PAUVRES PETITS FRANCOIS SANS CAUSE

4 jan

Il était donné pour mort, puis voilà le déjà étiqueté "vieux briscard sur l’éternel retour" soudain métamorphosé, depuis près d’un mois, en meilleur espoir du premier tour de 2012.

Pour les médias qui distribuent les bons points, il s’agit de refaire de Bayrou le 3e homme de la grande élection – mais la consécration sera néanmoins difficile. Un 3e homme issu de terres connues et donc maîtrisable, qui soit lisse, vaguement "alternatif" et franchement confortable ; car il faut faire concession, autant s’y résoudre dans la forme. Le procédé est énorme, artificiel et aberrant.

Le président du MoDem est un 3e homme de substitution destiné à provoquer un tassement de Le Pen. Il offre la garantie aux mécontents de briser le schéma traditionnel sans pour autant perturber l’environnement. En quelque sorte, voter Bayrou aura autant de sens que voter blanc ; on pourrait parler de "vote blanc actif", ou le chaland s’incline devant les tenants de l’ordre actuel tout en rejetant ses deux bras droits les plus estimables et appropriés.

L’ampleur de ce vote correspond bien à ce qu’est devenu François Bayrou, pauvre petit antisystème étouffé par son absence de pragmatisme, pauvre petit réformiste en quête de projet, pauvre petite chose confuse persuadée que la lumière est au bout du chemin. Pauvre petit rebelle sans cause, en somme.

La révolution est en marche et elle annonce l’émergence d’une nouvelle plateforme idéologique, un think thank sans frontières : le camp des indécis. Après Hollande, Bayrou s’en fait l’incarnation parfaite ; qu’il se débarrasse de quelques graisses d’ambitions et il sera un remplaçant de secours idéal (c’est que Mr Ségolène semble suivre le chemin de son ex-bien aimée — bien que sa victoire en mai prochain fasse peu de doutes).

La recette du succès du "camp des indécis" est simple ; tout consiste à faire passer son absence de vision pour de la modération, voir même une forme de lucidité ultime. Ainsi, l’horreur du conflit et la rétention éternelle du jugement de Hollande devient un signe de sagesse. Drôle de rupture en perspective ; un bonhomme est appelé à devenir gage de stabilité. Le bon Culbuto veillera au grain, d’ailleurs, on l’invoquera à chaque coup dur et après chaque contradiction exhibée à la Une ; lui sera là pour rassurer – sa simple absence d’aura, son caractère rond et appliqué, feront la démonstration que les vaches sont bien gardées. Comment désamorcer toute suspicion ? En rabaissant le prétendu leader à un niveau si faible que la plèbe se sent toisée presque à son niveau (en revanche, cela posera problème aux nostalgiques du président-roi et nourrira leurs inquiétudes).

Le 3e homme de substitution François Bayrou rappelle une chose importante. La victoire et le prestige d’une personnalité publique passent d’abord par l’implantation dans l’esprit du chaland, de l’association du produit à une image vertueuse. Les chiffres à l’appui servent à démontrer qu’un homme est potentiellement valable dans la réalité, c’est-à-dire qu’il n’est pas qu’une présence, même intense et tumultueuse (à la Dupont-Aignant ou Mélenchon par exemple), mais un acteur décisif. Alors, sans devenir clément pour autant, le citoyen-spectateur devient attentif et surtout accorde du crédit à ce produit désuet mais rafraîchi. Parce qu’aligner 10%, même pour de faux, c’est un gage de qualité ; comme un certificat de compétences (à moins d’être "populiste", auquel cas on a triché).

Ainsi, même pour les plus réticents ou les déçus (et ils sont nombreux dans le cas de Bayrou à être revenus de loin), le candidat et leader du Mouvement Démocrate sera une solution de secours pour les honnêtes gens (et une bouée royale pour les européistes), prenant ainsi pour de bon la place qui lui incombait après 2007 ; comme on se retourne vers Chirac en 2002 quand l’inconcevable surgit ; comme l’électeur lambda de droite doit s’accommoder de l’UMP parce que c’est la seule offre conséquente sur le marché. C’est accorder sa confiance au plus clinquant.

Prochain sujet à aborder, les sondages et leur impact puis le sacrifice du politique, illustré par quelques performers et quelques pépites abasourdissantes.

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5 Réponses to “PAUVRES PETITS FRANCOIS SANS CAUSE”

  1. Voracinéphile janvier 4, 2012 at 19:03 #

    Ah ! La première chronique de la catégorie politique ! Intéressant et périlleux exercice pour cette nouvelle plate-forme. Si le sujet ne fait pas vraiment dans l’exclusif (même sans trop m’intéresser à la politique française actuelle, je n’ai pas vu quelque chose de vraiment engagé chez le parti démocrate), ta synthèse est plutôt bien formulée, et son style rentre-dedans ajoute un certain mordant qui augure du meilleur pour tes prochains articles (qui annoncent des thèmes très intéressants, et je l’espère de passionnants débats). En tout cas, un article qui ne manque pas de sel !

    • zogarok janvier 9, 2012 at 13:35 #

      Merci ; cet article est plutôt une introduction, un avant-goût – je préfère cela à un article plus long, offensif et trop complet.
      Concernant Bayrou je suis agacé parce que, si j’en avais eu l’âge, j’aurais voté pour lui en 2007 et que, lorsque j’ai été en âge de le faire, j’ai très vite cessé de voter MoDem. Même l’idée que ce parti semblait "à peu près" le moins lointain de mes points de vue ne tenait plus.
      Je n’ai jamais pensé que Bayrou disparaîtrait, en tout cas j’ai toujours cru, même après avoir fait une croix sur lui, qu’il aurait un rôle important en 2012. La sarkophobie et le style douteux, creux et clinquant du nouveau président étaient non seulement voués à l’échec, mais en plus trop perturbant pour la France ; d’un autre côté, la gauche française n’aurait pas évoluée. Il est évident que les Français aspirent à un changement, et moins "un changement dans la continuité" comme auparavant. Bayrou est l’alternative logique ; Marine Le Pen, même si elle a gagné en crédibilité, n’est pas rassembleuse (pas par sa faute & pas faute d’avoir une vision claire et téméraire pourtant) ; il faut une "rupture tranquille", ou tout change et tout reste pareil ; un bouleversement dans la hiérarchie. La réélection de Sarkozy serait une catastrophe (vécue comme une prise d’otage, un revirement aberrant qui écoeurerait les foules, blaserait tout un pays, voir le découragerait pour longtemps) ; l’élection de Hollande aboutira à révéler le chaos intellectuel de la gauche, le vide de son programme et donnera l’impression à toute une partie de la France d’être snobée par une élite déconnectée (on imagine déjà l’euphorie du 6 mai, avec le tout-Paris la bouche en coeur… à développer plus tard..).
      Bayrou est connu de tous, nous savons qui il est, nous avons l’illusion de savoir ou il va et lui-même sait entretenir cette illusion, il squatte le système sans y avoir l’air tout à fait impliqué ; un succès de Bayrou serait synonyme de désir d’apaisement (calmer le jeu : ce sera un vote utile plutôt que vote blanc ou abstention). Et le peuple lui fera confiance lorsqu’il franchira de nouvelles étapes de la fusion européenne, parce que ça n’apparaîtra pas comme une fuite en avant (cas de Sarkozy) ou dans une optique trop ouvertement "libérale", encore moins "mondialiste".
      Les plus dangereux adversaires de Marine Le Pen sont donc au centre : Bayrou essentiellement, peut-être, un peu, Joly. Ce sont des alternatives qu’on peut croire raisonnées ou éclairées, quand voter FN reste brutal pour un nouveau venu.

  2. Voracinéphile janvier 13, 2012 at 21:54 #

    J’avais bien senti que ce premier article allait surtout servir à donner le ton, à montrer un peu ton style sur un fait suffisamment (re)connu pour qu’on puisse avoir un aperçu de la tournure que pourront avoir tes prochaines réflexions (sans pour autant faire passer au second plan le contenu politique de l’article, bien sûr).
    J’avoue que moi aussi avant Sarkozy (et avant l’âge de voter) je m’étais intéressé au cas de Bayrou, mais depuis, je me suis un peu éloigné de la politique. Maintenant que mes partiels sont passés, je vais aller un peu me documenter sur les promesses de chaque parti, histoire d’être à la page. J’avoue être assez intéressé par ton avis sur Marine Le Pen, car les rares fois où j’ai pu parler d’elle, j’ai surtout entendu qu’elle était démago (fait que je n’ai pas vérifié)… Bref, on n’est jamais mieux servi que par soit même, j’irai faire un tour sur le site des différents partis et nous verrons bien…

    • zogarok janvier 14, 2012 at 12:52 #

      Bayrou c’est un peu le vote contestataire des "gens raisonnables" ou raisonnés. Pour des votes alternatifs plus agressifs ou tranchés, il faut franchir un cap & nous sommes beaucoup à n’être pas près à cela – et je crois que c’est sain de ne pas précipiter son jugement.
      Mais je pense que le Bayrou qui a attiré en 2007 tant d’individus, en bonne partie pour des raisons similaires aux miennes, a aussi largement déçu que ses deux adversaires principaux de l’époque. Il n’est pas aussi dépassé que Ségo/Sarko, duel déjà assimilé à un passé lointain, mais c’est plus une solution de secours aujourd’hui qu’une alternative audacieuse ou une incarnation du changement. C’est une référence "sereine", de confiance, mais aussi et surtout, par défaut. Personnellement, je voterais sans doute Bayrou au même type qu’un déçu de Sarkozy votera tout de même pour lui au second tour en 2012, parce que c’est l’évidence, même si c’est navrant, même si ça veut dire qu’on en arrive toujours à voter pour le projet le plus proche plutôt que pour une vision appropriée à nos exigences ou nos valeurs.

      Ca c’est un argument facile et passe-partout qui ne signifie rien s’il est avancé seul (attention, je ne parle pas pour toi ; je parle bien de ce que tu évoque : c’est cet état de fait, cette façon de juger et de catégoriser de beaucoup d’observateurs, qui m’agace). "Démago", chacun peut l’être (tout candidat à quelque chose est forcément "démago" d’une façon ou d’une autre, même un peu). Lorsque j’entend, pour tout discours, "Marine Le Pen est démago, elle promet xxx à xxx" (en général "des choses" à "eux/leur", ce qui est très élaboré), je sais que ce n’est pas la peine d’aller plus loin. Ces derniers temps, je tient à rester tempéré, modéré, ce qui n’est pas ma nature, mais m’évite de perdre du temps. Marine Le Pen "démago", très bien ; sans doute que le Hollande, le Mélenchon ou le Morin pour lequel il faudra voter n’est pas "démago", sans doute qu’il dit toute la vérité, qu’il exprime tout à fait le fond de sa pensée et qu’il ne cache pas aux Français les difficultés qui les attende… Non, vraiment, lorsqu’on a que l’éternel "démago" pour caractériser une personnalité politique, c’est qu’il est temps de s’ouvrir. Je ne dis pas qu’il ne faut pas écouter ceux qui lance ça à la figure de leur interlocuteur ; je dis juste que souvent, celui qui s’en remet à ce genre de "label" simpliste et minimaliste a besoin d’ouvrir un peu les yeux, en tout cas de les faire décoller du sol et de la soupe qu’on lui sert.

      J’en reviens à ce que tu me dis ; effectivement, visiter les sites des partis est une bonne idée. Je passe souvent sur les sites perso des personnages politiques, ou sur des sites très orientés voir carrément affiliés ; mais je survole souvent. Les programmes ne sont pas arrêtés et je pense que leur lecture n’apporte pas grand chose pour le moment.
      Pour tout dire, je suis surtout à l’écoute des arguments des candidats (ou des personnalités) & toujours prompt à détecter les sophismes et les aberrations… ou l’absence de fond ou de forme. Spontanément plutôt que par principe. Les cahiers besogneux passeront après.
      Si tu veux une bonne approche de la caste politicienne, tu peux t’en tenir à leurs prestations filmées, ça en dit long. Même les voeux pour 2012 des candidats révèlent formidablement leurs failles, leurs contradictions, leurs limites (surtout Mélenchon – cas que je compte traiter très vite).

  3. Voracinéphile janvier 14, 2012 at 21:45 #

    J’ai bien assimilé le raisonnement que tu avances pour Bayrou, et comme je tente un peu de m’aventurer dans des discussions politiques, je constate déjà qu’en famille, on arrive à tomber d’accord sur ce point (le rôle de bayrou pour les présidentielles). Après, la conversation s’est un peu grippée, certaines autorités masculines ayant tenté de faire de la subversion politique ("Ne vas pas sur les sites internet de tous ces partis (car on est fiché dès qu’on y va), je vais te faire un résumé !…" Et paf !). Autant dire que je vais devoir m’occuper de ma culture politique tout seul, au moins pour m’intéresser un peu à la diversité des partis en présence.
    Vais suivre ton conseil et regarder un peu les vidéos de chaque candidat (d’ailleurs, on recevra les programmes des principaux partis quand ceux-ci seront prêt, donc pour le moment, il serait un peu vain de s’y intéresser).
    Pour Marine, je creuserai un peu le sujet avant d’en reparler (son nom a carrément jeté un froid dans la conversation), mais les prétendues accusations de démago restent des opinions individuelles, donc concernant mon avis, je les prends simplement comme un avis (d’ailleurs, la réputation du nom de Le Pen a la peau dure).

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