s’acquittant avec une pointe de cruauté. Et avant d’éluder les angles de vues superflus, il faut les suggérer tous.

      Je crois justement que cette marge vécue hors du monde est plus téméraire, car plus « intégrale ». Ton exemple est exagéré mais même pas paroxystique, il ne me heurte pas un instant. Je ne suis pas d’accord pour dire que « Dolan ne normalise pas l’étrange, il l’intègre à un tout » : c’est faux, Laurence est un(e) activiste, mais une activiste d’elle-même. Elle veut à la fois exister en tant que modèle mais en vérité sa démarche est purement individualiste et si elle ne se « veut » pas consciemment, elle se vit comme un crachat distingué à la face du monde. C’est justement cet individualisme que j’ai aimé ; je crois pourtant qu’il n’est pas complet, pas réel, parce que Laurence singe autant la « réforme » des moeurs (elle fait du révolutionnarisme à l’emporte-pièce, comme tous ceux qui se masquent derrière l’inversion pour prétendre à « l’imagination », alors qu’ils n’ont pas d’outils ni de regard propre) que sa propre identité. Et se servir de son « Moi » comme d’une matière pétrissable, c’est le propre du borderline et du troll magnifique. Dommage que Laurence n’assume pas cette voie, dommage qu’elle l’emprunte sans recul. Il ne faut pas se méprendre : je suis autant admiratif d’un individualiste conscient que d’un activiste chevronné (et je suis extrêmement favorable au principe qui veut que chacun dispose de soi, forge sa propre identité – cette dissidence[-là] par rapport à la société, je la trouve essentielle – justement, que ceux qui vivent et pensent en meute aient davantage d’humilité, ou se recroquevillent à jamais dans l’émotionnalisme). Le problème de Laurence c’est qu’elle n’est ni l’un ni l’autre, encore moins les deux imbriqués. C’est juste un mec qui se veut le prolongement radical d’une certaine passion de la déconstruction ; d’ailleurs, pourquoi toutes ces citations sur l’homosexualité (jusqu’à la référence à Proust dans la BA), à la littérature LGBT ; Laurence est un enfant du culturo-mondain. Ce n’est pas un artiste réel, ni un esprit libre. Comme le dit Nolan, c’est quelqu’un de « normal », c’est bien le drame.

      Nous avions en effet débattu âprement sur le sujet, à un moment où je n’avais pas vu le film – mais en connaissance du cas Dolan (j’ai vu et adoré « J’ai tué ma mère » – où je me reconnaissais assez dans certaines colères du personnage – mais où les mêmes poses grotesques me faisaient déjà un peu soupirer – enfin, il n’y avait pas mort d’homme). Je précise le contexte : je revenais sur ton blog pour, malgré moi, déverser ma bile réactionnaire, avec des nuances et pas vraiment de diplomatie : http://mymp.over-blog.com/article-laurence-anyways-108102953-comments.html#anchorComment Et je re-valide mon com°10, je suis plus que jamais d’accord avec moi-même 🙂

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