QUENELLE APOSTROPHE

7 Juil

Dans un océan d’hypocrisies et de mondanités, celui qui aime déclamer des vérités nues, qu’elles soient innocentes ou sarcastiques, est toujours perçu comme un rustre. Et c’est ce qu’il est effectivement : il trouble l’ordre public artificiellement maintenu lorsque le souci commun et exclusif est la cohésion et la stabilité, au mépris de toute recherche ou de toute introspection. Le spectacle de la politique est un océan d’hypocrisies et de mondanités ; et la Société toute entière tend à reproduire cette façon d’être et de s’accommoder du Monde. Jean-Marie Le Pen, pour le pire et pour le meilleur, a été un « rustre » et un homme « inquiétant », comme il le confie au Times pour définir son image auprès de ce qu’il qualifie d’élite parisienne. Il a raison, mais c’est un peu de sa faute : Jean-Marie Le Pen n’est pas seulement un politicien virtuose, c’est surtout une alchimie étrange, la synthèse d’un sale gosse jusqu’au-boutiste et d’un homme de convictions inébranlable. Et lorsqu’il montait sur le ring, c’était sans protection : pour le pire comme pour le meilleur, c’est toujours un spectacle.

Malheureusement, Jean-Marie Le Pen est réduit à l’état d’animateur culturel au FN. Bien sûr, c’est le chef d’atelier ; néanmoins, il est une attraction de second plan au-delà de la structure formelle ou du cadre partisan. Par ailleurs, le poste de Président d’Honneur ne l’a pas empêché d’être supplanté : il décore simplement sa perte d’ascendant sur le monstre qu’il a engendré. Marine Le Pen a fait le ménage, remercié parfois avec empressement de nombreuses figures tutélaires ou peu commerciales du Front National : Jean-Marie Le Pen l’a toujours regretté mais a fait preuve de retenue, peut-être un peu dépassé par le départ de personnages aussi fondamentaux que Roger Holeindre, ancien cadre de l’OAS certes, mais homme d’une intégrité exemplaire (tant d’un point de vue idéologique, patriotique, que FNiste ; sa sincérité presque troublante le fait ressembler à un JMLP plus grave) qui permettait de conserver les connexions avec le FN « conservateur-populiste » et social ancienne version, lequel a quelque peu fait défaut à Marine Le Pen lors du premier tour.

Hier, c’est-à-dire au moment de la rédaction de cet article,  a éclaté une petite polémique autour de cette interview de l’ancien leader du FN, ou il aurait qualifié sa fille de « petite bourgeoise ». Le Pen père a profité de sa vidéo hebdomadaire pour remettre les choses à leur place : il parlait de « petite fille bourgeoise » ; il ne s’agissait pas pour lui d’exprimer un mépris particulier à l’égard de la bourgeoisie, mais de souligner l’écart d’esprit inhérent entre un homme issu de condition modeste et son enfant élevée dans un milieu relativement aisé, à l’abri du besoin, d’impératifs « virils » (c’est le terme de Le Pen) mais aussi, probablement, des préoccupations populaires. C’est partir du principe qu’en ne vivant pas une situation, on ne peut jamais s’en imprégner tout à fait ; que la compassion, la compréhension, la prise en compte honnête, ne remplacent pas l’expérience vive et physique. C’est un point de vue défendable, mais peut-être trop passionné.

Mais le mal est fait ; naturellement, c’est une nouvelle page du roman de la déchirure entre Le Pen père et fille, un énième avatar dans la guerre des générations au sein du FN et peut-être une étape dans l’histoire psychologique du parti. Il y a toutes les raisons de minimiser ces conclusions ; pourtant, c’est bien elles qui seront tirées de ce micro-évènement. Alors autant prévenir. Ensuite, la petite phrase sera récupérée par les adversaires politiques du Front National et de Marine Le Pen, en particulier les plus diamétralement opposés, qui sont également, pour une bonne part, les plus médiocres. Il faut compter sur les libéraux-démocrates du PS et les capitalistes-libertaires de l’UMP, ainsi que leurs associés du centre mou aux lubbies  »modernes ». Belkacem ou l’un de ses clones pour le Gouvernement, Dati ou Koziusco-Morizet pour l’Opposition UMPistes auront beau jeu de pointer les dissensions internes du Front National.

Sauf qu’il y a un risque. Si on relève honnêtement le micro-évènement, il met en lumière la rupture idéologique entre Marine Le Pen et Jean-Marie Le Pen, servant l’image modérée, réformée et lissée du FN post-Jean-Ma. Le fossé, au moins « culturel » et « sociologique » que crée celui-ci avec sa fille renvoie Marine Le Pen dans le camp des démocrates et républicains tièdes (par contraste avec l’aussi caricatural « archétype » du camp des autoritaires et cyniques offensifs), de ceux qui acceptent les règles du jeu et se conforment aux normes sociales. Bref, relever les différences entre JMLP et MLP, c’est avouer que Marine Le Pen n’a aucune raison d’être exclu des Majorités futures, puisqu’elle serait une héritière bâtarde, voir une version light et superficielle de l’ « extrême-droite ». Marine Le Pen serait donc hypocrite ou peu fiable ; mais elle n’est plus du tout fasciste pour le coup… et la rejetter, c’est rejetter la polémique, la remise en question, l’ouverture politique et faire preuve de dogmatisme.

Autre risque majeur : surfer sur la qualification de « petite bourgeoise » pour montrer combien Marine Le Pen trompe son électorat et escroque son leadership auprès des ouvriers. L’argument qui tue : Marine-Le-Pen-vit-dans-un-château-à-St-Cloud. L’aberration : les railleuses seront d’odieuses filles de la haute-bourgeoisie, ou starlettes fabriquées par l’élite ou nourries à des idéaux élitistes, incarnant la faim d’illusions matérialistes et le cynisme social.

Il y a fort à parier que l’argument sera néanmoins utilisé, peut-être pas par rafales, mais probablement sur la durée. Mais il s’agira toujours de trouver la juste mesure : asséner que, certes, Marine Le Pen a rompu avec les exubérances de son père, mais c’est parce qu’elle « cache » son jeu. Relever la différence et compenser par, au choix : « Marine Le Pen n’en demeure pas moins une femme d’extrême-droite, « Marine Le Pen sème la haine dans le pays », « Marine Le Pen doit être combattue ». Et la meilleure ; vous la connaissez sans doute, des foules de philosophes la prononce à chaque discussion de groupe à propos du climat politique : « Marine Le Pen reste plus dangereuse que son père ». Pourquoi ? Voilà le motif assorti : « Parce qu’elle veux le pouvoir »… alors que son père n’en voulait pas. C’est un peu vrai, JMLP avait d’ailleurs conscience du plafond de verre au-dessus de lui, de même qu’il a pu parfois se trouver piégé dans son rôle de grand-guignol de la République – ou plutôt de clown trash sorti du placard national.  Mais faire de Marine Le Pen un personnage politique vicieux et calculateur, mentant « avec aplomb » (Duhamel) ou surfant sur la crise, les peurs et la misère croissantes… c’est finalement consacrer Jean-Marie Le Pen en héros posthume, le transformer en un grand manitou minimisé en son temps et somme toute, pas tellement sinistre ni même plombant.

Alors, est-ce favorable ou plombant, délibéré et si oui à quel point ? En tout cas la petite phrase a autant de chance d’être un acte de sabotage  (la vision d’un Le Pen père refusant que sa fille le dépasse est largement servie pour peu qu’on désire initialement abonder dans ce sens) qu’un encouragement nuancé. Tactique complice ou testament taquin mais aidant ; les deux, surtout la seconde. La tactique, à quoi bon : pour Jean-Marie Le Pen, la Vérité ou à défaut la transparence compte par-dessus de tout, aussi est-il probablement persuadé que cette disposition à l’honnêteté radicale paie toujours. Son honnêteté radicale lui a valu la disgrâce éternelle de ceux qu’il honnissait : quel meilleur cadeau pour un prophète politique ?

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4 Réponses to “QUENELLE APOSTROPHE”

  1. arielmonroe juillet 7, 2012 à 23:19 #

    Aha, j’ai presque de l’empathie pour « Jean-Ma » à te lire ! Tu brasse beaucoup de trucs mais pas un mot sur les autres petites phrases qu’on lui reproche habituellement… D’accord, aucun intérêt d’en rajouter… mais y aurait pas un petit oubli volontaire ?

    • zogarok juillet 8, 2012 à 11:26 #

      Ni volontaire ni involontaire, je ne prend pas ces phrases auxquels nous pensons tous pour des fragments importants du puzzle « Jean-Ma ». Non seulement ce n’est pas ceux qui retiennent mon attention ni ceux qui incitent à l’écouter, mais surtout le sujet n’est pas là, ni pour lui ni pour nous. Il s’en est aussi pris à un rouquin dans une vidéo pas moins grotesque, est-ce que ça doit inciter à prendre davantage de pincettes ?

      • arielmonroe juillet 14, 2012 à 12:47 #

        Bon… Ca se défend, même si ça n’enlève rien du passé.

        • zogarok juillet 14, 2012 à 16:31 #

          Le serpent se mord la queue ! Oui, ça n’ôte rien mais si j’en fais abstraction, c’est sur cet article. Je n’ai pas d’oeillères -enfin si, naturellement, mais je travaille à les éviter, je l’ai toujours fait je crois, je pense que ça a forcément un résultat.

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