DEPARDIEU, BOUC-ÉMISSAIRE D’UNE NATION RESIGNEE

19 Déc

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Nous pouvons pousser des cris d’orfraie devant la fuite de nos riches, ce n’est pas ce qui réanimera l’essence de ce pays. Aujourd’hui, les médias ont fait de l’exil fiscal de Depardieu le paroxysme de cette croisée des lâches. Mais ceux-là ne font qu’abandonner un navire que chacun sait coulé depuis longtemps ; il suffit de voir qui aujourd’hui a pris la tête de ce navire, qui commente ses mœurs, qui décide de sa légitimité et choisit qu’il est tellement plus sain de vomir sa nature.

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Nous avons validé un gouvernement impuissant

On raille Depardieu parce qu’il fuit ! Or c’est le seul qui s’assume et affronte notre réalité collective. Le gouvernement social-libéral a besoin de boucs-émissaires pour éviter de rendre des comptes sur son propre abandon, non pas simplement de la cause ouvrière comme le disent les semi-habiles qui pullulent sur nos écrans en croyant toucher  »la-vérité » tellement masquée ; mais l’abandon de tout ce qui fait les valeurs de la Gauche sur le plan économique : solidarité globale, dégoût pour les privilèges, absence d’une compartimentation arbitraire de l’assistance publique, rationalisation de l’économie, primat de l’intérêt populaire sur l’économie.

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Pour le gouvernement français immédiat, les artifices gauchisants sont le substitut de la justice sociale. Non seulement, ce gouvernement ne sait pas l’appliquer, il ne peut pas (parce qu’il fait partie du bloc  »centriste » accroupi devant l’hégémonie néolibérale d’une part, l’autoritarisme européen d’une autre), il ne veux pas. Quel misérable ravi de la crèche vous êtes si un seul instant vous avez fantasmé un « hollandisme révolutionnaire ». Ce n’est pas de leaders dans la pose dont nous avons besoin, c’est de leaders téméraires et courageux. La marche des technocrates bruxellois est une aventure tout aussi délirante que l’idéal d’une nation autarcique ou d’un monde sans frontières ; c’est simplement une aventure institutionnelle et dans le même temps timorée devant l’autre, celle du triomphe de la Finance sans entraves, sans antagoniste politique, social et éthique.

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Le gouvernement insulte Depardieu alors que lui-même n’a pas su tenir ses promesses, démontrant qu’il n’avait fait du dossier Florange que sa caution sociale lors d’une campagne vécue, à raison, comme un parcours de santé. Edouard Martin n’a plus qu’à pleurer toutes les larmes de son corps : c’est qu’il a pactisé avec des hommes qui eux-mêmes se contentent des miettes (au mieux, on lui trouvera un temps une place de chroniqueur pour éponger). Et parce qu’ils ne sont pas aux commandes, ils comblent le vide par des mesurettes et cet espèce de populisme hideux consistant à pointer ceux dont il n’ont pas su extraire le potentiel, promettant d’en faire des otages et des vaches-à-lait alors qu’ils pouvaient être des héros.

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Au royaume de France, même les bouffons font grise mine

Gérard Depardieu est ce genre de héros. Son activité a apporté énormément au patrimoine culturel ; il ne s’agit pas que d’imaginaire collectif. Il a aussi galvanisé les foules et dopé le moral collectif : le cinéma français n’aurait pas une telle vitalité sans lui, que ce soit chez nous ou hors de nos frontières.

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Et que fait-il aujourd’hui ? Il déclare « nous n’avons plus la même patrie. Je suis un vrai européen, un citoyen du monde », c’est-à-dire qu’il s’appuie sur la rengaine de tous ceux qui n’ont aucun logiciel, aucune foi politique. Que s’est-il passé ? Voilà simplement un homme qui a compris que la France n’a plus d’espoir en elle-même et que, comme toujours lorsqu’elle se néglige, elle cherche des boucs-émissaires sur lesquels déverser sa petite haine. Ce n’est pas un divorce, puisque la compagne est sous perfusion.

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Depardieu n’a pas encore rejoint le luxe. Il a abandonné un hôtel particulier pour une modeste bicoque ; oui, ses raisons sont fiscales. Mais ce départ n’a pas qu’un motif financier. C’est le résultat de l’absence de vigueur d’un pays qui pour tromper sa dépression s’invente des maux, se retrouve en eux et les propage à sa population.

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Depardieu a dit de DSK, évoquant un projet de film où il doit interpréter ce minable que nous aurions propulsé à la tête de la France si on nous l’avais soumis, tellement nous sommes démoralisés : « il est un peu comme tous les français (…), il est arrogant, il est suffisant, il est jouable ». Aujourd’hui Depardieu n’a même plus cette complaisance punk ; la pesanteur de notre climat l’a fait fuir. Nous croyons que nous sommes un peuple rebelle, un peuple dissident, nous sommes juste un troupeau qui préfère la grogne et la stupeur à l’élévation et au combat. Nous réclamons le changement mais nos exigences sont diffuses ; c’est normal, nous ne voulons rien ; parce que nous avons tué le « nous » français ; nous ne voyons qu’ailleurs et que nos petits désirs ; nous acclamons tous ceux qui nous maudissent.

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Nous ne savons partager que nos complaintes

Nous sommes des serpillières, à tel point que nos leaders politiques et stars médiatiques mentent sans vergogne ; les grands partis nationaux sont annexés par des putschistes ; nos représentants politiques, nos célébrités, n’ont pour sujet qu’eux-mêmes ; notre Président moque Berlusconi mais se couche simultanément devant Merkel, Mittal et Netanyahou. Il leur sert la soupe et tient à communiquer ses regrets parce que c’est tout ce qui lui reste de puissance ; mais aussi parce que les français ne lui réclament rien de plus.

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Nous avons plus besoin de Depardieu que lui n’a besoin de nous. Qu’aurions-nous fait, nous-mêmes, à sa place ? La plupart auraient déjà fuit depuis longtemps ; celui qui se lève pour être  »riche » n’a pas de patrie. Il a juste faim de fric et il se fiche d’esthétique comme d’idéal. La plupart d’entre nous ne pensons qu’à accumuler les gadgets et flatter nos désirs passagers ; nous mettons nos humeurs au-dessus du sens collectif ; nous prenons notre paresse pour une névrose romantique ; nous pensons que nous n’avons rien à prouver puisqu’au fond nous sommes tellement doués et talentueux. Voilà qui est bien français, voilà qui est le pire de la France et c’est tout ce que nous arrivons encore à partager ; cette morgue de petits ploucs vaniteux érigeant leur improductivité en art de jouir. L’égoïste français a mieux à faire que produire et se battre, c’est tellement franchouillard, tellement sale de ne pas confondre sa frivolité avec du libre-arbitre.

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Et le résultat de ce laisser-aller généralisé, de cette rancœur à l’égard du ciment collectif et de notre héritage, pour lui préférer tout ce qui valorise nos instincts égotistes, c’est une France offerte à tous les prédateurs, aux « assistés », ceux du haut et ceux du bas. Nous avons l’élite que nous avons laissé filtrer ; et comme nous n’avons aucun sens patriote, aucun pragmatisme et pas non plus d’idéal, que nous les renions, nous oublions que d’autres les ont à notre place.

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Indirectement, Depardieu fait de lui un martyr : non par idéologie, mais parce qu’il est honnête. C’est l’un des derniers êtres sincères qui soit ; au milieu des crabes qui l’entoure, en dépit du tombereau de purin qui aurait du l’asphyxier depuis longtemps, il est toujours resté pur. Non pas qu’il soit clean. Il est simplement authentiquement original, parce que malgré tout ce qu’il a pu côtoyer, il est resté originel. Or la plupart d’entre nous, à notre humble niveau, ne resteront pas « originels » devant le si peu de promesses, d’opportunités et de faux-semblants valorisants qui s’offriront à eux. Pourtant la plupart d’entre nous n’auront ni de Césars, ni d’hôtels de luxe, ni l’occasion d’en avoir ; et déjà nous salivons devant les quelques avantages que d’autres nous promettent, les quelques grades minables qui étayerons la carte de visite, celle que nous allons présenter à d’autres petites choses factices et essorées en espérant remporter un jeu de dupes qui n’a d’effet que sur ceux qui restent dans l’illusion. Depardieu se fiche bien d’être admiré ; et lorsqu’il pisse aux pieds d’une hôtesse, ce n’est pas pour s’attribuer l’Oscar du plus odieux des rebellocrates. Simplement Depardieu laisse aller sa nature au milieu de ceux qui sont inhibés, non pas par idéal ou par délicatesse, mais parce qu’ils croient que la chance leur sourira s’ils sont les élèves disciplinés d’un système qui pourtant se passeraient bien d’eux, ces petits corps substituables. Depardieu est un ogre au milieu d’un banc de putes jamais rassasiées ; c’est ce qui leur fait mal, c’est ce qui fait mal aux apprentis que peut-être nous sommes.

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Nous traitons déjà notre propre État comme un hôtel

Nous avons peur de nous ravitailler, alors nous faisons de nos ressources des coupables. Et chacun tient son rôle, chacun récupère sa fraction à accabler dans ce jeu-là. Nous ne savons que nous éparpiller pour mieux contourner l’évidence ; et vive les débats stériles que nous adorons, vive les idoles sacrifiées comme Sarkozy que nous avons pu vomir tout en l’élisant pour pouvoir voiler notre conscience. Ce pays s’effondre parce qu’il a renoncé à bâtir et qu’il a favorisé les pulsions de régression, acclamant la nonchalance de ses élites, excusant le parasitage de ses égarés, épargnant à tous le devoir d’exister. L’auto-médicamentation ne marchera pas éternellement ; il y a un moment où le patient est incurable, lorsqu’il ne s’en remet qu’à ses anxiolytiques sans prendre en main sa propre existence, ni ne rêve à une volonté collective. S’il n’y a que des plaies et des flemmingites, c’est que nous sommes tous les membres abîmés d’un corps dont nous avons honte, que nous n’investissons plus et n’envisageons que comme une manne à exploiter. Pourrie certes, mais les organes pompent encore un peu. Quand à la tête d’un État trône des hommes qui le dénigre et une Taubira dont le premier combat politique a été de réclamer l’arrachement d’une petite portion de celui-ci, c’est que décidément, nous sommes bien résignés pour accepter à ce point de montrer à la face du Monde tout le mépris et la haine que nous avons envers nous-mêmes.

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Ce n’est même plus un navire qui prend l’eau, c’est juste un amas de barques flétries ; et si nous sommes des esclaves, nous irons néanmoins dans les bras de Copé, de Valls ou d’Aliot en 2017. Bien sûr, ils nous aurons agacés, bien sûr, ils se fichent pas mal de redonner un sens à ce que nous devrions partager et la politique n’est pour eux que le tremplin d’une carrière ; mais nous avons pris l’habitude de prendre des coups alors, qui sait, peut-être que nous pourrions trouver pire ? Et comme d’habitude nous préférerons celui qui nous aura le plus nargué avant d’aller dormir et sangloter. Tout cela en attendant à l’extérieur un sauveur, alors que les français que nous sommes auraient simplement besoin de se rappeler que la plus vieille nation du Monde dont ils disposent, si elle est celle des mélancoliques anesthésiés, reste dans l’Histoire celle dont l’amour de la liberté a irradié toutes les autres. Il faut choisir : voulons-nous être des modèles ou allons-nous continuer à croire que c’est par l’exaltation de nos névroses nationales que nous serons épargnés par la peste ? Croyons-nous que notre différence est encore suffisamment saillante pour ainsi nous complaire dans le cynisme ? Oui, les fortunes de ce pays devraient avoir honte de se plaindre compte tenu de la misère qui se répand ; mais pourquoi faudra-t-il attendre que la majorité soit amputée pour que l’ensemble se réveille ? Arrêtons de chercher des excuses et de les sacraliser, elles déguisent nos malaises, elles ne nous regonflent pas.  

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6 Réponses to “DEPARDIEU, BOUC-ÉMISSAIRE D’UNE NATION RESIGNEE”

  1. 2flicsamiami décembre 19, 2012 à 14:57 #

    Je suis totalement d’accord avec toi. On en discutait un peu avec des amis dont leur sensibilité politique est de gauche. Je ne me suis pas étendu sur le sujet (sinon, on n’aurait pas encore finit) mais je crois comme toi que Depardieu est l’exilé le plus franc qui soit. Il n’a pas déguisé son départ et, comme tu le soulignes, il applique à la lettre le propos du citoyen européen.
    Le probléme, comme tu le dis, c’est qu’on cherche des boucs émissaires à longueur de temps et qu’on gaspille nos efforts dans des attitudes offusqués. Et puis cette fausse gauche qui ne fait que taper dans le porte monnaie de tout le monde et qui criait au loup quand Sarkozy prenait des mesures de réduction de budget alors qu’ils font actuellement bien pire que son adversaire (notamment taxer nos retraités). Mais personne ne semble véritablement préoccupé par cela (pas de grande manif à part celle du mariage pour tous, qui ne fait que détourner les gens des problèmes plus importants).

    • zogarok décembre 26, 2012 à 21:44 #

      Au-delà même de la politique c’est l’une des personnalités publiques les plus franches qui soit. Ils sont rares : Bardot, DeFontenay sont de cette race, prêt à tout lâcher et à être maudit par la foule pour défendre ce qu’ils croient juste ou simplement, comme Depardieu, briser la glace. Qu’importe ses opinions, je trouve son attitude exemplaire. Si notre pays et notre planète étaient en meilleure santé et que des agitateurs comme lui pouvaient stimuler les débats, ça nous ferait beaucoup de bien.

      Sarkozy avait essayé de moraliser et de réguler les « primes budgets » de fin d’année, parait-il… Sur les taxations, on sait très bien que le PS sera forcé, il n’a pas le choix, d’être le plus envahissant de tous les gouvernements… et pour rien, puisqu’il s’agira de compenser des abîmes sans fin. Surtout que notre système ne repose que sur la re-génerescence éternelle de la dette. C’est plutôt ici qu’est le véritable signe de la « fin d’un Monde ».

  2. Chonchon44 décembre 21, 2012 à 11:00 #

    Je suis tout à fait d’accord avec toi sur le fond : l’impuissance des politiques et l’égoïsme généralisé. Depardieu n’est qu’un bouc émissaire, il aurait mieux fait de la fermer, il nous aurait évité tout ce délire médiatique stérile. Mais il y a quelque chose dans son discours qui ne m’a pas plu : qu’il estime que l’impôt est du vol, soit ; personnellement, pour moi, il s’agit de solidarité et de construire des écoles, des routes, des hôpitaux, que Depardieu ne se sente pas concerné, c’est son problème. Ce que je n’ai pas aimé c’est quand il dit et qu’il MENT en affirmant qu’il ne s’est jamais servi de l’assurance maladie ! Avec tous ses accidents de moto et ses double et triple pontages ? Et toutes les opérations de Guillaume ? Il a tout payé de sa poche ? Ca m’étonnerait ! Et ça ça me dégoûte. Parce que les menteurs, j’aime pas.

    • 2flicsamiami décembre 22, 2012 à 09:13 #

      C’est vrai que le coup de la SECU, c’est aussi gros que lui 😉

      • zogarok décembre 26, 2012 à 21:31 #

        Presque. La barre est haute tout de même.

    • zogarok décembre 26, 2012 à 21:39 #

      Malheureusement on est de plus en plus amenés à douter du bon usage des impôts. Les français n’ont pas la sensation de contribuer à quoique ce soit. Ils ont plutôt l’impression, très juste, de maintenir sous perfusion une classe d’ « assistés » qui est une cible électorale décisive pour le PS et ses alliés. L’électorat petit-bourgeois qui vote en masse pour le PS, lui, se fiche bien de ce qui est fait de ces impôts, il n’attend pas ou peu d’initiatives publiques ; c’est au moins ça d’acquis. On oublie pas au passage que les fonctionnaires restent le vivier électoral le plus fidèle du PS, même si c’est tristement caricatural (eh oui, l’Etat qui vous couvre une fois les velléités sociales-démocrates passées vous donne toutes les raisons de vieillir avec un PS qui n’a de social(iste) plus que le nom 😉 ).

      Mais tout ça changera et bientôt, s’il n’y a pas de rupture sauvage, plus personne ne croira aux vertus des impôts et nous irons tous vers la morale « libertarienne ». Ce n’est pas ça qui empêchera le déclin du pays mais au moins, chacun aura l’illusion d’une meilleure marge sur son ilôt privé.

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